Dimanche 22 mars

 

Des écrivaillons nous assènent dans la presse ou sur la toile de leur « Journal du confinement ». On leur recommande la lecture du Journal d’Anne Franck.

J’ai lu par contre une interview bien intéressante de l’anthropologue Frédéric Keck, auteur d’un livre à paraître : Les sentinelles des pandémies (ed. Zones sensibles). Où il apparait que c’est au travers des mutations brutales de la relation de l’homme à l’animal dans l’ère anthropocène  – agriculture et élevage industriels, urbanisation galopante, déforestation- qu’il faut chercher les causes des pandémies qui se sont multipliées depuis un siècle.

Pendant un temps, j’ai tenu une chronique dans La Cause freudienne (devenue La Cause du désir) qui s’intitulait Télémavision. Je regarde beaucoup plus rarement la télévision aujourd’hui, à l’exception de la chaîne TV Histoire, la seule que suit aussi Jean-Luc Godard, et qui le mérite. C’est un peu, en mieux,  comme Arte à ses débuts, avant que celle-ci ne devienne une chaîne médiocre comme toutes les autres.   Confinement oblige, j’ai eu l’occasion de voir ces jours-ci  sur TV Histoire deux formidables émissions. La première (vendredi soir) était consacrée à l’eugénisme. J’y ai appris bien des choses effarantes. L’eugénisme en effet, loin d’être, comme je le pensais, une théorie nazie, est un mouvement né à la fin du XIX ème siècle aux Etats-Unis, , et dont l’essor est dû à un émule de l’Anglais John Galton, cousin de Darwin. La théorie darwinienne de la sélection naturelle donne d’abord à Galton l’idée que cette sélection pourrait précisément ne pas être laissée à la nature, en ne favorisant dans les espèces animales  que le croisement des individus forts. Au même moment, d’une part Mendel fait connaître les résultats de ses recherches sur le génôme; de l’autre un pédagogue le Dr Goddard invente une méthode de mesure du quotient intellectuel, le fameux QI censé distinguer strictement les individus débiles des individus mentalement développés. Davenport entreprend alors, avec le soutien massif de l’Etat, Roosevelt en tête, et des services de l’armée en particulier- et avec le concours du mécènat privé, de mettre en oeuvre un vaste programme de testing et de stérilisation des individus d’ascendance supposée dégénérée. Peu importe que très rapidement Morgan, à travers ses expériences sur les drosophiles, ait démontré que ces déterminations génétiques étaient trop hâtivement déduites à partir d’une application sommaire des découvertes de Mendel, ce programme véritablement criminel sera appliqué sur une grande échelle de longues années, au prétexte d’en finir avec toutes les misères morales du monde.

Autre émission, autrement réjouissante, ce matin même, dans une série passionnante consacrée à la Renaissance et conçue par le génial historien de l’art anglais Waldemar Januszczak, qui retraçait le  parcours de Hans Holbein, et ses allers retours entre Bâle et la cour d’Angleterre. Point d’orgue de cette éblouissante leçon d’histoire de l’art, l’analyse par Januszczak des célèbres Ambassadeurs, conservé à la National Gallery, et dont Lacan avait fait dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse un pénétrant commentaire. Aux côtés de celui-ci, il faudra désormais évoquer celui de Januszczak, non pas qu’il le prolonge, mais parce qu’il nous en donne des coordonnées majeures jusqu’ici inaperçues à ma connaissance.

Si en effet, le regard du spectateur est littéralement happé par l’anamorphose de la tête de mort volant au travers du tableau au devant de Jean Detinville et de Georges de Selve, il pourra, revenu de sa surprise, passer en revue tous les éléments de cette imposante composition, des tenues d’apparat des deux diplomates aux divers objets présentés sur les deux étages du meuble à étagères, sur laquelle ils appuient chacun un bras. Mais verra-t’il jamais cette très fine corde cassée sur le luth qui se trouve sur l’étagère inférieure? Pas moi, qui ait tant de fois scruté ce tableau. Januszczak, lui s’y arrête. il remarque alors que le luth surmonte un volume de  partitions, qu’il identifie comme un livre de chants luthériens.  Dès lors, s’éclaire le sens religieux profond de toute la peinture: c’est le luthérianisme lui-même, que Holbein, catholique, a fui pour l’Angleterre,  qui est compté au rang des vanités terrestres que ces objets symbolisent.

Vendredi 13 mars

Stop ou encore. Vendredi 13 oblige, je me repose la question beckettienne: il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer; je vais donc continuer. Samuel Beckett est né, je le rappelle, un vendredi 13 .

