Mardi 29 janvier

Sur ce qu’on nomme les réseaux sociaux, on « partage ». Je partage, tu partages, nous partageons… Comme disait Monsieur Prudhomme, c’est mon opinion et je la partage!

Je partagerai donc ce que m’a inspiré la notion même de réseau à l’occasion d’une journée d’études de l’ACF-Belgique, qui s’est tenue la semaine dernière sur le thème: « Le réseau et l’exception ».

Le discours analytique et le réseau

Le réseau est certes un signifiant maître de notre temps, c’est-à-dire de l’âge de la science.
Son emploi s’est en effet imposé dès le début de l’ère industrielle, et il a été théorisé tout spécialement par Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon, petit cousin éloigné du Duc de Saint-Simon, le célèbre mémorialiste du la fin du règne de Louis XIV et de la Régence. Sur les ruines de l’Ancien Régime férocement dépeint par celui-ci, Saint Simon voit poindre  un monde nouveau, le monde industriel (néologisme dû à sa plume) dont il va beaucoup contribuer à dessiner les avenues, qu’il  formule en termes de  réseaux.

L’argent, le transport, le savoir -réseaux financier (crédit) , réseaux de communication, (routes, chemins de fer, voies navigables, gaz, électricité) réseaux  d’enseignement-, tels sont les trois axes essentiels théorisés par Saint Simon,  à partir d’une même métaphore matricielle: celle de l’organisme. Les flux financiers, la circulation  des marchandises, et la diffusion des savoirs et des techniques sont pensés à l’image de la circulation sanguine qui irrigue les diverses parties de l’organisme et du système nerveux qui le parcourt et l’informe. L’usage du mot réseau s’est d’ailleurs introduit d’abord dans le domaine de la physiologie, pour désigner les  réseau sanguin ou  nerveux.
Le nouveau monde que  Saint Simon voit advenir et la société qu’il institue est  donc  pensé comme un corps, un tout organique et organisé par ce maillage réticulaire, dont la clé de voûte est la circulation. La circulation figure l’harmonie invisible du tout comme le cercle symbolise la perfection et le recommencement. Le réseau et l’infinie variété de ses connexions donne sens à cette harmonie et sa rationalité latente. Et la qualité d’une organisation sociale est proportionnelle à sa capacité à offrir des réseaux pour la circulation généralisée des flux qui la constitue et lui donne vie.

L’influence de Saint Simon et celle de ses disciples ne saurait être mésestimée. Multiforme, elle a irrigué, implicitement ou explicitement,  tous les grands courants de conception du corps social depuis 2 siècles, du socialisme de  Proudhon ou  Marx,  d’Auguste Comte (qui fut son secrétaire ) à Durkheim, fondateur de la sociologie, de l’historien Augustin Thierry (avec qui il rêve d’un Parlement européen)  jusqu’à  Isaiah Berlin, Hayek, théoricien du néolibéralisme économique contemporain ou Pierre Rosanvallon. En France, l’Ecole Polytechnique a été et est encore un temple du saint-simonisme.

Les effets de cette philosophie du réseau, pour reprendre le terme avancé par Pierre Musso, qui a consacré plusieurs ouvrages à Saint Simon et sa postérité, sont toujours vivaces. Et c’est sans doute dans le domaine de la santé qu’on peut aujourd’hui le mieux en prendre la mesure. Il y a un siècle, les politiques de santé publique visaient essentiellement à contenir les épidémies: tuberculose ou maladies vénériennes! Et pour ceux qu’on nommait les « aliénés », c’était l’asile. Aujourd’hui, en matière de santé mentale, les réformes se sont succédées qui toutes convergent vers le même idéal  d’un circuit et d’un réseau de soins à travers lequel la prévention, le traitement, ambulatoire ou résidentiel, la réhabilitation et la réinsertion socio-professionnelle assureraient la couverture efficace des situations les plus diverses. Avec quel succès? En vérité,  la question de savoir quel sont les effets sur les sujets de ces dispositifs -circuit thérapeutique, réseau de soins- est secondaire.  L’objectif d’un circuit, c’est d’abord que ça tourne, que le réseau soit opérationnel, que ça circule sans embouteillages. C’est, au plus simple,  la structure du discours du maître.

