Mardi 28 mai

De Flandre ou d’Europe, les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent.
Alors, j’abandonne sur une chaise le journal du matin, histoire de déjeûner en paix.

Entre le Belang et la NVA, la répartition est parfaite. Le deuxième se légitime comme parti respectable, le premier comme parti désormais respecté du premier. Ce schéma a de l’avenir.

La fausse symétrie populisme de droite/ populisme de gauche brouille parfaitement les cartes. Au bénéfice du premier évidemment.

Le salut par l’écologie: nouvelle arche de Noé.? Hum, face au camp de concentration…

Débats, commentaires, promesses, rétropédalages, autocélébrations, naïvetés,  canailleries, prophéties,  expertises, débilités, blabla de sociomanes à tire larigot; me revient cette phrase épatante de Jean-Caude Milner (in De la syntaxe à l’interprétation, Seuil) : le caquetage incessant de ces petits cénacles me transporte, paraphrase du dit célèbre  de Pascal : le silence éternel de ces espaces infinis m’effraye.

Mort de François Weyergans. Triste.  J’ ai adoré Le Pitre, récit hilarant de son analyse avec Lacan. Rien de mieux à lire après le déjeûner (en paix).

 

 

 

Mardi 21 mai

Le jeune Ahmed, le nouveau film des frères Dardenne était programmé hier soir au Festival de Cannes, et simultanément présenté en avant-première à Bruxelles au Palace. C’est un film…radical, si j’ose dire étant donné son propos.  Portrait d’un jeune garçon qui bascule dans l’islamisme, Le jeune Ahmed traite en effet de l’engrenage de la radicalisation, qui le mène au point de commettre une tentative d’assassinat.  Cependant le véritable objet du film n’est pas cet engrenage mais sa sortie fort problématique, l’impossible déradicalisation.

Rien n’entame la détermination d’ Ahmed, et certainement pas  les tentatives rééducationnelles ou la psychologie. Au contraire! L’attirance pour une jeune fille qui l’a troublé pas davantage. Sa haine se concentre d’ailleurs  sur la personne la plus bienveillante à son égard, l’institutrice qu’il a tenté d’assassiner, projet auquel il ne renonce pas.Quelle rédemption pourrait donc bien survenir ? Question récurrente dans les films des Dardenne. Par où un retournement subjectif peut-il s’opérer chez le jeune Ahmed, par quel miracle? Quelle chute, semblable à celle de Saint Paul sur le chemin de Damas, l’arrachera donc à la capture de son esprit? Eh bien, une chute précisément. Une chute dont son corps ne sortira pas indemne.

C’est en quoi le film des frères Dardenne est radical, de nous montrer qu’il n’y a rien à espérer contre les passions mauvaises, sauf à ce que le sujet touche au prix fort combien c’est à ses dépens qu’il s’y est rué.

 

 

Jeudi 3 mai

Le rapprochement du jeu d’échecs et de l’art remonte à loin. Deux des plus anciens traités concernant ce jeu portent d’ailleurs des titres très significatifs à cet égard. Le premier, en langue espagnole datant de 1497 et oeuvre de Luis Ramirez de Lucena, s’intitulait  Repeticiones de Amores y Arte de Ajedrez.  Le second  Trattato dell’inventione et arte liberale del gioco di sciacci  d’Alessandro Salvio est publié à Naples en 1604.

La revue Ligeia publie en son dernier numéro un dossier thématique volumineux et fort bien documenté sur le thème: Jeu d’échecs et art, dans lequel est retracé l’histoire de ce noble jeu, vraisemblablement né en Inde, en ses croisements avec l’art, la littérature,le théâtre ou le cinéma. Ainsi ce dossier s’ouvre-t’il par un texte posthume d’Hubert Damisch, commenté par Claire Salles,  qui voit dans le dispositif de l’échiquier une pièce essentielle à la construction au Quatrocento de la forme tableau, sur laquelle viendra s’inscrire l’istoria chère à Alberti.

Si la Renaissance a tenu le jeu d’échecs particulièrement en honneur, il est considéré comme prestigieux  en Occident dès le XIème siècle. Il est régulièrement évoqué dans les chansons de geste ou dans le roman courtois;  métaphore de la guerre ou du tournoi amoureux, c’est selon. Il est certes un temps prohibé par Saint Louis mais  Rutebeuf, son contemporain, puis Charles d’Orléans ou  Rabelais ne manquent pas de l’évoquer.

On trouve dans ce dossier plusieurs études fouillées sur la place du jeu d’échecs dans la littérature: les troubadours, Rabelais mais aussi Middleton, Lewis Caroll, Edgar Poe, Cocteau, Nabokov, Gracq, Stefan Zweig. Et bien entendu une place particulière est faite à Marcel Duchamp, pour qui la pratique du jeu d’échecs était une passion. En collaboration avec Vitaly Halberstadt, Duchamp écrivit même un traité: L’opposition et les cases conjuguées sont réconciliées, examen sur 200 pages de deux variantes d’une même fin de partie ! Il y a quelques années, j’ai acquis chanceusement un exemplaire de ce livre, typographiquement conçu avec un grand soin par Duchamp.

Pour le numéro à venir de Ligeia, un dossier, dont je ne dévoilerai pas le titre, est en préparation sur l’art et la psychanalyse, auquel j’aurai le plaisir de contribuer. Si j’avais été amené à le faire pour ce dossier échiquéen, j’aurais évidemment repris ces propos de Lacan en son Séminaire Le désir et l’interprétation: On devrait comparer tout le déroulement d’une analyse au jeu d’échecs […] parce que, ce qu’il y a de plus beau et de plus saillant dans ce jeu, c’est que chacune des pièces est un élément signifiant. Le jeu se joue en une série de mouvements en réplique, fondés sur la nature de ces signifiants, chacun ayant son propre mouvement caractérisé par sa position comme signifiant, et ce qui se passe, c’est la progressive réduction du nombre de signifiants qui sont dans le coup. Il s’agit, comme dans une analyse, d’éliminer suffisamment de signifiants pour qu’il en reste un nombre assez petit pour qu’on sente bien où est, entre eux, à l’intérieur de la structure, la position du sujet .