Continuer ce blog ? Ne pas le continuer ? Commencé voici 8 ans, le vendredi 13 janvier 2012, je l’ai interrompu le vendredi 13 octobre 2017, pour le reprendre en mars 2018 après la publication en livre  de ce qui m’est apparu après coup comme une série. Une série pas très sérieuse, que j’ai appelée avec Guillaume Apollinaire La Vie anecdotique.

La vie anecdotique, saison 1 donc. La saison 2 a-t’elle des raisons plus sérieuses de se poursuivre ? Pas sûr. Beckett, encore lui, me souffle la seule réponse qui me vient ce matin: Bon qu’à ça ! Réponse humble dans la bouche de Beckett, mais bien présomptueuse dans la mienne. Si je ne continue pas, qu’est-ce que cela va bouleverser? Rien. Et si je continue, pas davantage….

Que décider ? Jouer à pile ou face ? Attendre le prochain vendredi 13 ? Faire à nouveau une pause ? Je parle de tout et de rien dans ce blog, c’est pourquoi ce n’est pas très sérieux. Mais il y a aussi parfois des choses que j’ai envie de faire entendre. Peu m’importe que ce ne soit pas à des foules. Alors, bon d’accord, sauf objection du coronavirus, je crois que je vais continuer…

 

 

Mardi 3 mars

A quelques reprises j’ai déjà évoqué sur ce blog les travaux  philosophiques d’Eric Clemens. Dans cette veine, vient de paraître aux éditions du CEP un nouveau livre: Le fictionnel et le fictif, qui reprend et actualise  les thèses déjà développées dans un ouvrage antérieur: La fiction et l’apparaître (Albin Michel, 1993).

Mais c’est sur un autre aspect de l’oeuvre d’Eric Clemens que je voudrais surtout aujourd’hui attirer l’attention, à la faveur d’un recueil composé par Dominique Costermans et Chistian Prigent et heureusement publié par les mêmes éditions du CEP: TeXTes. Il rassemble  ses diverses contributions à la revue TXT, dont il fut une des chevilles ouvrières, au côté notamment de Christian Prigent et Jean-Pierre Verheggen. C’est un joyeux mélange de textes théoriques (sur l’écriture, le signe, le carnavalesque, le rythme, la création,…) et de textes poétiques habités d’un souffle  étonnant, puissant, jubilatoire.

Dans ceux-ci, usant de toutes les ressources de l’équivoque, du calembour ou du néologisme,  à travers onomatopées, allitérations, homophonies, Clemens fait vibrer, selon la très juste  expression de Christian Prigent , la sensualité érogène de la langue:

…sort sorcelle crelle cré maque   querelle     celle   ( p.12, Magie noire)

Lasse la chatte se lamente  / et tels disent le poète et l’amante /vinaigre dans ma vie nègre un vit n’ai guère !  (p.106, Les flabluleuses de la chatte )

Oh hisse vieil hissement le hennissement du vieillissement  (p.131, La mort n’existe pas)

Créée dans l’immédiat après Mai 68, TXT avait cessé de paraître en 1993 après son trente et unième numéros. Elle laissait un vide. Il n’existait guère en effet dans l’ère francophone de revue semblable, où, loin de se célébrer elle-même dans son illusoire essentialité,, la poésie  était d’abord le nom d’un refus de tous les carcans et d’un effort constant et joyeux de langagement comme disait Verheggen. Ses phares avaient nom Rabelais, Nietzsche, Mallarmé, Ponge, Artaud,  Bataille, Joyce, autant de grands « irréguliers ». Elle représentait dans le champ littéraire un espace de liberté fécond, un véritable champ d’action où se croisaient l’exigence formelle et l’humour le plus ravageur, l’explosivité orale et la matérialité de l’écriture.  Aussi est-ce avec joie qu’on en salua le retour  il y a deux ans, avec,  dès le numéro 33, l’apparition de nouvelles plumes prometteuses.

A cette aventure de TXT, le Clemens poète  reste profondément fidèle. Parfois j’ai le sentiment que le Clemens philosophe lui fait de l’ombre. Sauf dans ces occasions où, délaissant l’essai et ses lourdeurs, il se lance dans le poème philosophique. C’est ainsi qu’ il y a une dizaine d’années, mettant ses pas dans ceux des présocratiques ou de Lucrèce, il y allait d’un épatant  Mythe Le Rythme (des choses de la dénature) (éd. Au coin de la rue de l’Enfer) que j’ai relu plus d’une fois avec délectation. De même, j’ai savouré D’après (la poésie d’amour), très joli volume publié  aussi confidentiellement que le précédent à L’âne qui butine, chant des amants pas méchants, chant des amants tout tremblants, conte insouciant des amants sans décompte que le chant, chant bien rythmé chahuté des amants, octave du chant à la rose des vents: l’infini actuel pour amants.