Reste que les nobles ambitions  affichées  se heurtent bien entendu à plus d’un obstacle, je ne l’apprends pas à cette assemblée. La réaction thérapeutique négative a encore de l’avenir dans un monde auquel s’adapter n’a déjà souvent que trop coûté à bien des sujets , un monde où le rêve saint-simonien de progrès, voire de salut par la science s’est surtout soldé par cette formidable galère sociale dans laquelle se lézarde l’être de l’homme « affranchi » de la société moderne, comme Lacan le formulait dès mai1948.

Quand, vingt ans plus tard, dans son Séminaire L’envers de la psychanalyse, Lacan formalise le discours analytique, il tente d’apporter sa réponse à ce malaise croisant dans la civilisation. L’envers de la psychanalyse, c’est le discours du maître, que la révolte étudiante de Mai 68 a ébranlé. Le discours psychanalytique, dit-il en s’adressant le 3 décembre 1969 aux étudiants du Centre Universitaire de Vincennes, complète le cercle qui pourrait peut-être vous permettre de situer ce contre quoi exactement vous vous révoltez. (Sém. 17, p.240).

C’est que le discours universitaire, qui est un avatar du discours du maître, met en place une nouvelle tyrannie, celle du savoir, un savoir disjoint de toute vérité, un savoir qui ne se veut en aucune façon troué, un Tout savoir que Lacan repère à l’oeuvre en particulier sous la forme de la bureaucratie aveugle en Union Soviétique. Le discours universitaire n’est pas à l’oeuvre seulement dans les établissements universitaires. Plus généralement Lacan considère comme la forme immanente  la plus générale du politique cette idée que le savoir puisse faire totalité. L’idée imaginaire du tout, telle qu’elle est donnée par le corps, comme s’appuyant sur la bonne forme de la satisfaction, sur ce qui à la limite fait sphère, a toujours été utilisée dans la politique, par le parti de la prêcherie politique. -nous retrouvons ici la métaphore saint simonienne de l’organisme. Quoi de plus beau, mais aussi de moins ouvert? Quoi qui ressemble plus à la clôture de la satisfaction? (Sém 17, p.33).
Et Lacan d’enchaîner: La collusion de cette image avec l’idée de la satisfaction, c’est ce contre quoi nous avons à lutter chaque fois que nous rencontrons quelque chose qui fait noeud dans le travail dont il s’agit, celui de la mise à jour par les voies de l’inconscient.
C’est par ces voies du travail analytique que pourrait  être éclairé cela contre quoi se soulèvent les étudiants en France et un peu partout en Europe en cette même année 68, cette nouvelle tyrannie du savoir, opacifiant ce qu’il en est de la vérité du désir. Telle est donc une des faces de la tâche politique de la psychanalyse, et du devoir qui lui revient en ce monde, selon le mot de Lacan en son Acte de fondation de l’EFP, A.E.

Les politiques bureaucratiques de santé mentale, telles qu’elles se mettent en place mondialement, s’inscrivent dans ce fantasme d’un savoir-totalité. Et à cet égard, l’usage du  signifiant réseau retient: comme le disait E.Laurent dans un texte préparatoire au Congrès Pipol 9, texte épinglé par Th. Van de Wijngaert voici quelques jours:
Le réseau est le mot magique, le schibboleth qui permet du point de vue du discours du maître d’articuler des individus, quelles que soient leurs pratiques, publiques ou privées, en groupe, en procession dans un discours commun. (…) La tâche du discours du maître est d’installer ses réseaux. La nôtre est d’apprendre que chacun s’y sente seul. ».

Que chacun s’y sente seul, autrement dit s’en excepte. L’exception s’oppose au réseau, comme à la règle, dont c’est la nature que de ne pas souffrir l’exception, comme disait joliment Jean-Luc Godard, retournant sur elle -même l’idée reçue que celle-ci confirme la règle.

