Mardi 21 juillet

 

Covid oblige, pas de voyage hors de Belgique cet été, mais quelques jours d’exil intérieur en somme, au bord des lacs de l’Eau d’heure. Pour être les plus grands du pays, ceux-ci  n’ont certes pas la majesté des Ozarks dans le Missouri, où se passe la série du même nom, mais pour un peu je m’y serais cru hier en découvrant le site quasi à l’abandon du restaurant  d’une « base de loisirs nautiques ». Le genre de lieu un peu glauque, parfait pour servir au blanchiment d’argent dans Ozark, série assez gratinée.

Les lacs de l’Eau d’Heure sont très proches de Chimay et de son château, où, dans mon enfance, j’ai accompagné plusieurs fois ma grand’maman, pour assister à de très beaux concerts de musique de chambre. J’en garde un souvenir ému, ainsi que des promenades au lac de Virelles où nous dégustions de délicieuse escavèches, la spécialité régionale.  Récemment, j’ai lu une biographie de la plus célèbre figure des Caraman Chimay, la princesse  Greffuhle, qui servit de modèle à Marcel Proust pour le personnage de Madame de Guermantes. En vérité celle-ci ne séjourna guère à Chimay, mais le château n’en a pas moins une atmosphère très proustienne, avec en particulier ce merveilleux petit théâtre à l’italienne, qui vient d’être heureusement restauré et où se donnent encore des concerts.

Outre Ozark, je viens de terminer aussi  Borgen (une femme au pouvoir). A plus d’un égard, cette série danoise fort bien ficelée a plus d’un écho avec la vie politique belge. Dans cette autre monarchie parlementaire, le pouvoir est sans cesse l’objet de complexes alliances et retournements d’alliances entre une dizaine de partis différents. Au moins parlent-ils la même langue ! La série suit la carrière d’une femme politique, qui parvient, non sans sacrifices, à faire montre d’intégrité dans un formidable panier de crabes ! Son personnage a-t-elle inspiré Sainte Sophie Wilmès ? Qu’on en soit à se réjouir de l’émergence d’une figure un peu plus sympathique dans le sérail d’un parti qui ne cesse de glisser dangereusement vers la droite « décomplexée » comme on dit aujourd’hui, dit bien où nous en sommes.

 

Mardi 7 juillet

Le numéro 105 de La Cause du désir vient de sortir. Je n’en ai pas encore pris connaissance, mais l’attends avec impatience.  Il traite en effet d’ une question majeure, si ce n’est la question majeure de notre temps: Sortir du capitalisme ? J’y ai contribué à partir d’un angle, latéral certes, mais propice, je l’espère, à faire apercevoir, ce qu’emporte de plus destructeur le mode de jouir propre au discours capitaliste. Je reproduis ici cet article, en attendant de revenir sur ce numéro dans son ensemble.

Banksy: Love in the bin

                                            Tout ordre, tout discours qui s’apparente du capitalisme laisse de côté ce que nous appelerons simplement les choses de l’amour (Jacques Lacan, Je parle aux murs)

La scène, dont les images ont fait le tour du monde, a lieu le 5 octobre 2018 à Londres. Dans la salle de vente Sotheby’s, un tableau de Banksy, mis à prix pour 200000 livres, est adjugé pour 1040000 livres. Mais  dans les secondes qui suivent cette annonce du commissaire priseur, un mécanisme, dissimulé dans le cadre, s’enclenche et l’oeuvre s’autodétruit sous les yeux incrédules de l’assistance. En lamelles parallèles,  semblables à celles des documents passés à la broyeuse dans les administrations, les chutes restent cependant accrochées au bas du tableau, dans lesquelles on reconnait sa partie inférieure.

L’oeuvre s’appelle Girl with balloon. Elle est la réplique d’un des graffitis les plus célèbres de  Banksy, réalisé au pochoir  à Londres au pied du pont de Waterloo en 2002, ainsi que sur un mur  du quartier de Shoreditch deux ans plus tard.  Exécutée au spray et à l’acrylique, le tableau est signé et daté de 2006 en son envers; il n’appartenait plus à Banksy lui-même.

