Samedi 28 juillet

Des hauteurs de Sao Bras de Alportel en Algarve, l’éclipse de la lune hier soir, sur un  fond bleu nuit de circonstance, était fort belle à voir. On distinguait aussi en bas à droite de la lune, un invité exceptionnel :  Mars , plus brillant que toutes les étoiles du firmament.

En regardant le ciel, et  bien que son auteur  en ait trouvé l’inspiration non dans une éclipse de lune mais du soleil, je repensais à L’eclisse , le film d’Antonioni, Celui-ci a une signification spéciale pour moi, parce qu’il est lié au terme de ma psychanalyse. A la fin du film, Antonioni délaisse  complétement ses personnages ( Monica Vitti et Alain Delon ) et leur pitoyable romance. A leur rencontre manquée, ne suit que le parcours indifférent de lieux anonymes traversés par des inconnus. Dans l’esprit d’Antonioni, il semble que cette fin devait rendre sensible le désert des sentiments, la  facticité et la vacuité de l’existence  dans le monde contemporain. Et c’est ainsi que ces dernières minutes sont généralement considérées. J’en ai fait pourtant une autre lecture: j’ai senti un grand soulagement dans l’abandon de toute narration.  C’en était assez  de la  tourmentante autant que complaisante rumination des ratages de toutes sortes, des insolubles regrets et du démon de l’interprétation infinie.  Peu de temps plus tard, je pris congé de mon analyste: pas sur une soudaine révélation, une révolution subjective sans pareille, un satori illuminant, non,  mais sur le délestage d’une histoire trop longtemps encombrante, inutilement encombrante. Basta le roman familial, les rêves stériles, et toutes ces vieilles lunes!  J’y aspirais depuis des lustres, mais ce n’est pas si aisé.Ne plus se raconter d’histoires: c’était cela, l’éclipse ! 

 

 

 

Dimanche 8 juillet

Voilà donc l’affiche broodtharsienne de la demie-finale de la coupe du monde de foot ! Une histoire de fémurs, comme l’a tout de suite dit  Marcadé sur Facebook.

Godard aime beaucoup le foot, bien qu’il pense que les matches ne devraient pas être suivis en direct mais en différé. Entendons qu’ils devraient être filmés différemment. Il a évidemment raison. Les images du Mondial sont soigneusement formatées. Ce sont des techniciens employés par la FIFA qui décident de tous les plans selon lesquels un match (et ses à côtés) est retransmis. Bien sûr dans le propos de Godard, il y a aussi autre chose: sa nostalgie pour les « actualités » au temps où c’est dans les salles de cinéma qu’on en découvrait des images et non à la télévision.

Il est sûr que le foot , et le sport en général, pourrait être montré tout autrement. D’ailleurs cela a été tenté. Philippe Parreno a conçu une grande installation d’une quinzaine d’écrans géants où l’on suit Zidane au cours d’un match dans tous les moments où il ne touche pas le ballon! Et en une de L’équipe - journal que par ailleurs il lit religieusement et auquel il a même donné naguère une longue interview -,  Godard disait ne pas comprendre pourquoi on ne trouvait pas la photo d’un ballon plutôt que la photo de Zidane justement…

Mais soyons bon public, c’est évidemment assez drôle de suivre le Mondial dans un bar bondé où l’on fait la fête à chaque goal en buvant des bières, et je n’y manque pas ! A la crucifixion du Christ, il y avait 17 personnes; à la première d’Hamlet 150, mais pour la finale du Mondial  ce sera 2 milliards de téléspectateurs ! Dixit Godard toujours, ce gars a le génie de le la formule.

Le foot est un élément incontournable de la culture dite populaire, sur laquelle Godard ne crache d’ailleurs pas du tout.  Vient d’être publié  un magnifique album : Contrebandes Godard 1960-1969 (éd.Matière) conçu par Pierre Pinchon, où l’on retrouve A bout de souffle et Une femme est une femme dans les versions ciné-romans, que Raymond Cauchetier, qui en était le photographe de plateau, en publia dans les années 60. A travers celles-ci  apparait en retour  l’influence sur Godard lui-même du roman-photo, en grande vogue à l’époque à travers des magazines comme Nous deux.

Je n’ai jamais rencontré Godard. Je le regrette. Mais j’ai pu rencontrer Claude Lanzmann. Ce fut à l’occasion de son livre de mémoires Le lièvre de Patagonie (Gallimard, 2009), avec mes amis de la rédaction de La Cause Freudienne (Nathalie Georges Lambrichts, Philippe Hellebois, Vincent Moreau). Cet entretien a été publié dans le numéro 72 de la revue.  Je viens de le relire. Nous n’y avons pas abordé la question du projet de Pas un dîner de gala, le  film  qui ne s’est pas fait, les réunissant tous deux, l’auteur de Shoah et celui des Histoire(s) du cinéma. A l’heure où j’apprends la mort de Claude Lanzmann, je me dit que nous aurions dû.