Vendredi 13 avril

Il n’y a pas de raison que le vendredi 13 ne soit pas aussi un jour néfaste. J’avais déjà repris cette « inscription » de Louis Scutenaire, qui, ces dernières années, s’est malheureusement confirmée au moins par deux fois: avec les attentats de Paris le 13 novembre 2015, mais aussi avec le naufrage du Costa Concordia le 13 janvier 2012 (le paquebot à bord duquel Godard tourna Film Socialisme) soit…le jour même où je me décidais à tenir ce blog ! (cf. sur ce site l’Avant blog ).

Vu l’air du temps, de Louis Scutenaire, je cite aussi volontiers ces temps-ci les mots suivants: Que chacun reste chez soi ! Les Maoris au Groenland, les Basques en Ethiopie, les Peaux Rouges en Nouvelle Guinée, les Picards à Samoa, les Esquimaux à Bratislava, les Papous en Wallonie, et les Celtes en Sibérie.

Le 13 avril est la date anniversaire de la naissance de Jacques Lacan. J’ai vérifié la chose: ce n’était pas un vendredi, mais un samedi. Par contre, le 13 avril 1906, jour de la naissance de Samuel Beckett,  était un vendredi. Lacan avait la plus grande admiration pour Beckett. Il reconnaissait en lui une manière de frère: Beckett me relève du privilège que je croirais tenir de ma place pour avoir rivé mon sort à la poubelle, écrit Lacan en 1971 dans Lituraterre (Autres Ecrits, p.11). Bref, nous voici le jour de la Saint Beckett, un saint réduit à son être de rebut, un saint qui décharite, un saint lacanien.

 

 

 

 

Lundi 2 avril

Au fronton de Melancholia, l’exposition en cours à la Fondation Boghossian, ces mots de Soren Kierkegaard: Je n’ai qu’un seul ami, Echo; et pourquoi est-il mon ami? Parce que j’aime ma tristesse et qu’il ne me l’enlèvera pas. Je n’ai qu’un seul confident, le silence de la nuit; et pourquoi est-il mon confident? Parce qu’il se tait.

Ceux-là qui connaissent mon vieil intérêt pour Kierkegaard ne s’étonneront pas que je trouve cette citation fort bienvenue pour introduire au propos, ou plutôt à l’atmosphère de cette belle exposition. Car si la mélancolie est une affection -dont Kierkegaard est le plus aigü des cliniciens avant Freud-, elle n’est pas seulement l‘acedia comptée par Thomas d’Aquin parmi les sept péchés capitaux, mais aussi une jouissance esthétique intense, la plus universelle sans doute des jouissances esthétiques, à la source de laquelle toujours il y a une atmosphère singulière, qu’elle se nomme spleen, saudade, wabi-sabi, taska, blues,…

La Villa Empain  – et son jardin, où on trouve une installation délicate de Boltanski -est un cadre parfait pour une telle promenade mélancolique. Elle débute avec Orion, une sublime tapisserie due au Krjst Studio,  duo des jeunes artistes Justine de Moriamé et Erika Schillebeeckx, et par les  installations  de Claudio Parmiggiani et Pascal Convert.  Fragments de statues antiques mutilées chez l’un, livres incendiés et photographies du site bouddhique profané par les talibans de Baniyam chez l’autre, une constellation se dessine d’emblée que  Louma Salomé a  conçue avec soin. Elle va de Léon Spilliaert à On Kawara et Joseph Beuys en passant par  de Chirico ou Giacometti, noms prestigieux auxquels se mêlent d’autres qui ne méritent pas moins d’attention tels Samuel Yal, Abdelkader Benchamma, Lionel Estève, Melik Ohanian, Eli Cortinas.

Hasard des sorties, j’ai vu ces jours derniers deux films non sans rapport avec la mélancolie: Annah d’Andrea Pallaoro et Centaur d’Aktan Arym Kubat. Dans le premier, Charlotte Rampling incarnant  une femme porteuse d’un lourd et impartageable secret, donne toute sa consistance au gel du temps tout-à-fait typique de la mélancolie. Le second est un très beau film kirghize d’Aktan Arym Kubat. C’est l’histoire du combat solitaire d’un homme qui rend sa liberté aux chevaux dans un pays où naguère ils galopaient dans la steppe comme « les ailes de l’homme » , dont en somme ils symbolisaient les âmes, à présent perdues. C’est une fable puissante, en filigrane de laquelle il est aussi question du devenir de cette ancienne république soviétique et des bouleversements sociaux, économiques et religieux qu’elle traverse .