 

Personne ne doute pourtant que ce  dernier soit bien l’auteur du coup. Mais avec quelle complicité ? Celle d’une personne présente dans la salle pour actionner le mécanisme sans doute. Vraisemblablement aussi celle de l’ex propriétaire du tableau, dont on ignore l’identité – on soupçonne qu’il s’agit de l’artiste Damien Hirst. Et quid de la responsabilité de Sotheby’s ? Les questions sont nombreuses autour d’un événement sans précédent, qui met en cause la plus prestigieuse salle de ventes londonienne. La destruction de l’oeuvre ayant suivi l’adjudication, quelle sera la réaction de son acquéreur, en droit de déposer plainte pour vandalisme ?

Dans les jours qui suivent, Banksy met en ligne une video, dans laquelle il dévoile le stratagème. Il a lui-même installé dans le cadre du tableau un dispositif muni d’une minuterie commandée à distance. La video montre les divers essais effectués avec l’appareil, tous réussis.
Car, problème, tout ne s’est pas passé comme prévu. Le mécanisme n’a fonctionné qu’imparfaitement le jour de la vente: il s’est interrompu, de sorte que la moitié supérieure de la peinture n’a pas été détruite. La Girl a été découpée en lamelles, mais  celles-ci ne sont pas détachées du tableau, et le Balloon est intact.

S’il s’agissait de faire un pied de nez au marché de l’art contemporain, le ratage est donc complet -sauf à imaginer calculée cette destruction à demi. Quoiqu’il en soit, la nouvelle propriétaire, qui avait encore la latitude de récuser la vente, la confirme au contraire avec enthousiasme, convaincue d’avoir finalement acquis un « morceau de l’histoire de l’art ». Acquisition non sans une belle plus-value: l’oeuvre (semi) détruite étant rapidement évaluée au double du prix de son achat. Et Sotheby’s s’en sort bien:  Banksy a créé une oeuvre nouvelle au cours de cette enchère, déclare un de ses représentants.

Sur son compte Instagram, Banksy rebaptise Love in the bin (L’amour dans la poubelle) sa Girl with balloon. Il cite aussi Picasso: The urge of destroy is also a creative urge (Le besoin de détruire est encore un besoin créatif), phrase en réalité due à Bakounine, qui parlait plus précisément du plaisir, de la passion de détruire. On devine là Banksy soucieux de justifier son geste, à travers ces lettres de noblesse artistique et politique.

Pourquoi Banksy a-t-il voulu détruire sa Girl with balloon ?  Parmi les nombreuses images qui lui sont dues, c’est à coup sûr la plus populaire. On sait que le chanteur Justin Bieber se l’est faite tatouer, ce qui n’a pas enchanté Banksy d’ailleurs. On n’en compte plus les reproductions. Ceci n’empêche pas certains tirages lithographiques signés et authentifiés de se vendre des sommes astronomiques. Quant à la toile mise en vente chez Sotheby’s, quoique de la main de Banksy, était-elle autre chose qu’une autre reproduction de cette image un peu mièvre ?

La destruction de cette image est donc fort relative. Par contre quelque chose de sa signification est, sinon détruit, gravement atteint.

Girl with balloon avait l’innocence d’un dessin d’enfant. Le graffiti initial était en outre complété d’ un message : There is always hope – il y a toujours de l’espoir. Et l’espoir s’appelait l’amour : le ballon qui s’échappe des mains de la petite fille a la forme d’un coeur. Bien davantage que l’image elle-même, c’est ce message d’espoir qui passe à la broyeuse: Love in the bin.

