Mercredi 27 mai

 

En classant quelques papiers épars, je retombe sur un texte publié dans la défunte  Lettre mensuelle de l’ECF , écrit à l’occasion d’un colloque de l’ACF-Belgique sur le thème : « La force du même » . C’était il y a  20 ans jour pour jour: les 27 et 28 mai 2000. J’avais repris pour titre celui d’une pièce extraordinaire de Thomas Bernhard : Heldenplatz. Dans sa traduction française,  La place des héros a été publiée aux éditions de l’Arche en 1989.

La relecture de ce texte, que j’avais complétement oublié, m’a laissé songeur. Bien des événements qui se sont produits depuis ne me paraissent pas autre chose que le développement logique de ceux évoqués dans ces quelques lignes, que je  reproduis ici.

Heldenplatz

Depuis la chute du mur de Berlin, censée ouvrir une ère nouvelle, la force du même s’éprouve cruellement en Europe. Elle s’est fait sentir d’abord dans les ruines de l’ex-Yougoslavie, autour du lieu historiquement symbolique de Sarajevo. Un semblant de solution humanitaro-militaire a sanctionné alors un découpage ségrégatif de la Bosnie qui ouvrait la voie au pire au Kosovo. Il n’est pas sûr que cette spirale ait été interrompue pour très longtemps par l’intervention internationale.

En effet, dans le même temps, la Russie se détachait de la maison commune européenne, chère à M.Gorbatchev, pour réassurer son image impériale au prix des deux guerres barbares de Tchétchénie. Enfin, l’accession au pouvoir en Autriche d’une coalition installant des néo-fascistes aux Ministères de la Défense, des Finances, des Affaires sociales et de la Justice achevait de démontrer combien l’Europe n’était pas quitte du plus hideux des nationalismes.

Mais un slogan inattendu a fleuri sur les murs de Vienne: Haider, non; Freud oui !, pouvait-on lire Heldenplatz au cours de la grande manifestation du 19 février. C’est sur cette même place, faut-il le rappeler, que la foule de ses partisans se pressait naguère pour applaudir frénétiquement Hitler décrétant l’Anschluss.

Thomas Bernhard a situé à Heldenplatz une de ses pièces les plus fortes. Elle fit scandale à sa création alors que la polémique battait son plein autour du passé nazi de Kurt Waldheim. Sans illusion assurément sur l’avenir qui se dessinait, Bernhard en a interdit la représentation en Autriche pour cinquante ans !

L’action se déroule dans un appartement aux fenêtres donnant sur Heldenplatz. Ses propriétaires juifs, le professeur Schuster et son épouse, en avaient fait l’acquisition dix ans plus tôt, de retour d’Oxford, là où ils avaient trouvé asile naguère. Mais à peine le couple réinstallé à Vienne, voilà que Mme Schuster se met à entendre quotidiennement, montant de Heldenplatz, les clameurs de la foule à l’écoute d’Hitler. De plus en plus tourmentée par ces voix, elle supplie son mari de quitter cet appartement, mais le professeur se refuse à être contraint une seconde fois à quitter Vienne. Finalement, il semblait s’y être résigné: l’appartement est plein des caisses prévues pour leur retour à Oxford. Le piano y a déjà été expédié. Mais le professeur Schuster, lui, vient de se défenester.

Face à cette clameur immonde qui ne cesse pas de ne pas se taire, il n’est pas vain que ceux qui aujourd’hui se rassemblent à Heldenplatz pour dire leur dégoût, invoquent le nom de Freud qui en savait long sur la force du même.

Samedi 9 mai

 

Un virus sans qualités : la formule, si juste, est de Michel Houellebecq, dans  une lettre « en réponse à quelques amis », diffusée il y a quelques jours sur France Inter.

Je le cite: Apparenté de manière peu prestigieuse à d’obscurs virus grippaux, aux conditions de survie mal connues, aux caractéristiques floues, tantôt bénin, tantôt mortel, même pas sexuellement transmissible, le coronavirus est en somme un virus sans qualités. Comme c’est bien vu !  C’est un virus à l’image de l’homme moyen de la statistique, qui inspira au génial Robert Musil, son formidable Homme sans qualités. Un virus anonyme, diminuant les contacts matériels  et surtout humains, venu en somme frapper les relations humaines d’obsolescence : des vivants isolés dans leurs cellules, sans contact physique avec leurs semblables, juste quelques échanges par ordinateur (…). Télétravail, paiement généralisé par carte bancaire, rencontres filtrées, déplacements contrôlés (traçabilité), hygiénisme obligatoire, autant de dispositions dont nous faisons bon gré mal gré l’expérience depuis bientôt deux mois, et que la pandémie permet à présent de banaliser d’autant plus facilement que bien de ces changements étaient déjà en cours. Bref, pour Houellebecq, les lendemains de la pandémie, c’est la même chose en un peu pire.

Et puis il y a la mort, qui, loin de rappeler le sens tragique de l’existence, se fait en réalité plus discrète que jamais: on meurt seul dans les maisons de repos -ou aux soins intensifs, comme mon cher ami Joao de Azevedo – pour être aussitôt enterré ou incinéré sans témoins, réduit à un chiffre abstrait dans les statistiques des morts quotidiennes.

Accordons cependant au moins une vertu à ce virus sans qualités. Comme Laurent Joffrin  l’a fort justement relevé dans un éditorial récent de Libé, , il aura été l’occasion de voir, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un problème de santé publique pris en considération prioritairement au point d’imposer l’arrêt de l’économie sur l’ensemble de la planète, quelques soient les régimes en place: démocraties ou dictatures. Il a du même coup aussi révélé de façon criante où nous a conduit la dérive néolibérale des soins de santé et sa logique purement entreprenariale.  Sur ce point au moins, on peut espérer un sursaut.

Pour revenir à Michel Houellebecq, j’avais, au moment de la sortie de Soumission, écrit un article pour Lacan quotidien (repris sur ce blog en date du 14 janvier 2015) intitulé Michel Houellebecq au Métropole. Houellebecq avait en effet évoqué dans son roman la fermeture du bar du Métropole. Il y avait discerné rien moins que le suicide consommé de l’Europe. Le bar du Métropole avait rouvert quelques temps plus tard. Hélas ce n’était qu’un sursis; le virus sans qualités a eu raison de lui définitivement.