Vendredi 25 octobre

A deux reprises dans son texte Lituraterre et dans son Séminaire ou pire…, Lacan a cité un poème d’Henri Michaux intitulé Entre centre et absence. J’ai consacré un article à l’examen de cette double référence, qui figure au sommaire du dernier numéro de la revue Ligeia.  Pour le blog préparatoire aux Journées annuelles de l’ECF qui se dérouleront à Paris dans trois semaines, j’ai repris, de façon moins développée, cette allusion dans le texte que voici:

Entre le do de ton dos et le la de ta langue

Dans une intervention commune au cours de précédentes journées de l’Ecole, nous avions, Anaëlle Lebovits-Quenehen et moi-même, eu l’occasion de souligner combien la psychanalyse relevait d’une érotique. Dans le même fil, je voudrais évoquer ici, reprenant une équivoque dont use Lacan dans son Séminaire R.S.I. son tentrisme.

Lacan a fait bien des usages de la proposition « entre ». Ainsi formule-t-il dans le Séminaire XI, Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, que « le chemin du sujet passe entre deux murailles de l’impossible ».
Tantôt « entre » signe la disjonction : entre savoir et vérité, entre signifié et signifiant, entre le signifiant et la lettre ; tantôt il signe l’articulation : entre le sujet et le signifiant, entre le sujet et l’objet (dans le fantasme). Tantôt encore il indique un lieu : l’entre-deux-morts.
C’est aussi le temps fugitif entre rêve et réveil, où vient la rencontre, toujours manquée, du réel.
Relevons également entre son et sens, entre dit et écrit, l’espace inframince de l’interprétation, qui doit être « preste pour satisfaire à l’entreprêt », soit le registre à travers lequel il convient de situer l’interprétation analytique et l’opération proprement poétique qu’elle emporte par le nouage d’un effet de sens avec un effet de jouissance, qui, dans le sens, fait trou.
Enfin, notons cette double référence au poème d’Henri Michaux, Entre centre et absence, dans Lituraterre et  un an plus tard, dans son Séminaire …ou pire, au cours d’une séance qui suit celle où  il inscrit pour la première fois au tableau les formules de la sexuation :
« L’Autre, entendez-le bien, c’est donc un entre, l’entre dont il s’agirait dans le rapport sexuel, mais déplacé, et justement de s’Autreposer. Il est curieux qu’à poser cet Autre, ce que j’ai eu à avancer aujourd’hui ne concerne que la femme. C’est bien elle qui, de cette figure de l’Autre, nous donne l’illustration à notre portée, d’être, comme l’a écrit un poète, entre centre et absence. »

En quoi donc cet « entre » est-il celui dont il s’agirait dans le rapport sexuel ? Dans cette même leçon du Séminaire XIX, Lacan poursuit :

La femme « n’est pas contenue dans la fonction phallique sans pourtant être sa négation. Son mode de présence est entre centre et absence. Centre – c’est la fonction phallique dont elle participe singulièrement […] Absence – c’est ce qui lui permet de laisser ce par quoi elle n’en participe pas, dans l’absence qui n’en est pas moins jouissance, d’être jouissabsence. »

Certes, la femme participe de la fonction phallique. Mais elle y participe singulièrement. Elle n’y est pas-toute. Elle y participe par le relais de l’homme. (Mais) Cependant, une part de sa jouissance reste enveloppée dans sa propre contiguïté, comme Lacan le formulait déjà dans ses Propos sur la sexualité féminine, évoquant dans ce texte un sujet pris « entre une pure absence et une pure sensibilité », division qui la fait Autre à elle-même.
Absence, jouissance, jouissabsence : autant de termes de ce que nous pouvons mettre sous le registre de ce tentrisme lacanien.

La femme n’est pas toute dans la fonction phallique, de sorte que son mode de présence s’Autre-pose. Autrement dit, il fait obstacle au rapport sexuel. Dans la même séance d’ou pire, Lacan évoque à nouveau un petit poème d’Antoine Tudal, qu’il avait déjà cité dans Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse :

Entre l’homme et la femme
il y a l’amour
Entre l’homme et l’amour
il y a un monde
Entre l’homme et le monde
il y a un mur.

Le mur est ici la chose par laquelle s’opère la connexion de l’inconscient et du réel ; il ne désigne rien d’autre que le lieu de la castration et ce lieu est partout, homologue à toute la surface de la bouteille de Klein sur laquelle Lacan inscrit ces trois phrases.
Mais autour de quoi tourne ce poème ? Autour d’une équivoque sur la proposition « entre », qui résonne d’abord vers l’union, puis vers la division et la séparation. L’entre s’Autre-pose.

