Dimanche 29 décembre

 

Si je me mets ainsi à revenir quasi quotidiennement sur ce blog, ce n’est pas que me prend une frénésie communicationnelle. Mais ayant suspendu toute obligation pour deux semaines, je goûte à ce que j’imagine une vie  heureuse de « retraité » : lecture, repos, film, repos, exposition, repos, tennis, repos, dîner, repos, repos. Bref je me ménage, je récupère, je rêvasse, je farniente, c’est la  dolcevita.

Entre autres lectures: Ambidextre (Gallimard) recueil de textes de Pierre Alechinsky. Le livre est bourré d’anecdotes à propos de Christian Dotremont, rencontre majeure pour Alechinsky.  En 1978, Henri Michaux, à qui il a recommandé d’aller visiter une exposition de Dotremont,  débarque chez lui très énervé. « C’est un traquenard, Alechinsky, vous l’avez fait exprès, m’inviter à cette exposition, je ne veux aucun fils »! Il était arrivé tard et la galerie était déjà fermée. Mais par la fenêtre, il en avait déjà trop vu. Alechinsky lui objecte que ce sont des logogrammes. « Des logogrammes ? Alors c’est autre chose. Il écrit, lui » répond Michaux calmé !

Reste que le parallèle Michaux / Dotremont tient de l’évidence.  C’est ce qui m’a amené à conclure  là-dessus l’article que j’ai publié récemment à propos de Michaux dans le dernier numéro de Ligeia. J’y écrivais précisément ceci:  « L’invention de ces logogrammes est intimement liées à une manière de révélation, survenue en 1956 , année de sa découverte de la Laponie. C’est sa plaine sibérienne à lui, la désolation en moins. La Laponie est pour Dotremont comme une immense page blanche; il y trace des logoneiges ou des logoglaces.  C’est le lieu par excellence où ses logogrammes peuvent se déployer en toute liberté, dans un espace-temps qui n’a pour mesure que le geste de leur  tracé, avec l’exquise légèreté d’un reflet sur la neige.
Par bien des aspects, il rejoint Henri Michaux, à ceci près que ses logogrammes ne s’émancipent jamais des mots : J’écris donc je crée le texte et les formes.(…) Ma liberté poétique et ma liberté graphique dépendent l’une de l’autre, je ne deviens pas tout-à-fait un dessinateur, un dessinateur abstrait: les logogrammes sont fait de mots, d’où leur nom(…) »

L’allusion à la plaine sibérienne renvoie naturellement au texte de Lacan intitulé Lituraterre.
Eh bien, voilà que visitant hier au Musée BELvue l’exposition Dotremont et les surréalistes, j’apprends que, de même que c’est survolant la Sibérie à l’occasion de son retour du Japon que Lacan a comme la révélation du ravinement opéré par les nuées du signifiant sur la terre, la toute première idée des logogrammes serait également venue à Dotremont au cours d’un vol en avion au dessus de la Laponie.

 

 

Samedi 28 décembre

Je suis allé rechercher dans mes archives le dossier de la playlist que j’évoquais il y a deux jours. Deux chansons de Souchon y sont évoquées: J’suis bidon et Sous les jupes des filles.

Rétines et pupilles
Les garçons ont les yeux qui brillent
Pour un jeu de dupes :
Voir sous les jupes des filles

Des filles haut perchées sur leurs tabourets et des hommes qui s’affolent : voilà le tableau de l’infortune à quoi la vie se résume. Les chasses ou les guerres, les fanfares, les fanfaronnades, les honneurs, les  déshonneurs,  verres de rouge ou de rage, tu seras un homme mon fils, balivernes ! Il suffit de relire l’Iliade. Quelle est la cause de la guerre de Troie, et son unique enjeu ? Le jugement de Pâris, c’est Aphrodite, Héra et Athéna orgueilleusement juchées  sur leurs  tabourets de bar olympien. Et la faiblesse des hommes, elles savent, que la seule chose qui tourne sur terre, c’est leurs robes légères !
Charles Denner dit quelque chose de pareil dans L’homme qui aimait les femmes de Truffaut: Les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le monde et lui donnent sa mesure. Depuis la fenêtre du sous-sol de son enfance, ils les guettaient avec fascination.
Le désir de voir gravite autour du mystère de leurs pas et de leurs robes légères. Un jeu de dupes, sans doute mais qui  nous vaut une des plus épatantes  chansons d’Alain Souchon, avec son bruit de soie.

Jeudi 26 décembre

Fin de l’année presque, en écoutant le dernier CD de Souchon.

