Mardi 24 septembre

L’incident survenu hier au marché de Saint-Gilles m’en a rappelé un autre, fort similaire, qui m’était arrivé sur un marché au cours d’un voyage au Pérou. Là aussi, le portefeuille dérobé m’avait été restitué, mais sans violence. A supposer le contraire, je ne me serais pas senti très fier, seul dans ce coin perdu, sans papiers et sans un sou, un peu, je l’imagine, comme les gars d’hier. Que me serait-il resté à faire? A me mettre à voler comme eux ?

C’étaient des étrangers,oui, sans doute venus d’Europe de l’Est,  chercher ici un sort meilleur. Apparemment, ils s’étaient déjà fait repérer. Et le bonhomme qui a cassé la gueule à l’un d’eux se serait fait piquer sa caisse il n’y a pas très longtemps. Ca ne l’excuse pas à mes yeux. Par contre une dame  l’approuvait :  ça leur fera une bonne leçon, disait-elle. Je souligne quand même ceci: je n’ai entendu aucun propos raciste.

Quand nous serons dans le monde que nous prépare Jeff Bezos, nous nous ferons livrer nos repas par Amazon avec des drônes et nous programmerons nos objets usuels au moyen d’imprimantes 3D. Bref, nous n’aurons plus besoin de nous rendre au marché, qui d’ailleurs n’existera plus,  pas plus que le vol à la tire, ou ceux-là qui font la manche, car l’argent liquide aura été remplacé définitivement par le paiement en ligne. Merveilleuse sécurité !

Ce qui fait le charme d’un marché tient à quoi? D’abord à ceci qu’on y parle. On s’y salue, on s’y sourit, éventuellement on marchande, en un mot on échange. Y compris quand on paie: le paiement y est un échange, pas une transaction.  Un petit producteur y vante ses fromages, l’autre ses champignons. Le marchand de lunettes solaires vous flatte et vous  tend aimablement un miroir à main. On hume des fleurs, des dim-sum ou des kebab ! On y respire, quoi. On n’y fait pas la file, on attend son tour. C’est un but et un lieu de promenade, sur lequel règne Mercure, dieu des messages, des voyages, des commerçants…et des voleurs.

 

 

 

Lundi 23 septembre

Aujourd’hui en début d’après-midi, ayant une heure à perdre, je me rends au marché de Saint-Gilles, qui se tient chaque lundi place Van Meenen, là où j’ai eu longtemps mon cabinet . J’aime y  retrouver une atmosphère détendue, des marchands sympathiques,  à l’occasion en soirée des amis  pour un apéro..Donc, me voici là-bas, charcuterie, ricotta, un très bon pain artisanal, et quelques fruits et légumes de saison. Au moment précis de payer  ceux-ci, comme je porte ma main à ma poche, je perçois tout contre moi la présence furtive d’un homme sur ma droite, et m’avise dans le même temps que mon porte-feuille s’est envolé. Je saisis ce type par le bras, et lui dit qu’il devrait me rendre mon portefeuille s’il  ne veut pas que j’appelle la police. Je n’ai pas parlé très haut, il ne se débat d’ailleurs pas; pourtant un attroupement se forme aussitôt, car des témoins ont vu la scène. « Ce n’est pas moi » répète-t-il. Soudain tout s’emballe, un autre gars s’est faufilé prêt de nous, auquel il glisse le portefeuille, qu’à son tour il passe à un troisième, un petit gars d’allure misérable. Mal en prend à celui-ci car surgit un bonhomme à la carrure impressionnante qui se rue sur lui, et le roue de coups violents que je tente en vain d’ arrêter. Des femmes hurlent : »vous allez le tuer ». Tout ça n’a pas duré 30 secondes. Le Rambo s’éloigne vers son commerce en roulant des mécaniques. Le type que j’ai interpellé et le second ne sont plus là. Reste le troisième, qui se relève,hébété, la bouche ensanglantée, pitoyable. Ca crie de partout.  On annonce l’arrivée de la police. Sous une table renversée j’aperçois mon portefeuille. Je m’approche du gars qui s’est fait tabasser, encore groggy, et lui dit de filer avant de se faire cueillir par les flics, qui arrivent peu après. Grand debriefing! Oui, j’ai récupéré mon portefeuille. Non, je n’ai pas été physiquement agressé. Non,  je ne porte pas plainte. Et non, je n’aime pas la justice populaire. Je règle mes légumes et je m’en vais.

