Mardi 23 avril

 

Hier, je relisais de Blaise Cendrars « Les pâques à New-York », un poème qui m’accompagne depuis mon adolescence, quand  je l’écoutais merveilleusement dit par Marcel Lupovici sur un vieux vinyl tout rayé à présent, avec aussi « La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France », et « La chanson du mal aimé » d’Apollinaire.

Je connais tous les Christs qui pendent dans les musées;
Mais Vous marchez, Seigneur, ce soir à mes côtés.

Je descends à grands pas vers le bas de la ville,
Le dos voûté, le cœur ridé, l’esprit fébrile.

Votre flanc grand-ouvert est comme un grand soleil
Et vos mains tout autour palpitent d’étincelles.

Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche
N’y lèchent pas l’écume d’un désespoir farouche.

Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,
Peut-être à cause d’un autre. Peut-être à cause de Vous. (…)

Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.

D’immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.

Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.

Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.

C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance. (…)

Seigneur, quand vous mourûtes, le rideau se fendit,
Ce que l’on vit derrière, personne ne l’a dit.

La rue est dans la nuit comme une déchirure,
Pleine d’or et de sang, de feu et d’épluchures.

Ceux que vous aviez chassés du temple avec votre fouet,
Flagellent les passants d’une poignée de méfaits.

L’Étoile qui disparut alors du tabernacle,
Brûle sur les murs dans la lumière crue des spectacles.

Seigneur, la Banque illuminée est comme un coffre-fort,
Où s’est coagulé le Sang de votre mort. (…)

Seigneur, l’aube a glissé froide comme un suaire
Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.

Déjà un bruit immense retentit sur la ville.
Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.

Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.
Les ponts sont secoués par les chemins de fer.

La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,
Des sirènes à vapeur rauques comme des huées.

Une foule enfiévrée par les sueurs de l’or
Se bouscule et s’engouffre dans de longs corridors.

Trouble, dans le fouillis empanaché des toits,
Le soleil, c’est votre Face souillée par les crachats.

Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne…
Ma chambre est nue comme un tombeau…

Joan Osborne s’est-elle souvenue de ce poème quand elle composa « One of us » ?

What if God was one of us?
Just a slob like one of us
Just a stranger on the bus
Tryin’ to make his way home?

Dimanche 14 avril

Ce week-end, comme j’étais à Paris pour le cours de poétique lacanienne que j’y donne à l’Ecole de la Cause Freudienne, je suis allé faire un tour à Beaubourg, où se tient notamment une exposition consacrée à Isidore Isou.  Et je me suis dit que je ne pourrais pas terminer cette année de cours sans évoquer cet esprit fantasque, fondateur du lettrisme, non plus que cet autre roumain génial: Gherasim Luca.

Dans une salle voisine, au même étage de Beaubourg, j’ai été ému de découvrir aussi une exposition Stéphane Mandelbaum.  C’est que j’ai bien connu Stéphane avant qu’il n’aille au devant de son destin tragique. Il séjourna en effet plusieurs années à La Louvière dans un centre d’accueil pour des adolescents où je travaillais alors. Et je ne me pardonne pas de n’avoir pas sauvé de la destruction de splendides dessins qu’il y avait punaisés aux murs. Les circonstances de son sordide assassinat  à 25 ans n’ont jamais été complétement élucidées. Mais on sait qu’il avait trempé peu de temps auparavant dans le vol d’un Modigliani !  Un peintre dont je me souviens qu’ il m’avait dit l’adorer…                De temps à autre, je croise le père de Stéphane, Ariè Mandelbaum, excellent peintre lui aussi. Je suis très heureux pour lui de la réalisation de cette exposition.