On a presque poussé la porte / Presque passé sous le porche….C’est presque toi, presque moi / Ces amoureux dans la cour / C’est presque nous, presque vous / C’est presque l’amour
Les chansons de Souchon envoûtent comme un parfum, comme une une vapeur, une brise qui vous enveloppe en douceur, vous transportent ici et là : Ici les petites Ralph Lauren, là les capuches se dandinent…, elles réveillent l’âme fifthies: 4CV Renault, 203 Peugeot,… Dans les montagnes algériennes, la Picardie est belle…,  elles jouent Debussy, Gabriel Fauré, Berry Chuck, Hallyday Johnny…, alors on se demande ce que l’on devient, ce qu’on va faire avec le jour qui vient, la mélancolie, la jolie jolie, elle nous garde ainsi ouvert la nuit…

Il y a parfois du Souchon, mais aussi du Cabrel, du Nougaro, du  Gainsbourg, du Dutronc ou du Lapointe dans l’inattendu et épatant tir groupé que vient de balancer mon ami Daniel Van der Gucht, en publiant coup sur coup trois recueils de poèmes et chansons : Robert va te coucher (illustré par Pascal Courcelles), Pourquoi je n’écris plus de poésie (illustré par Xavier Noiret-Thomé) et enfin Sous influence (illustré par Damien De Lepeleire), où toutes ces influences sont assumées . J’adore le pot-pourri que voici:

Ca balance pas mal à Paris / Je peux pas dormir, je fais que des conneries/ Les cheveux blonds les cheveux gris/ ILs m’entraînent au bout de la nuit/ Devant moi marchait Nathalie/ Elle croyait que j’étais James Dean/ C’est une romance d’aujourd’hui/ Mais un vrai tango d’origine/…De l’autre côté de mon âme/ Où sont les femmes, les femmes, les femmes? / Besoin de personne / Quand la musique est bonne, bonne, bonne ! 

Certains de ces poèmes ont été mis en musique par son ami André Goldberg. Sur le site de Fance-Culture, on peut aussi trouver quelques textes de Daniel lus par le formidable Jacques Bonnaffé.

Parmi tous les projets que j’ai entrepris et que j’ai laissés en chemin, il y a eu quelque chose que ça me donne presque l’envie de reprendre:  le faux hit parade d’une centaine de chansons faisant partie de la bande-son de mon existence. J’ai dû  rédiger le commentaire de  la moitié d’entre eux, et puis, Dieu sait pourquoi, je n’ai pas poursuivi.

 

 

 

 

Lundi 23 décembre

Je présume que le septième des Monologues de l’attente d’Hélène Bonnaud a été inspiré par le cas tragique de Louis Althusser, qui ne réalisa avoir étranglé son épouse qu’au sortir d’un épisode confusionnel au cours duquel il pensait lui avoir fait un massage. Son épouse s’appelait…Hélène.

Althusser avait fait une psychanalyse avec un membre éminent de la Société psychanalytique de Paris, René Diatkine.  En vérité, il avait à l’endroit de la psychanalyse classique – je veux dire celle des psychanalystes de l’IPA, dont Lacan fut excommunié- la même attitude qu’à l’égard du Parti Communiste. De même qu’il se dévouait vainement à ébranler le dogmatisme au sein de celui-ci et à y faire valoir une lecture renouvelée de Marx, il s’employait, tout aussi vainement, à convaincre  son analyste de reconnaître  toute l’importance de Lacan.

Jugé irresponsable de son acte, il ne fut pas jugé pour le meurtre de sa femme. Il le regrettait.  Dans L’avenir dure longtemps, son autobiographie posthume écrite pendant son hospitalisation, il  se désespère de cette condition d’irresponsable,qui l’emmure vivant dans le silence et par laquelle il se sent à jamais coupé de la cité des hommes.  C’est là une profonde vérité clinique: ôter au sujet la responsabilité de ses actes est le pire des châtiments. Dès 1932, dans sa thèse sur la paranoia, Lacan avait montré à travers le cas de sa patiente Aimée, coupable d’une tentative de meurtre, les effets de sédation du délire après qu’elle fut emprisonnée plutôt qu’hospitalisée.

Pour revenir au livre d’Hélène Bonnaud, je suis terriblement perplexe depuis hier. Impossible en effet de me souvenir de quoi que ce soit concernant la salle d’attente de mon premier psychanalyste ! Bizarre. Je l’ai tout de même fréquenté pendant huit ans à raison de trois séances par semaine ! J’espère que je n’y ai pas commis un meurtre ! Si c’est le cas, qu’on me pende !

 

Dimanche 22 décembre

Ils sont sept. Sept dans autant de salles d’attente, avant leur séance de psychanalyse, au cours d’une même semaine de février 2018. L’une est en retard, c’est son symptôme: elle est en retard, de sorte que sa salle d’attente à elle, c’est sa voiture, et que finalement, celui qui attend, c’est le psychanalyste. Sept personnages donc qui composent une galerie à la Woody Allen, sept analysants dont Hélène Bonnaud suit le soliloque intérieur dans un livre savoureux intitulé avec bonheur Monologues de l’attente (J.C.Lattès éd.).

