Dimanche 16 février

Connaissez-vous le Musée de la Lessive ? Jusqu’à hier soir, j’ignorais tout de cette institution sise à Spa, ville plus célèbre pour son casino, d’où plus d’un sorti lessivé. J’en ignorais donc, tout  jusqu’à ce que sur La Trois, j’en apprenne enfin l’existence par la grâce de l’émission Plan Cult.

Il faut savoir que celle-ci était réalisée aux Abattoirs de Bomel,  là où se tient actuellement l’exposition Screening. Et bien on saluera l’exploit: deux minutes à peine consacrée à la présentation de ladite  exposition au cours de  cette émission d’une demie heure contre pas moins de cinq à ce (fort sympathique) Musée de la Lessive ! Loin de moi l’idée de décrier ce lieu, où Nicolas Lamas trouverait dans les modèles des premières  machines à laver automatiques pieusement conservées matière à son inspiration. Mais ceci donne bien la mesure du plan télévisuel en question, dont bien sûr cette émission n’est qu’un des fruits.

 

Mardi 11 février

 

Comme les Américains glissent « fuck » à tout propos, les jeunes francophones ne disent plus une phrase sans recourir à « genre ». Je serai là dans genre cinq minutes… Il m’a regardé genre je ne sais pas de quoi tu me parles… La bouffe ici c’est genre macdo…On va pas se la faire genre prise de tête… Ca dit quand même quelque chose que ce terme soit ainsi devenu aussi passe-partout. J’y lis la trace dans la langue de cette épidémie que j’évoquais la semaine dernière à propos de la question du genre.

Mon intention était de revenir sur cette question, et sans doute d’autres occasions l’imposeront, mais pour l’heure, je ne saurais mieux faire que de recommander, à qui souhaite un éclairage psychanalytique pertinent à ce sujet, l’excellent article  Homme, femme, question de genre ? dû à la plume de Virginie Leblanc, mis en ligne sur le site d’Uforca :  www.lacan-universite.fr .

S’y démontre fort bien que quand on parle de genre, on ne parle pas de sexe. En tous cas pas du sexe, le seul, c’est-à-dire le féminin comme Eric Laurent l’avait souligné lors des dernières Journées de l’ECF, tout juste après la harangue de Paul B. Preciado. Là encore, la langue, la française du moins, fait signe, où les femmes  sont évoquées avec préciosité  comme les personnes du sexe.

 

 

 

 

Dimanche 9 février

 

J’ai évoqué récemment – c’était le 12 décembre 2019- la belle discipline du saut à la perche, qui avait inspiré à Evariste Richer une oeuvre ironiquement intitulée Sublimation. Evariste va pouvoir inscrire une encoche supplémentaire sur cette barre, désormais franchie à 6m,17. C’était hier lors du meeting de Torun en Pologne, au cours duquel le suèdois Armand Duplantis a effacé le précédent record du monde détenu par Renaud Lavillenie.

Evidemment, il est bon de se rappeler, comme le disait Lacan, qu’on ne met jamais haut que ce qui était en bas.  Ceci distingue la sublimation, que Lacan tenait  juste pour une espèce d’escabeau, de toute idéalisation. Le perchiste , qui ne monte que pour retomber de plus haut, voue sa vie à la conquête de quelques centimètres. Hisscroihaut ?!

Il n’empêche :  j’ai pour les perchistes une admiration immense depuis que j’ai vu Thierry Vigneron, lui aussi un temps le meilleur au monde, franchir 5m, 75…sur la Grand place de Bruxelles ! Je ne sais plus à quelle occasion ce saut avait été programmé en ce lieu insolite, mais c’était hallucinant de voir cet envol, non pas depuis quelque gradin, mais depuis le niveau du sol, à quelques mètres seulement de moi.

 

 

Lundi 3 février

Depuis 2 mois, je suis avec attention les échos suscités par les 49èmes Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne. Pas ceux que l’on aurait pu attendre après la venue de Pascal Quignard et de la projection de sept représentations du sexe féminin sur un grand écran. Cette séquence, assez inouie si l’on veut bien s’y arrêter un instant, n’a en effet entraîné strictement  aucune réaction publique, du moins à ma connaissance. Quel contraste avec la pluie de commentaires autour de la présence à ces journées de Paul B. Preciado ! Je me suis beaucoup interrogé à propos de ces deux réactions opposées, et j’ai  hésité avant de  faire part de ce qu’elles m’inspirent. C’est à les mettre en perspective l’une avec l’autre que je m’y décide.

