Dimanche 11 novembre

Aux « temps arides du scientisme », Lacan recommandait au psychanalyste l’étude de la poétique, qu’il tenait pour la pointe suprême de l’esthétique du langage, en ce qu’elle inclût, précisait-il, « la technique, laissée dans l’ombre, du mot d’esprit ».  Je prendrai appui sur cette indication pour mon premier cours de « poétique lacanienne » le 23 novembre prochain à l’Ecole de la Cause Freudienne (1, rue Huysmans) à Paris, parallèlement à celui que j’ai le bonheur d’assurer à Bruxelles en collaboration avec mon amie Ginette Michaux.

Aux temps arides du fascisme ascendant, la poésie se trouve mise à la sauce amère de l’humour noir. On ne peut ainsi prêter assez attention à la devise qu’a empruntée Steve Bannon à Satan : Better to reign in hell than serve in heaven, -Plutôt régner en enfer que servir au paradis. Le vers est extrait du  Paradise  lost de John Milton. L’enfer sur lequel rêve de régner ce dangereux personnage est hélas à nos portes. Trump aux USA, mais aussi Dutertre aux Philippines et Bolsanaro au Brésil ont pris leurs leçons chez lui.

Bannon fait de l’Europe la prochaine étape de sa croisade pour l’apocalypse. En vue des prochaines  élections européennes, il est présentement occupé à poser à Bruxelles la base de son mouvement: The mouvement précisément. Il en a confié les clés au nommé Modrikammen, quelqu’un que nul n’a pris très au sérieux jusqu’ici, à tort à mon avis. Je le recommande à l’attention de ceux que préoccupent les « discours qui tuent » -thème de la journée organisée à Bruxelles à l’Université Saint Louis le 1er décembre prochain par la Movida Zadig. Toutes les infos à ce propos sur les sites du Champ Freudien et de  l’ACF-Belgique .

Aux temps arides des vents mauvais du scientisme, du fascisme ascendant et du triomphe de la marchandise, par quel chemin retrouver « l’autre côté du vent »?  De The other side of the wind, le film que le grand Orson Wells ne réussit jamais à terminer, existent plus de cent heures de rushes, à partir duquel a été reconstitué pieusement ce qui en constitue donc une version, parmi les mille et une avec lesquelles se débattait Wells, au milieu d’insolubles problèmes d’argent.  Sur Netflix, qui a financé le beau projet, on peut depuis quelques jours  découvrir ce chef d’oeuvre inachevé. On appréciera ce miracle avec plus de saveur encore à voir dans la foulée, ou mieux peut-être avant de découvrir le film lui-même, le formidable documentaire réalisé à son propos par Morgan Neville: They ‘ll love me when I am dead. Ils m’aimeront quand je serai mort, comme le disait Wells en riant aux éclats.  

Vendredi 9 novembre

 

Voici ma petite contribution au blog préparatoire aux prochaines Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne, dont le thème est « Le mariage et la sexualité dans l’expérience analytique ».

D’hommestication

Les méfaits du tabac est une pièce en un acte d’Anton Tchekhov. Il s’agit d’un monologue tragi-comique, datant de 1902.
Niouchkine est préposé à l’économat  au sein d’un pensionnat de jeunes filles dirigé par son épouse. il remplit bien des tâches: il fait les provisions, surveille le personnel, inscrit les dépenses, coud les cahiers, écarte les punaises, promène le petit chien de Madame. Et puis, outre ces travaux domestiques, il enseigne: les mathématiques, la physique, la chimie, la géographie, l’histoire, le solfège, la littérature, la danse, le chant, le dessin. De plus, à la demande de sa femme, il donne des conférences sur des sujets strictement scientifiques dans un but philanthropique -entendez au bénéfice de l’institution dirigée par Madame.
Les méfaits du tabac: tel est son propos du jour. Il importe de savoir que: le tabac est une plante…Nous n’en saurons guère plus, hormis que: Si on enferme une mouche dans une tabatière, celle-ci expire.
Le conférencier ne cesse en effet d’être comme compulsivement amené à  entretenir son auditoire de celle dont il est le factotum. Celle-ci le martyrise impitoyablement. Elle l’insulte, le traite d’épouvantail, le prive de nourriture, se remplit les poches alors qu’il ne gagne pas un kopeck. La mouche dans la tabatière, c’est lui, ce pauvre idiot rêvant de tout planter là, et de s’enfuir au bout du monde, ou alors juste dans un champ où s’arrêter et rester immobile comme… un épouvantail à moineaux. Identifié à la croix qu’il porte depuis 33 ans.

Il prend l’auditoire à témoin de son injuste sort. Ah! les méfaits du mariage ! L’envie de hurler le prend. Il s’insurge, piétine rageusement la veste de son habit de conférencier, celle-là même qu’il portait le jour de son mariage. Mais voilà que, dans les coulisses, il devine l’arrivée de sa femme. Il ramasse promptement la veste honnie, prie l’auditoire d’assurer à sa femme de l’intérêt de cette  conférence sur les méfaits du tabac, et conclut: Dixi et anime levavi.
Son âme est soulagée sans aucun doute, mais de quoi ?- sinon  d’avoir pu confesser cette solide addiction à cette femme infernale. Socrate avec Xanthippe était moins plaintif certes, mais n’en tenait pas moins à celle que Xénophon dépeint comme « la plus acariâtre de toutes les femmes » !