Mardi 23 octobre

Le spleen du mâle: tel est le titre du supplément Idées du Monde du week-end dernier, qui vient comme en écho du numéro d’octobre de la New York Review of books intitulé The fall of men.
C’est qu’il y a aux Etats-Unis, une boy crisis. Aujourd’hui, la virilité n’est plus un fait, c’est un problème, écrivait dès les années 60 le sociologue Arthur Schlesinger.  Selon Arlie Hochschfild, le lien de cette boy crisis, qui s’est approfondie, et le virage à droite de l’électorat américain est très sensible: Le patriotisme et la famille ont déjà été confisqués par la droite dure. Il ne faut pas que la même chose arrive au masculin, écrit-elle.

En regard de ces propos, on lit avec d’autant plus d’intérêt la publication dans le même numéro du Monde, d’extraits d’un entretien, en 1975, de Romain Gary avec Jacques Chancel. Je crois, disait-il, qu’un des grands problèmes de ce temps est l’abus de  la virilité, l’intoxication, l’infection virile. Je crois que l’Amérique en particulier est obsédée par la virilité. C’est le signe d’une dévirilisation profond, d’une angoisse qui se manifeste à l’extérieur par le machisme et par des fanfaronnades de virilité. Gary évoque ensuite avec beaucoup de pudeur, sa séparation avec Jean Seberg après neuf ans de bonheur parfait: Même au plus profond de l’amour, l’homme et la femme n’ont pas de fraternité (…) Cette absence de fraternité entre les hommes et les femmes est un des grands drames du couple. Or, ajoute Gary, la vérité des rapports de l’homme et de la femme, c’est le couple, et tout le reste c’est de la crème chantilly. Je verse ces propos au dossier de la préparation des prochaines Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne, dont le thème sera Le mariage et la sexualité, préparation qui bat son plein.

Hier soir, avait lieu à  Bruxelles à la librairie Tropismes, la présentation de la biographie consacrée par Jean-Pierre Orban à Pierre Mertens, qui était présent (Pierre Mertens, le siècle pour mémoire, Les impressions nouvelles).  Formidable confrontation entre l’écrivain et son biographe, qui roula moins sur le contenu du travail colossal de celui-ci que sur les vertus, les travers, les écueils, les paradoxes de l’exercice biographique. Il faut dire que Pierre Mertens avait de longtemps anticipé cette situation dans une nouvelle flamboyante intitulée La loyauté du contrat, dialogue retors entre… un écrivain et son biographe !

 

 

Samedi 6 octobre

J’aurais mauvaise grâce à ne pas évoquer la publication du Flâneur des deux rives (éditions de l’Eclat, Paris, 2018) de Guillaume Apollinaire. Ce petit volume réunit en effet dix des chroniques (quelque peu réécrites) publiées entre 1911 et 1917 au Mercure de France, dont j’ai emprunté le titre pour ma Vie anecdotique.

Le flâneur des deux rives parut initialement aux éditions de la Sirène (fondées par Blaise Cendrars et Paul Lafitte) cinq mois après la mort du poète. Il fut vraisemblablement composé à la demande conjuguée de Cendrars et Cocteau, qui en choisirent sans doute le titre parmi ceux envisagés par Apollinaire. A travers l’évocation de lieux parisiens variés (quais, boulevards, boutiques, bibliothèques, cafés..) et des figures pittoresques qu’il y croise, se dessine le portrait de Guillaume, promeneur allègre et curieux de tout, tendre et ironique.

J’aurais mauvaise grâce aussi de ne pas évoquer la parution à la Lettre Volée, simultanément à celle de mes carnets, de Pornographie du contemporain, essai bienvenu  de mon copain Laurent de Sutter consacré à Jeff Koons, et celle de quatre -pas moins!- beaux  ouvrages d’artistes que j’apprécie, et qui constituent  en somme chacun à leur manière des formes d’arpentage.

Il y a le mode de la flânerie nostalgique  pour ce qui concerne Jean-François Pirson avec D’être en montagne. Le mode rétrospectif, avec  Voyons voir de Bernard Villers, dont en ce moment a lieu au Botanique une superbe exposition intitulée La couleur manifeste. Sous un mode ironique, voici le Classement Diagonal de Bruno Goosse, explorant le champ de bataille de Waterloo à travers les parcours de  golfs qui s’y sont multipliés !  Enfin, avec Archives du futur de Cécile Massart, qui expose elle aussi en ce moment dans le cadre de l’exposition Résistance(s) à la Centrale for contempory Art, , nous arpentons les sites inquiétants de la  production de l’énergie nucléaire et de ses déchets radioactifs.