Il faut revenir quelques années en arrière pour saisir ce qui a abouti à cette sorte de happening. En 2005 d’abord.  Banksy se rend en Israel, et sur le mur de séparation avec la Palestine, peint au pochoir une version nouvelle de sa fille au ballon, qui s’envole à présent pour surmonter le mur, soulevée par, non plus un mais sept ballons qu’elle tient fermement en main.  En mars  2014 ensuite. La guerre civile en Syrie a débuté trois ans plus tôt.  Banksy réalise alors une video intitulée : #With Syria, destinée à une campagne de solidarité avec le peuple syrien, soutenue par Amnesty International.  La fille au ballon, qui porte à présent un foulard, survole, en compagnie d’autres enfants, chacun accrochés à un ballon, une ville dévastée par la guerre. Banksy précise son propos avec le texte suivant: « Le 6 mars 2011 dans la ville syrienne de Deraa, 15 enfants avaient été arrêtés et torturés pour avoir peint des graffitis anti-autorité. Les manifestations qui ont suivi leur détention ont entraîné une flambée de violence dans tout le pays qui allait voir une révolte interne se transformer en guerre civile qui a fait déplacer 9,3 millions de personnes. »
Que la mèche qui alluma la guerre en Syrie fût la peinture de quelques graffitis confère évidemment un relief tout spécial à cette campagne dont un autre graffiti était le point de départ.

Mais en rebaptisant Love in the bin l’image candide de la petite fille au ballon, que fait donc Banksy, sinon sonner le glas de l’espérance ?
Ne fait-on donc pas  fausse route en interprétant essentiellement la destruction de Girl with ballon chez Sotheby’s le 5 octobre 2018 comme un acte de dénonciation de la marchandisation de l’art? Ne voit-on pas qu’il s’agit d’abord du constat de l’échec tiré par Banksy de sa tentative de mettre son art au service de causes humanitaires ?  Tourner en dérision le marché de l’art contemporain, -avec un  résultat pour le moins paradoxal -, serait-ce désormais tout ce qui reste à Banksy pour dire son amertume?

Un an plus tard, une image apparait, ainsi qu’une une nouvelle video. Nous sommes à Venise, au moment de la biennale. L’image – celle d’un enfant vêtu d’un gilet de sauvetage, tenant à la main , non plus un ballon, mais une torche – se trouve dans un canal du Dosoduro. En fonction du niveau de l’eau, les jambes de l’enfant apparaitront ou pas. Venise qui s’enfonce dans la mer, les réfugiés noyés en Méditerranée, le monde qui sombre, l’image est forte. Et à bien des égards, il s’agit de l’image inversée de Girl with balloon.

Pour être plus cocasse, la video ne fait pas signe d’autre chose. Le temps de quelques heures, Banksy a, sans autorisation, installé à San Marco un stand sommaire de vente de peintures, avec l’écriteau ironique Venice in oïl. Peintes à l’huile, les toiles exposées représentent Venise disparaissant littéralement au passage d’un monstrueux navire de croisière. Venise ne s’enfonce pas dans l’eau, mais dans l’huile de moteur, dans la même indifférence générale que celle avec laquelle les touristes -venus pour la biennale ?-  considèrent le stand monté par Banksy.

Il n’y a pas toujours de l’espoir. Et l’art n’y peut décidément pas grand chose. Sa tâche la plus noble s’en trouve dès lors redéfinie comme déceptive.  N’est pas  à présent ce qui se donne à lire dans les interventions de Banksy, en dépit de leur aspect plus ou moins ludique?  Ca baigne dans l’huile, croyez-vous ? Regardez donc Venise. Nous sommes dans la merde, oui !  Comme dans cette salle de bain envahie par les rats peints au pochoir,  pendant le confinement en mars 2020.

Love in the bin ou Venice in oil, le constat est pareil. La grande faucheuse à l’oeuvre en Syrie ou la broyeuse de la salle de ventes sont de même nature. Pas de place pour l’amour dans le monde capitaliste. Seul y importe le plus de jouir. Et l’oeuvre détruite y est infiniment plus précieuse que toute autre si elle est source de profit.
Reste le jeu favori de Banksy depuis la première heure: tel le tigre à travers les traits du code barre d’un de ses plus célèbres graffitis, échapper à la mis en cage;  jouer à cache cache avec les autorités, qu’elles soient celles de la cité ou celles du marché de l’art. Sans doute est-ce là sa plus parfaite performance: être devenu un des artistes les plus célèbres de la planète, et avoir su depuis vingt ans préserver son anonymat; disposer d’un compte Instagram suivi par une foule de followers et avoir réussi à déjouer toutes les tentatives, et elles furent nombreuses, de le démasquer;  avoir fait la nique à la traçabilité généralisée, comme s’il suffisait encore d’un simple ballon pour jouer les filles de l’air.