Dimanche 7 juin

 

La réouverture des musées et des galeries fait plaisir; elle a même comme un parfum d’aventure ! Et d’abord celle que nous propose à Bozar Jacqueline Mesmaeker à travers l’exposition Ah! quelle aventure.

Jacqueline Mesmaeker est une artiste fondamentalement inclassable. Et sa longue aventure artistique ne ressemble à aucune autre. Cette rétrospective se parcourt comme un livre d’heures laïc, où  les prières sont des cascades de mots et les enluminures de subtils rais de lumière. A travers sculptures, dessins, installations, films, archives, une constellation se fait jour, poétique, malicieuse, pleine de résonances inattendues et profondes à l’histoire de l’art, une constellation où  palpite quelque chose comme la fragilité de la vie humaine. Une oeuvre m’a émue entre toutes:  une verrière détruite et reconstituée en réduction dans laquelle se réfracte un film muet en version noir et blanc de Walt Disney.

Mon obsession pour le nombre 13, très liée à la tenue de ce blog, a en outre repéré ceci au sein d’une série de feuilles d’archives:  Fax n° 5, 13 janvier 1997 Autre expo à découvrir, galerie Hufkens: les dessins de Pierre Guyotat. Ceux-ci n’ont été révélés au public que très peu de temps avant la mort de Guyotat, survenue l’an dernier. Un ensemble significatif est ici présenté,où Guyotat se révèle aussi compulsivement rivé au même objet que celui en cause dans son écriture. Lacan voyait dans Eden Eden Eden, une « tentative désespérée de langagier l’instrument phallique ». Guyotat  lui-même ne démentait pas cette lecture, qui soulignait dans un entretien explicatif de son oeuvre, s’abstenir de toute autre jouissance que celle, quasi masturbatoire, de l’écriture. Ses dessins sont autant de pièces à l’appui de ce propos, qui, non sans une touche quelque peu enfantine, représentent invariablement des scènes masturbatoires, où sont  épinglés  au travers d’un trait rouge  les sexes érigés,  douloureusement et désespérément érigés.

Lacan n’en avait pas moins de l’estime pour la tentative de Pierre Guyotat. « A sa façon, elle est comparable à celle de mes Ecrits » dit-il en son séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant ! (Seuil, p.71) . Deux ans plus, il dira un peu même chose à propos de Sainte Thérèse d’Avila ! Dans votre bibliothèque, les Ecrits de Jacques Lacan sont à ranger entre Sainte Thérèse et Guyotat, pas ailleurs. 

Enfin,  je ne saurais trop recommander l’exposition Quantum (in search of the invisible) , qui se tient dans un lieu trop peu connu des Bruxellois eux-mêmes, 30 quai des Marchandises à Molenbeek, je veux parler de iMAL , centre d’exposition et de recherches sur l’art et les nouvelles technologies, en particulier les technologies digitales. Dirigé par le très dynamique et compétent Yves Bernard , iMAL vient de rouvrir ses portes dans un bâtiment agrandi et rénové avec une exposition conçue en collaboration avec trois autres institutions culturelles européennes et le CERN de Genève. Dans ce haut lieu d’études de la physique quantique, des artistes ont été accueillis en résidence, dont les travaux fort originaux sont présentés à l’occasion de cette exposition . J’ai retenu plus particulièrement les oeuvres de deux de ces artistes: la Cascade du Sud Coréen Yunchul Kim, et A state of Sin de l’Anglais James Bridle. Impressionnante installation en trois parties basées sur la détection des particules dites muons, qui impulsent  dans d’élégantes  tubulures transparentes de 18 mètres un mouvement fluide de très fines bulles, traduites  à leur tour en lumière dans une manière d’énorme  lustre baroque, Cascade est une remarquable démonstration de la fécondité  artistique possible de l’invention scientifique.  A state of Sin de l’Anglais James Bridle est plus ludique, plus ironique, à témoigner des limites  logiques de la computorisation: sur la face de huit petits robots d’allure très sympathiques , s’allument autant de chiffres entre 1 et 9. Ceux-ci sont produits par des mesures diverses et variables: hydrométrie, luminosité, température, onde sonore, circulation de l’air,…, le tout composant un nombre aléatoire. C’est que, en dépit de ce qu’on pourrait imaginer, rien n’est plus difficile que de produire un nombre aléatoire . Cela est même rigoureusement impossible à programmer, sauf à se brancher sur des objets du monde sans rapport aucun les uns avec les autres.