Ils ne se connaissent pas; leurs cas différent grandement, et leur attente, ou leurs attentes, tout autant. L’histoire de l’un d’entre eux est pourtant venue à la connaissance des autres; dans un sens ils en savent même davantage sur celui-ci que l’intéressé ! Avec une certaine perversité, Hélène Bonnaud s’est amusée en effet à imaginer le cas d’un homme qui a commis un crime sans le savoir, et qui ne réalisera son acte qu’…en la salle d’attente de son psychanalyste ! Du Woody Allen vous dis-je !

Cette touche vaudevillesque n’enlève rien à la grand finesse avec laquelle Hélène Bonnaud nous fait pénétrer en quelques pages seulement au coeur du théâtre inconscient qui agite chacun. Une salle d’attente de psychanalyste, c’est l’antichambre de votre inconscient, comme le formule l’un d’eux. Une même nécessité de trouver une adresse, un commun désir de se faire entendre les a mené dans ces salles d’attente. Dans le registre de l’obsession pour celui-ci, dans celui de  la demande d’amour pour celle-là, dans celui de la colère,  de l’angoisse, de  la répétition ou du deuil, dans la division toujours, chacun de ses monologues fait signe des embarras tragi-comiques dans lesquels se débattent les êtres parlants, de la difficulté qu’ils éprouvent à s’y retrouver dans les arcanes de leurs pensées, les labyrinthes du désir et les avenues sombres, voire opaques,  de la jouissance, à l’encontre desquelles l’analyste est requis par l’une d’eux comme un anticorps. 

Tout cela est exprimé par ces sujets dans un mélange subtil de naïveté désarmante et d’éclairs de  lucidité qui  restitue à l’expérience analysante une fraîcheur salubre. Si ce sont là des fictions, elles n’en disent pas moins de façon joyeuse ce qui se forge de plus précieux  et de plus tangible à travers les cures: un gai savoir à la mesure et à l’usage de chacun, dont Hélène Bonnaud nous livre un épatant témoignage, avec un talent de conteuse rare.

 

 

Samedi 21 décembre

En découvrant le teaser mis en ligne par Karoline Buchner et Céline Danloy à propos de ma Vie anecdotique, je suis évidemment amené à me réinterroger sur l’intérêt de ce blog. A cause de la publication de ses 6 premières années, je vois sa poursuite à la manière de la  Saison 2 d’une série. Et la série, là réside finalement sa différence fondamentale avec le film, s’inscrit dans une perspective illimitée. Est-ce pourquoi secrètement je poursuis ce blog? Je sais tout de même bien que je n’ai plus toute la vie devant moi…

Il se trouve qu’entre La vie devant soi et La vie mode d’emploi, j’hésite souvent quant à savoir lequel est de Romain Gary (c’est le premier), lequel est de Georges Perec (le second). Et à cet instant  encore, je n’arrivais plus à le savoir; j’ai été m’en assurer   rapidement sur internet. Eh bien tout est là: je m’interroge sur le mode d’emploi de ce blog, sa valeur d’usage, sa valeur d’échange, son sens ou son non sens, et tutti quanti, et j’en oublie que je n’ai plus toute la vie devant moi.

Cette perspective ne me fait pourtant pas frémir. A l’occasion d’un violent accident de voiture il y a une vingtaine d’années, j’ai cru, l’espace de quelques minutes, que j’étais en train de mourir, et je n’en ai ressenti aucune peur. Juste un constat, et un consentement: c’était comme ça. Je me trompais. Mais cette expérience a son prix. Dans les temps qui ont suivis, il me semblait  vivre une sorte d’extra-time, c’était très étrange.

 

 

 

Vendredi 13 décembre

 

 

Il y a quelques mois, Caroline Buchner, qui est responsable de la bibliothèque de l’ACF-Belgique, était venue en compagnie de Céline Danloy et Jonathan Leroy, m’interviewer à propos de la publication de mes « carnets d’un blogueur épisodique »: La vie anecdotique. Fort malicieusement, ils ont choisi ce vendredi 13 pour mettre en ligne via Youtube le « teaser » de cette rencontre. Merci à eux. Mais triskaidekaphobiques, s’abstenir !

