Dimanche 11 juin

Roland-Garros 2017 se termine. Chez les dames, c’est un fameuse cuvée : la cuvée Opachenko ! Cette jeune joueuse léttone gagne brillamment  son premier tournoi à Roland Garros, comme Gustavo Kuerten, à la surprise générale, il y a vingt ans déjà, le jour de la naissance de…Jelena Opachenko ! Un signe du ciel !

Opposée à Simona Halep, une joueuse d’une grand intelligence tactique et d’une régularité exceptionnelle, Opachenko s’est ruée à l’assaut avec une fougue, un culot, un enthousiasme qui faisaient plaisir à voir. Menée 6/4 , 3/0 et 0/40, on croyait le match plié. Résultat, une heure plus tard : 4/6, 6/4, 6/3. Chapeau !

Le moment était idéal pour relire  -cadeau de ma malicieuse amie Isabelle Finkel- les chroniques tennistiques de Serge Daney  dans Libération au cours des années 80-90. Consacrées essentiellement à Roland-Garros, elles viennent tout récemment  d’être rassemblées en un volume chez POL sous le titre L’amateur de tennis.

Daney tient cette chronique au moment où, grâce à la télévision,  explose le succès médiatique d’un sport qui semble avoir été conçu pour elle par ses dimensions, si homologues à son cadre.  Pour Daney, un match de tennis, c’est d’abord , on ne s’en étonnera pas, un scénario. Un scénario, avec un tempo, des temps forts, des temps faibles, des temps suspendus, une intrigue, un dénouement. Ce sont  des acteurs, plus ou moins convaincants, avec leur styles propres -ou leur manque de style-, leur aura ou l’absence de celle-ci, leur psychologie, leurs caractères. Ce sont aussi des échanges, et qui dit échange dit dialogue « même si l’objet qu’on se refile en silence est une balle », semblable à la monnaie mallarméenne, et même si, le cas n’est pas rare, les deux protagonistes n’ont en vérité  rien à se dire.

Depuis que Daney a tenu cette chronique, beaucoup de choses ont évolué dans le tennis.  Il la débute  précisément au moment du tournant décisif. Nous sommes dans  l’ère monotone de Borg, terrible machine à détruire l’adversaire, l’ère du tennis à l’usure et sans surprises,  l’ère du principe de précaution avant l’heure, l’ère du sans pitié pour les artistes et tous ceux qui ne calculent pas, l’ère de la real-politik, celle où Arthur Ashe , et bientôt  Ilie Nastase tirent leur révérence et où à peu près seul Jimmy Connors ne rend pas les armes. Heureusement, Mac Enroe vint. Et le tournant dont je parlais, le 6 juillet 80, très précisément au tie-break du 4ème set de la finale du tournoi de Wimbledon qui oppose  John Mac Enroe à Bjorn Borg, tie-break  que Mac Enroe remporte sur le score fou de 18/16.

Peu importe que Borg gagnât  finalement le 5ème set par 6/3, et le match du même coup. Tous les amateurs de tennis ne retiennent de celui-ci que ce tie-break fabuleux, où , comme le note Daney, se fait jour la promesse d’un autre tennis. La promesse, oui, car il mettra encore bien du temps à advenir. Car après Borg, il y eut encore pire sur la route de Big Mac, il y eut Lendl, le chevalier à la triste figure, et l’anesthésiant, inélégant, décourageant, le roi des ralentisseurs, en un mot l’épouvantable  Wilander. On touchait le fond quand  ces deux-là s’affrontaient: le degré zéro du spectacle. Pour rendre vie au tennis, apparaitront, Dieu merci, Leconte, Edberg, Becker, Ivanisevic, Stich, Rafter, Sampras et puis enfin, Federer, dont le tennis de rêve n’a pas fini d’éblouir.

Pourtant, en relisant Serge Daney, quelque chose d’inattendu me frappe. Certes il admire Mac Enroe, sa créativité, son génie, sa fureur, mais il ne lui voue aucune sympathie. Par contre, il éprouve une étrange fascination pour Mats Wilander. Près d’un tiers de ces chroniques portent sur l’élucidation de ce qu’il considère comme rien moins que le mystère Wilander. Le mystère de l’ennui sans doute. De même, il trouve de curieuses  vertus au tennis soporifique d’Higueras.

Il aime bien Noah,  nettement moins Leconte, mais le joueur français qu’il préfère s’appelle Tarik Benhabiles, joueur  doué et attachant certes, mais quand même un cran derrière beaucoup d’autres. Finalement, celui qu’il préférait pourrait bien être Mecir, qui se promenait sur le court avec indolence , comme s’il disposait toujours « de quelques fractions de seconde (de plus ) pour décider où il va déposer la balle« .

J’écris ceci ce dimanche à 12h12. Que penserait Daney des finalistes de cet après-midi? Qui aurait sa préférence de Nadal ou de Wavrinka? Il aurait apprécié sans aucun doute  le dialogue stratosphérique de la demi-finale  entre celui-ci et Andy Murray. En finale, ce sera dur, mais je crois aux chances du Suisse. Opachenko lui a montré la voie.