Décompléter le réseau de soins dont l’offre lui est faite, , c’est  à quoi avec une ironie féroce se voue quelqu’un qui vient régulièrement me tenir au parfum de ce qu’il appelle son enquête. Pas un service de santé mentale où il n’ait sollicité un rendez-vous, pas un lieu d’accueil qu’il n’ait visité, et rares les psychiatres, psychologues ou psychothérapeutes  de tous poils qu’il n’ait rencontrés. A chaque fois pour vérifier leur inutilité, leur nullité, leur surdité, et surtout leur naïveté à lui proposer d’autres rendez-vous qu’il n’honorera pas, d’autres formes de traitement qu’il conchiera (comme il me le dit avec délectation) ou d’autres propositions d’aide sociale ou psychologique qu’il tient d’avance pour parfaitement vaines. A cette enquête plutôt ruineuse, il lui arrive de renoncer quelque temps, mais j’aurais grand tort de m’en réjouir, car il ne faut pas longtemps alors  pour que j’en prenne plein la figure : je suis le plus nul de tous, le plus con, le plus débile, et c’est à mon tour d’être conchié sans ménagement, jusqu’à ce qu’il réapparaisse… pour me tenir au courant des nouvelles avancées de son enquête. Je dois dire que celle-ci me vaut quelques portraits haut en couleur !  Il m’a beaucoup inquiété le jour où il m’a annoncé avoir entrepris une tournée analogue parmi les dentistes, à laquelle il a renoncé, trouvant décidément plus de satisfaction dans sa grinçante enquête dans le secteur de la santé mentale .

Il est certes régulièrement indiqué, cliniquement souhaitable et socialement utile de pouvoir compter sur une forme de réseau à travers laquelle un sujet peut trouver les points d’appui qui lui sont nécessaires. Nous sommes tous partie prenante de certains réseaux, qui nous constituent. L’Autre du langage est le réseau des réseaux. Distinguons donc le réseau ready made avec son  protocole de soins formaté et  foncièrement anonyme et le  réseau tel que l’offre peut en être faite au sujet, pour qu’il s’en empare et la modèle à sa manière, se construisant  ainsi un lieu d’inscription autant qu’un lieu d’adresse. Certes il faut aussi pour cela qu’existe une offre, celle qui fait l’horizon de la « pratique à plusieurs » telle que diverses institutions du Champ freudien  s’y emploient. Ne perdons cependant pas de vue à cet égard qu’au départ, cette formule a été inspirée à Jacques-Alain Miller, comme Alfredo Zenoni me l’a rappelé récemment, à partir de l’invention d’un dispositif qui n’était pas du tout institutionnel, mais le fait d’une patiente que recevaient trois analystes à qui  elle avait assigné des rôles respectifs bien précis qu’ils se sont employés à tenir !

Il est une autre forme historique de réseau faite pour retenir notre attention: la Résistance. Et  je m’en voudrais de ne pas rappeler à cet égard un fait très significatif. Pendant la seconde guerre mondiale, les hôpitaux psychiatriques ont été abandonnés à leur sort. Les malades y mouraient de faim. Dans un de ces hôpitaux, à Saint-Alban dans le département de la Lozère, travaillait un médecin catalan, François Tosquelles. Cet hôpital,où en 1943 se réfugia notamment le poète Paul Eluard ,devint un important foyer de résistance clandestine, et plus d’un malade prit une part active à celle-ci. C’est sur la base de cette expérience où Tosquelles avait pu réaliser la métamorphose de certains de ces patients dans ce contexte de la guerre , que naquit le mouvement de psychothérapie institutionnelle, qui allait ensuite se développer à  partir de la clinique de La Borde avec Jean Oury, qui était un analysant de Lacan.