 

 

 

 

Vendredi 13 septembre

Depuis quelques jours, il n’est question que du vendredi 13. Non pas celui de ce mois de sptembre 2019, mais du vendredi 13 avril 2029, jour où, parait-il, un météorite de belle taille – plus de 300 mètres- s’approchera dangereusement de l’atmosphère terrestre. Baptisé Apophys, du nom du dieu égyptien du chaos, il pourrait nous réserver le sort encouru naguère par les dinosaures ! Sera-ce, comme eût dit Louis Wolfson, Point final à une planète infernale ? Au fait, est-il bien  besoin de ce caillou pour y arriver ?

Vendredi 13 ou pas, sur l’échelle de Turin -soit le classement de 1 à 10 des risques d’impact des météorites sur la terre-  Apophys ne recueille en tous cas que la cote assez minable de 2.

Qu’est-il inscrit dans les astres, d’ici 2029 ou plus tard ? Les météorologistes, qui  sont les devins de notre temps, ne nous prédisent que fournaise infernale, déluges, ouragans, désertification. Les écologistes dénoncent l’épuisement des ressources naturelles, la disparition galopante des espèces, la pollution généralisée des mers, des terres et de l’air. Pas en reste, des économistes dispensent les oracles les plus sombres: crash boursiers, faillite des états, anarchie générale. On voit venir des guerres dévastatrices.  Ce tableau est bien déprimant, mais cela nous empêche-t’il de croire au Père Noël ? Finalement, tout s’arrangera., non?   A suivre Lacan, les seuls assez lucides pour croire vraiment à l’Apocalypse sont les fous.

Paul Jorion, que j’ai croisé il y a bien longtemps, et qui tient aussi un blog, n’est pas fou, enfin juste ce qu’il faut pour faire des prophéties. Depuis qu’il avait parmi les tout premiers anticipé la crise des subprimes en 2008, il est devenu une star considérée en matière de finance et d’économie. Enfin considérée par certains, pas par tous, loin de là.  Un de ses livres porte un titre ironique: Le dernier qui s’en va éteint la lumière. A bon entendeur salut.

Lacan a, à l’occasion, énoncé des prophéties, et pas des plus drôles, telles l’ extension croissante des procès de ségrégation et la montée du racisme. Parfaite démonstration de ce constat: plus de commissaire européen à l’immigration dans la nouvelle équipe d’Ursula Von der Heyden, mais un commissaire en charge de  la protection du mode de vie européen !  Une « grossière erreur de communication » titrait hier un éditorialiste ! Ah la com’!

En vérité, ce changement veut dire quatre choses: 1°) que le problème de l’immigration  s’appelait  en vérité le mode de jouir européen; 2°) que ce mode de jouir est incompatible avec d’autres -oui, comme la colonisation l’a établi aux dépens des soi-disant sous-développés !- ; 3°) que, selon l’implacable binaire mis en lumière par Jean-Claude Milner, ce problème exigeait une solution, 4°) qu’il est désormais réglé, la protection des frontières  européennes étant à présent assurée.

J’entendais il y a 2 jours  à la radio-c’était le 11 septembre- l’admirable WTC9/11, composé par Steve Reich en hommage aux victimes des Twin Towers. Le siècle a commencé avec ces images d’apocalypse, qui avaient inspiré à Stockhausen des propos complétement déplacés: la plus grande oeuvre d’art jamais réalisée. Rappelons-nous plutôt que  WTC sont aussi les initiales du Wolhtemperierte Clavier de Jean-Sébastien Bach. On aimerait que ce clavier bien tempéré inspire davantage les « communications » de  ceux qui chantent le « mode de vie européen ».