Un autre grand poète, le génial Ghérasim Luca, a su faire résonner dans l’écho du corps tout ce qui de l’Autre féminin s’Autre-pose :

Entre la nuit de ton nu et le jour de tes joues
entre la vie de ton visage et la pie de tes pieds
entre le temps de tes tempes et l’espace de ton esprit
entre la fronde de ton front et les pierres de tes paupières
entre le bas de tes bras et le haut de tes os
entre le do de ton dos et le la de ta langue
entre les raies de ta rétine et le riz de ton iris
entre le thé de ta tête et les verres de tes vertèbres
entre le vent de ton ventre et les nuages de ton nu
entre le nu de ta nuque et la vue de ta vulve
entre la scie de tes cils et le bois de tes doigts
entre le bout de tes doigts et le bout de ta bouche
entre le pois de tes poils et la poix de ta poitrine
entre le point de tes poings et la ligne de tes ligaments
entre les pôles de tes épaules et le sud-est de ta sueur
entre le cou de tes coudes et le coucou de ton cou
entre le nez de tes nerfs et les fées de tes fesses
entre l’air de ta chair et les lames de ton âme
entre l’eau de ta peau et le seau de tes os
entre la terre de tes artères et le feu de ton souffle
entre le seing de tes seins et les seins de tes mains
entre les villes de ta cheville et la nacelle de tes aisselles
entre la source de tes sourcils et le but de ton buste
entre le musc de tes muscles et le nard de tes narines
entre la muse de tes muscles et la méduse de ton médius
entre le manteau de ton menton et le tulle de ta rotule
entre le tain de ton talon et le ton de ton menton
entre l’œil de ta taille et les dents de ton sang
entre la pulpe de ta pupille et la serre de tes cernes
entre les oreilles de tes orteils et le cervelet de ton cerveau
entre l’oreiller de tes oreilles et la taie de ta tête
entre le lévrier de tes lèvres et le poids de tes poignets
entre les frontières de ton front et le visa de ton visage
entre le pouls de tes poumons et le pouls de ton pouce
entre le lait de tes mollets et le pot de ta paume
entre les pommes de tes pommettes et le plat de tes omoplates
entre les plantes de tes plantes et le palais de ton palais
entre les roues de tes joues et les lombes de tes jambes
entre le moi de ta voix et la soie de tes doigts
entre le han de tes hanches et le halo de ton haleine
entre la haine de ton aine et les aines de tes veines
entre les cuisses de tes caresses et l’odeur de ton cœur
entre le génie de tes genoux et le nom du nombre
du nombril de ton ombre

Le tentrisme de Lacan trouve ici toute sa résonance.

Dimanche 13 octobre

Samedi prochain, à 14h30, au cinéma Le Palace, j’aurai le plaisir de participer à une conversation organisée  à l’initiative du séminaire « psychanalyse et cinéma » de l’ACF-Belgique,  autour du film de Pawel Pawlikowski: Ida.

Méditation profonde sur la question juive au lendemain de la seconde guerre mondiale, mais aussi sur la soif d’absolu, l’amour et la douleur d’exister, Ida est l’histoire d’une jeune novice orpheline dans la Pologne communiste des années 60.  A la veille de prononcer ses voeux, la mère supérieure du couvent l’invite à aller rendre visite à sa tante Wanda,  qui lui révèle ses origines juives. En dépit de la réticence initiale de la tante, une relation intense se noue petit à petit entre ces deux femmes. Et à mesure de la remontée  cruelle qu’elles entreprennent dans le passé familial tragique, l’une, Ida, découvre  un monde, dont elle ignorait tout, l’autre, Wanda, replonge dans une histoire dont elle ne voulait plus rien savoir.  Mais je m’en voudrais d’en dire  dès maintenant davantage, car Ida est de ces oeuvres marquantes dont on ne peut véritablement s’entretenir qu’avec ceux-là qui les connaissent – je devrais dire: qui  en ont fait l’expérience,  tant elles sont bouleversantes. Cela sera donc le cas à l’issue de cette projection.

Ce soir, j’imagine que Pawlikowski n’est pas très heureux. Le PiS – le parti Droit et Justice !-, a en effet remporté les élections, et le gouvernement ultranationaliste de Kaczinski se trouve encore conforté. Ce n’est donc pas demain qu’Ida, tenu sans vergogne par ce gouvernement pour un film antipolonais, sera montré à la télévision publique.