Pendant des années, La Borde fut comme le nom propre de la résistance à la psychiatrie traditionnelle; c’était le lieu où la rencontre avec le fou n’était pas un vain mot, et l’ancêtre de la pratique à plusieurs. L’idée novatrice de Jean Oury était bien de faire en quelque sorte de l’institution un sujet. Il rêvait d’une institution qui serait par elle-même thérapeutique, dans la mesure où ceux qui y travaillent ne s’identifieraient pas moiïquement  à leur fonction. C’était un terrain fertile pour une formation clinique orientée par la psychanalyse. Oury cependant n’entendit rien à la Proposition d’Octobre 67 sur la passe. Le mot résistance s’entend de plus d’une manière. Dans son sens psychanalytique, Lacan situait celle-ci chez le psychanalyste plutôt que chez l’analysant.

C’est à cette date que certains se détournent plus ou moins résolument de lui, tels Piera Aulagnier et François Perrier,, et que s’agitent les didacticiens indécrottables inquiets de la considération de Lacan pour la nouvelle audience que  lui vaut son accueil à l’Ecole Normale à l’invitation d’Althusser. Lacan persifle allègrement les réseaux et contr’réseaux  qui se constituent autour de cette question de la passe : Le réseau dont il s’agit est pour moi d’ autre trame, de représenter l’expansion de l’acte analytique, lance-t-il dans son Discours à l’EFP du 9 octobre 67. Mon discours, d’avoir retenu des sujets que n’y prépare pas l’expérience dont il s’autorise, prouve qu’il tient le coup d’induire ces sujets à se constituer de ses exigences logiques.
Allusion à l’intérêt éveillé par son enseignement à l’Ecole Normale dans le cercle des Cahiers pour l’analyse, auquel il adresse son texte La science et la vérité.

Dans celui-ci, Lacan distingue quatre modalités de discours  -magie, religion, science et psychanalyse- en regard des quatre causalités aristotéliciennes: cause efficiente, cause finale, cause formelle, cause matérielle. Dans le discours analytique, la cause est matérielle: c’est le signifiant, et le savoir est en position de vérité.  De  ce qui se trouve rejeté de la concaténation signifiante, l’objet a, l’analyste occupe la place.
Deux ans plus tard, Lacan remanie cette répartition, et la formalise en vertu des mêmes exigences logiques qui le rendent odieux à certains. Le logicien est odieux au monde: Lacan rappelle volontiers ce dit d’Abélard. Ces exigences logiques se croisent à présent avec la référence appuyée à Marx. L’objet a est objet plus de jouir, formule décalquée sur le terme marxiste de plus-value. L’exigence logique se conjugue à une exigence politique, sollicitée par  la sympathie de Lacan pour la révolte étudiante.

A l’heure où sur la scène du monde, la post-vérité se pavane avec obscénité, le discours analytique tient du puits où la vérité se réfugiait  selon Démocrite. Mais tous ces repères sont d’une formidable actualité.

Samedi 12 janvier

Bernard Debacker, que j’apprécie humainement et intellectuellement, m’adresse en guise de commentaire de mon dernier billet, un texte acerbe qu’il a publié sur son propre blog à propos du récent forum « Des discours qui tuent » à l’Université Saint-Louis. Je ne vais pas en discuter toute l’argumentation, mais le point que son auteur lui-même dit le point majeur.

Si en effet à suivre Jacques Lacan, qui dès 1975 prophétisait la montée du racisme et une extension sans précédent des procès de ségrégation suivant comme son ombre la mondialisation en marche et l’expansion du discours universalisant de la science, n’est-il pas naïf, voire absurde, de s’indigner à présent des contrôles rigoureux des frontières dont l’effacement est considéré comme une cause majeure du malaise dans la civilisation? Comment peut-on tenir, toujours à la suite de Jacques Lacan, les nazis pour des précurseurs en matière d’une  barbarie  que le camp de concentration  symbolise, et ne pas en distinguer les régimes démocratiques qui veillent à une immigration « régulée »?

Donc, si je comprends bien, cher Bernard, les réels  ennemis du genre humain ne seraient pas ceux que l’on pense et ceux qui crient à  la banalisation des discours qui tuent les véritables pousse-au crime ? Voilà ce qui se déduit en tous cas logiquement de votre raisonnement sophistique. Une  conséquence qui ne vous est sans doute pas apparue, parce que vous étiez trop content de faire la leçon aux psychanalystes !