Jeudi 22 octobre

 

Halte à la sinistrose ! Au moins le temps de lire Judas côté jardin signé Juan d’Oultremont (éd. Onlit ). Un bouquin épatant, hilarant et touchant, un chef d’oeuvre d’autodérision qui tient du Bildungsroman mais qui va allégrement à rebours du torrent de littérature auto (serait-elle autofiction), égologique, plaintive, poussive, thérapeutique, qui déferle.

Ca commence comme l’histoire du monde, dans un jardin…Dans le grand jardin de la maison familiale, qui tenait bel et bien du paradis pour Judas, et où tout ce qui ressortait du monde extérieur apparaissait comme autant de menaces à ses yeux d’enfant. Sur cet Eden de 40 ares, règne avec un soin jaloux, quasi militaire, Henri, le père de Judas, alias Dieu.

C’est que, entre ses 2 et 12 ans, Judas a tout bonnement cru que son père et Dieu ne faisaient qu’un. Pas un dieu au hasard ! Non. Dieu. Le seul . L’Unique. Celui de la Chapelle Sixtine et des chansons du Golden Gate Quartet ! Certes Dieu a aussi des allures de James Bond, et quelque ressemblance avec le chanteur Camillo; il a des parents, et une femme de quelques jours plus âgée que lui, ce qui dément l’histoire sainte selon laquelle Dieu créa la femme; il est ingénieur chez IBM; il souffre des sinus;  mais qu’à cela ne tienne, il suffit du Jardin, son Grand Oeuvre, pour ne pas douter de son statut.

Adulte, Judas avait tout oublié de sa méprise. Elle lui revient d’un coup, un demi siècle plus tard, à l’écoute du Journal télévisé. Il y est question des attentats à l’aéroport de Zaventem et au métro Maelbeek.  Comment Dieu a-t-il pu laisser faire une chose pareille ? se demande une petite dame à l’air égaré. Judas sort de son amnésie comme d’un coma, émergeant tel un plongeur retrouvant la surface après une trop longue apnée. Comment avait-il pu ainsi gommer ce qui avait été l’axiome fondamental de son existence dix années durant ? Et comment Diable -si je puis dire- avait-il cessé d’y croire, sans même s’en apercevoir ?

C’est à travers la cartographie minutieuse de ces 40 ares, établie en 4O séquences spatio-temporelles, drôlatiques même quand elles touchent, pudiquement, au drame,   que Judas entreprend la reconstitution de cette enfance, qu’il n’a en vérité jamais complétement quitté. D’ailleurs il est revenu vivre dans ce lieu miraculeusement préservé au coeur d’une commune en proie à une frénétique  spéculation immobiliaire, un ilôt improbable où il cohabite toujours avec un père  inoxydable et bientôt centenaire. Et Judas a beau s’en moquer tant qu’il peut, celui-ci continue de l’épater.

Quand donc Henri et Dieu ont-ils cessé de se confondre ? Judas n’en sait trop rien. Mais un événement mémorable -un véritable crash test !- a provoqué  en lui une onde de choc, qui l’a révolutionné et décidé de la suite de son existence. Autour de sa dixième année, Judas accompagne ses parents à une représentation théâtrale, celle de Cyrano de Bergerac que jouent les rhétoriciennes de l’Institut de la Vierge Fidèle, où étudie sa soeur.  Ce Cyrano, dont tous les rôles sont tenus par des adolescentes, ce n’est plus du théâtre, c’est de la nitroglycérine. Pour la première fois, je sens mon corps tout entier monter dans les tours. Mis en demeure. Sommé de répondre à un ordre étranger et impérieux. J’ai la chair de poule. Ce qui m’ébranle, ce n’est pas tant que ces filles se battent, se frôlent et se courtisent dans des costumes de galantes ou de mousquetaires, mais plutôt la conscience de voir se composer sous mes yeux un mélange aussi instable qu’explosif. L’impression malgré les murs défraîchis de la salle des fêtes qu’un souffle chaud et vivant descend de la scène et se répand comme un gaz lourd et sulfureux. Et quand vient la scène du baiser de Roxane et de Christian, mes ongles viennent se planter dans le vernis usé des accoudoirs.(…) Et à l’instant où les lèvres des deux adolescentes se frôlent, je suis soudain pris de panique. A la façon d’une bête folle, mon sexe s’est redressé dans mon pantalon, si fort que je suis obligé de rectifier ma position au fond de mon siège. (…)