Qu’avons-nous entendu de Paul B. Preciado ?  Une longue harangue, destinée à sortir les psychanalystes d’une vision étroite des genres.  Prisonnière d’une idéologie désuète bourgeoise et patriarcale assignant à résidence les identités sexuelles, la psychanalyse se doit de se mettre à l’heure Trans si elle ne veut pas rater le train de la révolution politique que représente selon Preciado le mouvement trans.

Appeler à une plus grande attention des psychanalystes à ce propos n’est pas vain. De plus en plus nombreux sont en effet les sujets, en particulier adolescents ou très jeunes adultes, qui se présentent sous la bannière de ce signifiant « trans ». Que révèle l’élection de cette nomination nouvelle?   Révolution ? Ou épidémie ?

Un fait  particuliérement significatif mérite d’être épinglé.  Voici une dizaine d’années, sont apparu des mannequins qui s’assumaient comme trans. Longtemps ils avaient été  irrémédiablement écartés du monde de la mode. Ils comptent aujourd’hui  parmi les plus recherchés, sont payés à prix d’or,  se retrouvent jusqu’en couverture des magazines les plus glamours. Le secteur des soins de beauté a emboîté le pas. A leur tour, les grandes marques ont lancé leurs égéries trans.  Pour ces marques, la mise en avant de ces mannequins transgenres est un enjeu semblable à celui qui avait accompagné la promotion des modèles noirs ou métissés quelques années plus tôt.  Si révolution il y a, il se pourrait bien que ce soit d’abord celle du marché, comme il ressort d’une enquête parfaitement  documentée du Monde magazine de novembre 2019.

Le trans est donc tendance.  Son corps fluide  est devenu le nom d’un style, d’un être nomade,  synonyme d’échappatoire aux impératifs de l’anatomie autant que des codes sociaux. Mais dans le même temps, on voit le retour de la pudibonderie à travers les réseaux sociaux, où les images de sexe sont mises à l’index. Pascal Quignard confiait d’ailleurs s’être mis à l’écriture de La nuit sexuelle avec un sentiment d’urgence après la promulgation du Broadcast Decency Enforcement Act aux Etâts-Unis, convaincu non sans raison que cette vague puritaine ne tarderait pas à gagner la vieille Europe.

D’un côté donc, nous assistons à un déferlement des discours sur les mille et un avatars du  genre et  et de l’autre, au silence renouvelé sur le sexe. Et ceci n’épargne  visiblement personne,  psychanalystes compris.

 

 

 

 

 

 

Samedi 1 février

Ouverture  mercredi soir de l’exposition Screening , réunissant à mon initiative aux Abattoirs de Bomel Nicolas Lamas et Daniel Locus dans le cadre du cycle One + One +, dont c’était la troisième édition.

Screen  signifie écran, mais Screening  évoque tout autant l’action de masquer ou de projeter que de présenter, de dépister, de sélectionner, d’examiner,  de contrôler, de filtrer, de passer au crible. C’est le signifiant qui m’ a paru le mieux donner raison des connexions dont j’avais l’intuition qu’elle justifiait de réunir ces deux artistes, si éloignés à première vue. A cet égard, il me semble avoir réussi ce pari. En fait foi ce dont m’ont fait part au moins quatre personnes dont j’estime beaucoup le jugement, soit de la difficulté à attribuer certaines oeuvres à l’un ou à l’autre. Celle-ci par exemple:

A l’occasion de l’ouverture du cycle  il y a trois ans, mon ami Jean-Luc Plouvier était venu interpréter le morceau de Phil Glass intitulé One + One. Cette fois,  nous avons diffusé le dernier album de l’ Emile Parisien Quartet, formidable groupe de jazz français, qui  s’intitule Double Screening. Ca ne pouvait mieux tomber !