Cette phobie a inspiré à Rose-Marie Tröckel une oeuvre énigmatique:

 

Jeudi 12 décembre

L’infini millimétré : voilà le titre de la nouvelle exposition d’Evariste Richer, qui se tient jusqu’au 8 janvier à Bruxelles à la galerie Meessen Declercq. On y retrouve les deux pôles entre lesquels se déploie l’univers poético-conceptuel d’Evariste Richer: celui, précis, unitaire, instrumental, obsessionnel, de la mesure, et celui, illimité, astral, multiforme, de la rêverie. S’y conjugent donc le monde clos et l’univers infini ( selon le binaire fameux d’Alexandre Koyré) au travers de chiasmes subtils, qui font surgir l’infini dans le monde de la mesure, et la mesure dans celui de l’infini, comme d’un coup de dé une constellation.

Ainsi, pour ne prendre qu’un seul exemple, cette barre noire  d’un peu plus de six mètres qu’on découvre presque par hasard fixée à l’horizontale en haut d’un mur. A l’un de ses bouts, quelques traits , autant de graduations correspondant aux records du monde de saut à la perche depuis une trentaine d’années. La pièce s’appelle Sublimation ! C’est ironique mais profond. Car qui a déjà vu un concours de saut à la perche sait que le moment clé du saut se situe dans le temps suspendu où s’amorce la chute, au départ  de laquelle le sauteur doit éviter de toucher la barre, que sa perche ne menace pas moins de l’autre côté. Et c’est cette barre horizontale qui  souvent se met à frémir, à trembler, à tressauter, qui devient véritablement à cet instant l’objet de tous les regards. Tombera? Tombera pas?  Dans cet espace inframince , infiniment millimétré, gît ce qui constituera, ou pas, un record, c’est-à-dire un chiffre plus ou moins mémorable (record vient du latin recordari : se souvenir), qu’effacera le record suivant. Les records s’alignent donc, se concaténent comme autant d’encoches sur une ligne potentiellement infinie, mais que,dans le réel, la barre arrête inéluctablement. Plafond de la sublimation !

Mardi 3 décembre

Je n’accuse pas:  c’est le titre d’un formidable article de Philippe Lancon dans le dernier numéro de Charlie Hebdo à propos du dernier film de Polanski. Il me faudrait le citer tout entier. Il cerne admirablement le coeur de la polémique:  Marguerite Duras parlait de la vie matérielle. Il existe une vie idéologique. Elle est, à mon avis, beaucoup plus liée aux caractères qu’aux convictions. Il y a des gens pour qui tout est politique, jusqu’à la manière de poser son derrière sur la ­lunette des WC ; et il y en a, dont je suis, qui n’envisagent pas leur existence de cette façon-là. Les premiers ne cessent de rabâcher aux seconds que ceux-ci font de la politique, même et surtout en croyant ne pas en faire. Par exemple, aller voir un film de Polanski et le regarder pour ce qu’il est, un film qui raconte une histoire, est pour ceux-là nécessairement un acte politique. Cette vision du monde, des hommes, m’a toujours agacé : ceux qui prétendent m’imposer leur vision politique me prennent soit pour un imbécile en suggérant que, contrairement à eux, je suis inconscient de mes actes, soit pour un hypocrite, en suggérant que je suis complaisant au mal qu’ils dénoncent.

Sans doute y a-t’il une part d’ombre chez Polanski. Qu’il ait à répondre des accusations portées contre lui, soit. Mais Lancon, avec une grande  finesse, démonte l’argument selon lequel ce J’accuse  n’est qu’un plaidoyer pro domo. Il épingle une brêve scène où le réalisateur lui-même apparait, tel Hitchkock dans bien de ses films. Elle se passe dans un salon mondain de style Verdurin. On ne peut mieux noter l’écart que Polanski lui-même a voulu établir entre sa personne et celle de Dreyfus. Mais qui pourrait sans veulerie dénier à Polanski le droit d’être sensible à cette affaire, lui le survivant du ghetto de Varsovie, dont la mère périt à Auschwitz?

Restons au cinéma. Trois films récents ont retenu mon attention: The Irishman de Martin Scorsese, retraçant avec maetria  l’histoire de Jimmy Hoffa, Martin Eden de Pietro Marcelo, adaptation intéressante du roman de Jack London, et enfin  Adults in the room de Costa Gavras, reconstitution minutieuse de la crise grecque au départ du récit qu’en a donné Yanis Varoufakis.

A travers le prisme de Jimmy Hoffa, Scorsese dessine une fresque impressionnante et sombre des Etats-Unis des années 50/60, dans laquelle on peut lire en filigrane une analyse pas moins noire de celle de notre temps. A travers celui, fictif, de Martin Eden,  c’est aussi une fresque historique qui apparait, où le naufrage d’un homme préfigure celui d’un siècle. Quant au film de Costa Gavras, il nous délivre des coulisses de l’Union Européenne une peinture effarante. A tort ou à raison, l’ex présidente du Parlement grecque en a critiqué l’aspect hagiographique de Varoufakis. Il n’en reste pas moins que ce tableau est édifiant.