Judas n’est pas le premier garçon surpris et troublé par l’animation soudaine de son organe. Mais le plus intéressant reste à venir.  Ce sont les conséquences de cette érection inattendue: Je suis à cet instant l’objet d’une illumination. La machine qui vient de s’animer sous mes yeux, et qui combine  le mensonge, le sexe, la mort, les histoires, la reconnaissance, le doute, la vraisemblance, n’a pour vocation, j’en suis certain, que de SEMER LE TROUBLE.   Un objectif qui sonne comme une tirade de théâtre et qui mêle la botanique et l’émotion. Dès cet instant, un objectif ne va plus me quitter, je suis résolu à le semer moi aussi. (…) Je viens de choisir mon camp. Je ne vais plus en changer. Je me souviens m’être tourné vers mes parents assis à ma droite, avec une forme de morgue peu en rapport avec mon âge. Mieux valait ne pas leur en parler maintenant, ils n’étaient pas en mesure de comprendre. L’idée que je devienne artiste les effrayerait. Après tout, ce n’étaient jamais que des jardiniers. Peut-être mon père considérerait-il ce projet comme une concurrence suspecte, la fameuse trahison associée à mon prénom. Peut-être même craindrait-il qu’artiste, je devienne plus célèbre que lui, plus vénéré, plus porté aux nues. 

Ainsi le trouble éprouvé dans son corps par Judas, comme sommé de répondre à un ordre étranger, se transmue-t-il en une véritable révélation: celle de sa vocation d’artiste. Avec une victime collatérale:  la figure paternelle en prend un sacré coup ! Mais quelle plus belle définition du rôle de l’artiste que celle-là: semer le trouble. Comme son double Judas, Juan d’Oultremont s’y emploie à merveille, lui dont la devise est de faire ce que personne ne lui demande de faire et d’apparaître là où on ne l’attend pas !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vendredi 16 octobre

 

J’ai été ravi de participer à un débat auquel mes collègues liègeois de lACF-Belgique m’avait convié ce mercredi au cinéma Le Parc à Droixhe, après la projection du film d’Emmanuel Mouret  Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait. D’autant plus ravi que  jusqu’au jour même, il n’était pas assuré qu’elle puisse avoir lieu. Les temps sont durs pour le cinéma, et pour tout ce qui concerne la vie artistique et intellectuelle.  La semaine prochaine, je suppose que c’était cuit !

Entre les choses qu’on dit et les choses qu’on fait, il y a les sentiments. Et toute la gamme des affects complexes, mouvants, contradictoires, violents qui traversent les hommes et les femmes, spécialement quand il s’agit d’amour et de désir.  Le senti ment, équivoquait volontiers Lacan, et cela se vérifie, ô combien, à travers le film d’Emmanuel Mouret. Il y a les choses qu’on dit, celles qu’on ne dit pas ou à moitié, celles qu’on dit mal -ce qu’on dit ment !- , il y a les choses qu’on fait, ou qu’on ne fait pas, ou de travers, celles qu’on aurait dû dire ou pas, celles qu’on aurait dû faire ou pas, etc. Bref, il s’agit d’un film sur le malentendu, d’autant plus sensible que les protagonistes se tuent à essayer de l’éclaircir,  de le contourner, de le réparer, sans jamais y parvenir sinon au prix d’un nouveau malentendu, qui le porte à une puissance seconde. Un film très röhmérien, un conte cruel et tendre à la fois, et une histoire  dont je me demandais tout de même comment l’aurait traitée Ingmar Bergman ou Cassavetes.

