Mardi 23 juillet

 

Cet appel n’est pas autorisé ! : voilà le message sec que l’ai reçu en formant le numéro de téléphone de Marcel Broodthaers, que l’artiste espagnol Mario Garcia Torres, qui expose actuellement au Wiels, avait prétendûment réactivé. Illusion brought me here,  son exposition porte bien son titre. 

Le décepteur (ou le trikster) est une figure dont les anthropologues ont saisi toute l’importance dans de nombreuses cultures. Dans nos sociétés contemporaines, les artistes tiennent souvent ce rôle essentiel, malicieux et fort salubre, incarné dans les mythes ou la littérature par un animal (le renard, le coyotte, la corneille,…) ou un enfant (le lutin, le gnôme, le troll, Tyll l’espliègle, Poucet,..). Il est rusé, farceur, irrévencieux, se joue des lois, des institutions, des conventions, des idéaux et des illusions.

En dépit de son usage de la provoc, ce n’est pas la pente de Castellucci, qui avait déjà réussi la prouesse de transformer ce chef-d’oeuvre de légéreté qu’est La flûte enchantée en un cauchemar. Mozart est décidément sa victime favorite, il s’attaque à présent au Requiem, retransmis par Arte il y a quelques jours depuis Aix en Provence. Quel est le propos de Castellucci? L’extinction de tout: des espèces, des civilisations, des  langues, de l’art, des planètes, du temps, de l’espace, du vent, …C’est lourd, ennuyeux, prétentieux, et d’un goût plus que douteux. Le comble: cette scène gratuite où un jeune garçon de 7 ou 8 ans joue au football avec un crâne. Scène insupportable, inspirée d’un fait réel filmé en son temps (où ça? En Bosnie, en Afghanistan, au Rwanda, je ne sais plus au juste).

Comme c’est facile de s’emparer de la plus belle musique du monde pour nous faire avaler ses fantasmes les plus morbides sur fond de l’air décliniste du temps !  Alors un conseil en ces jours d’été: installez-vous loin de votre téléviseur sous un parasol;  choisissez un bon enregistrement du Requiem; prenez si vous voulez cependant vous instruire du devenir incertain du monde une très bonne lecture : L’événement Anthropocène de Bonneuil et Fressoz (Seuil, coll.Points); et si d’aventure de petits enfants jouent au ballon dans les parages, réjouissez-vous de ce spectacle  de lutins.

 

 

Dimanche 21 juillet

Dans Libération de ce week-end, interview de Lionel Naccache, auteur du livre Le nouvel inconscient, qu’avait  notamment commenté Eric Laurent au cours du récent congrès Pipol 9, à propos de son nouvel essai intitulé Nous sommes tous des femmes savantes. (ed.Odile Jacob).

Lionel Naccache y développe le concept de « névrsoe cognitivo-sexuelle ». De même que dans Les femmes savantes de Molière, les deux soeurs Henriette et Armande s’opposent en se réfugiant l’une dans la connaissance et l’autre dans la sexualité, un clivage est à l’oeuvre chez nos contemporains qui conduit à cloisonner la sexualité et la connaissance, alors que  que la sexualité est elle-même une modalité de la connaissance. Or, à suivre Lionel Naccache,  il  est une formule de la connaissance: XyX’ , qui décrit l’expérience de la rencontre d’un « système subjectif » (X) avec une information extérieure (Y) qui va produire une transformation plus ou moins radicale de X. Appliquons cette formule à la sexualité, et nous avons le sésame qui fait de la rencontre entre deux partenaires sexuels le lieu d’une double mutation dans l’inter-pénétration de deux intimités subjectives. Eureka !

Le mot clé dans l’affaire est celui d’inter-pénétration: elle concerne aussi bien les hommes que les femmes. Il s’agit pour l’un comme l’autre  de se laisser pénétrer par une « information » susceptible de les transformer.  Affaire de cognition , la sexualité s’épanouit dans un savoir échangé:  (XyX’) 2.  Mais voilà depuis le siècle de Molière, il y a une perte de contact entre la connaissance et la sexualité. La névrose moderne cognitivo-sexuelle tient à l’armure intérieure qui protège le X de tout risque de transformation, à un refus de cette inter-pénétration, dont la formule est pourtant simple, que diable!

Dans cette interview, se dénude ainsi avec une naïveté confondante le fantasme du savant neurocognitiviste, recouvrant ce qui fait le b.a.ba de l’expérience analytique, soit que   la sexualité fait  trou dans le réel, et qu’aucun savoir n’en donne la clé.