C’est en effet plutôt le ton de la comédie qui l’emporte ici. Pourtant, dans une scène au moins, nous sommes au bord du drame. Louise, l’épouse trompée de François, qui s’est jurée d’attendre patiemment que son mari se lasse de sa rivale, et multiplie toutes les marques d’attention à son égard, se trouve soudain au bord du passage à l’acte meurtrier ou suicidaire. François, endormi, ne s’est aperçu de rien, ce qui est chez lui comme une vocation.

Louise et François ne sont pas les personnages centraux. Ceux-ci, Daphné et Maxime, se racontent leurs histoires d’amour respectives. Ce faisant, elles s’enchâssent subtilement,  dessinant une trame qui se referme sur eux, et  dans laquelle chacun de leurs partenaires vient prendre place, jusqu’à ce qu’ils apparaissent peu ou prou comme ficelés, sans le savoir,dans  les mailles de la même nasse. Pour Daphné, qui est enceinte de François, et qui n’aime rien tant que les histoires d’amour des autres, Maxime devient irrésistiblement celui à travers lequel elle ne peut plus se cacher qu’elle n’aime François que par défaut. Et  Maxime, obsessionnel embarrassé toujours en retard d’une guerre,  retrouve en Daphné la figure récurrente de celle qu’il va laisser lui échapper, comme il a laissé s’échapper Victoire, comme il a laissé s’échapper Sandra, pour un autre à chaque fois.

Tombons-nous amoureux par le jeu du pur hasard ? Par affinités électives ? Par intérêt ? Par convention ? Quels sont donc les ressorts de la rencontre amoureuse? Vieille question, qu’agite volontiers Sandra, par qui les défenses de Maxime  ont été durement ébranlées. De tous les protagonistes, Sandra est sans doute celle qui s’en tire le mieux, à toujours rappeler les droits du désir.  C’est sa cause, et rien ne l’en détourne. Noblesse de l’hystérie.

La fin du film, d’une ironie parfaite, montre bien qu’il n’est jamais de rencontre que manquée, et que le sort commun est le malentendu. Daphné y aperçoit en effet Maxime sur un marché de Noël.  Va t’il l’apercevoir lui aussi ? Mais non, le voici rejoint par Victoire…enceinte jusqu’aux dents, comme Daphné, mais des oeuvres d’un autre ! Le sort de  chacun de nous est d’être né malentendu,  disait volontiers Lacan. Ces deux grossesses ne le démentent certes pas.

 

 

 

 

 

 

Mardi 6 octobre

M’enfin ! Si je tenais encore la chronique que j’ai tenue naguère sous ce titre sur le site de Lacanquotidien, je m’en donnerais à coeur joie à propos de l’incroyable interview de Jacques Van Rillaer ce midi  à la RTBF au cours de l’émission « Un jour dans l’histoire » sur les ondes de la Première. J’écoute de temps à autre cette émission, souvent fort intéressante et documentée, de sorte que j’étais stupéfait d’y entendre aujourd’hui s’y déverser ce flot ininterrompu de vitupérations à l’endroit de Freud et de  la psychanalyse, cette invention -qui, bien sûr,  n’en est pas une.

A supposer que j’eusse été convié à cette émission, je me serais bien gardé de toute tentative de contredire le bonhomme, qui d’ailleurs ne m’en aurait certainement pas laissé l’espace, tant son acte d’accusation était enflammé, mais je me serais fait un plaisir de le cuisiner sur les  pratiques de conditionnement comportemental qu’il promeut, et pratique avec un succès formidable j’imagine. Mais je n’ai pas été convié à cette émission, ni aucun autre émule de ces charlatans qui ont nom Freud ou Lacan.

Les temps n’ont décidément pas changé: en janvier 2012, alors qu’était en dépôt sur la table du Parlement un projet de loi fort inquiétant concernant la psychothérapie, un article, paru dans le Soir à propos du rapport annuel de la Sûreté de l’Etat, apprenait  que la psychanalyse était dans le collimateur de celle-ci ! Elle avait été rangée dans ledit rapport parmi les pratiques sectaires au côté de l’Eglise de Scientologie!  L’ Avant-blog de ce site en fait foi -,  une des choses qui m’ont déterminé à tenir ce blog fût le refus du Soir de publier une réaction de ma part à cette inquiétante nouvelle. Il est vrai que, quelques années plus tôt déjà, le même journal n’avait pas daigné m’octroyer un droit de réponse à une diatribe endiablée contre la psychanalyse signée…Van Rillaer!  Je m’étais dit alors: qu’à cela ne tienne, je ne m’arrêterai pas à cette censure, un blog fera l’affaire, ce sera en somme une sorte de samizdat.

Je ne perdrai donc certainement pas mon temps à demander à la RTBF quelque mise au point. Finalement, si je tenais encore cette chronique M’enfin, j’y parlerais bien plus volontiers de Gaston. Non pas du cher Lagaffe cette fois, mais d’Hugo Gaston, ô combien sympathique révélation de Roland Garros 2020 !

 

 

Samedi 3 octobre

 

Ni révolte ni indignation. Ni même tristesse. Juste un constat: ce que nous délivre l’actualité est consternant. Constat et consternation constellent tellement qu’on s’en prend d’admiration pour les pouvoirs de la connerie. Prosternons-nous devant la connerie, élevée à l’ère de la post-vérité, au rang d’un des beaux-arts Cap au pire, jusqu’à ce qu’il fasse rire, comme disait Beckett. Car la question aujourd’hui semble bien se résumer à ce que Philippe Lançon écrivait  dans le numéro de ce  jeudi 1er octobre de Libération -qui ouvrait ses colonnes à Charlie Hebdo- : Avoir envie de rire, surtout quand ce n’est plus drôle.

Philippe Lançon, qui a survécu à la tuerie d’il y a cinq ans, retrace dans ce numéro l’histoire de sa collaboration à Charlie. Cinq ans plus tard, se tient  précisément le procès des complices présumés des tueurs. Un anniversaire fêté par un nouvel attentat visant le journal, oeuvre d’un idiot qui s’était rendu sur les lieux de son ancienne adresse. Bilan: deux personnes gravement blessées, ce dont certains n’hésitent pas à tenir Charlie pour responsable, car ils ont reproduit les caricatures de Mahomet à l’origine de la tuerie.

C’est que la liberté de la presse n’est plus le souci de grand monde. Y compris dans la presse. Libé excepté, il est affligeant de voir le peu de place accordée dans celle-ci au procès en cours. Tout comme il est affligeant de ne pas voir les journalistes se mobiliser autour d’un autre procès, particulièrement inquiétant pour leur profession, je veux parler du procès de Julien Assange à Londres.

Le procès des complices des attentats d’il y a cinq ans fait l’objet d’une chronique quotidienne de Yannick Haenel , qu’on peut suivre sur le site de Charlie. Je recommande hautement cette lecture, à travers laquelle se dessine la toile glauque des multiples ramifications qui ont conduit aux assassinats conjugués de Charlie et de l’Hyper Casher. Un monde de haine primaire, médiocre et lâche, où on ne respire que le mensonge, un monde fait aussi de connerie sans nom. Les bras en tombent quand on lit par exemple ceci, survenu au vingtième jour du procès: quelques uns des accusés rient dans leur box; ils lisent le dernier numéro de… Charlie. Et ce n’est vraiment pas drôle.

Pas drôle non plus, mais pas moins consternant de chez consternant: la nomination du nouveau secrétaire d’Etat à l’asile et la migration dans le Royaume de Belgique, un certain Sammy Mahdi. On se disait que le nouveau gouvernement ne pouvait certes pas être pire que les précédents. Parité hommes-femmes. Quelques écolos. Plus de l’épouvantable Maggie De block à la Santé. Et puis ce comble de perversité: un fils d’exilé irakien promu à l’asile et à la migration pour faire le sale boulot, et qui salue fièrement la politique « ferme mais humaine » -tu parles !-  de son prédécesseur, le cher Théo Francken.

Nous avons l’art – et rien de plus je le crains- pour ne pas mourir de la post-vérité, dirai-je en paraphrasant Nietzsche.  Charb, Wolinski, Cabu, Honoré, help !