Mardi 14 mars

Par un hasard très désagréable voici une quinzaine d’années, il m’est arrivé de me trouver à Paris un 1er mai, là où le père  Le Pen éructait ses obscénités à l’ombre de Jeanne d’Arc. Je n’ai éprouvé aucune peur de ce guignol, mais la foule de brutes et d’abrutis qui l’entourait, m’a glacé. Une sordide atmosphère de lynchage, voilà ce que je ressentais de plus palpable.

Selon Claude Lanzmann, interviewé dans Paris Match le 5 mars dernier,  les Français jouent aujourd’hui à se faire peur avec la perspective de l’élection de Marine Le Pen. Comme je ne suis pas de nationalité française, ce jeu-là – à supposer que ce soit un jeu- ne m’est pas permis. Pas plus qu’à Lucas Belvaux. Il ne nous en concerne pas moins.

Il faut dire que nous sommes les citoyens d’ un pays où, sans que cela ne semble émouvoir grand monde  ni en France ni dans le reste de l’Europe,  un parti  nationaliste flamand d’extrême droite dirigé par un habile stratège a pris, depuis plus de deux ans,  avec la complicité de la droite francophone, les rênes du pouvoir. Si quelque chose est susceptible de m’effrayer, c’est d’abord cette indifférence. J’y vois le signe le plus net de cette dédiabolisaton du fascisme qui, en France, a trouvé son incarnation en Marine Le Pen.

De l’Amérique de Trump à la Russie de Poutine, en passant par la Turquie d’Erdogan et le Brésil de Temer, le fond de l’air est brun sur la planète bleue. Alors, en Europe,  en France ou ailleurs,  joue-t’on à se faire peur, comme le pense Lanzmann ?  N’est-ce pas plutôt au contraire qu’une digue a sauté et que désormais  l’extrême droite n’y fait plus peur ?   A l’image de la NVA en Belgique, elle y  devient  petit à petit parfaitement fréquentable. Pour ne pas dire respectable.

L’élection présidentielle française constitue un pas de plus dans cette direction. En 2002, quand, à la surprise générale, Jean-Marie Le Pen accéda au second tour, un front républicain se dressa et Jacques Chirac recueillit 80 °/° des suffrages. Entre les deux tours de scrutin, il n’y eut pas de débat télévisé entre les deux candidats: Chirac s’y refusa.  En 2017, sa fille  est assurée de participer au second tour. Et les chaînes de télévision se disputent le privilège d’un débat Le Pen-Macron avant même le second tour ! On en  est arrivé là.

Rien n’est écrit, disait Manuel Valls en annonçant sa candidature, qui a fait long feu. Rien n’est écrit, le Ciel l’entende, mais tout est  soigneusement effacé! Quand le père Le Pen cassera sa pipe, on lui tressera des lauriers de patriote et on sourira de ses petites bévues en réponse à de vraies questions. Le  Front National aura probablement changé de nom d’ici là. Marine Le Pen ne vient-elle pas de déclarer qu’elle n’en était pas la candidate, mais celle des Français? Laissez venir à moi tous les braves gens, écoeurés par le système.

Ah! le système. Fillon, lui aussi, se clame en guerre contre le système. Gonflé!  Macron use d’une autre ficelle: son projet est un miroir aux alouettes  où chacun s’embellira par le miracle de la « véritable alternance ». Quant à la gauche, ou ce qu’il en reste sur les décombres de la hollandie, elle rêve de révolution citoyenne ou de futur désirable. Cette naïveté a quelque chose de désarmant. C’est que, oui, sans l’élan d’un  désir, rien ne se fera jour qui puisse durablement faire pièce à la montée de l’identité rance et au triomphe des canailles qui en ont fait leur terreau. Mais l’heure n’est pas, hélas, aux discours généreux, et surtout pas aux voeux pieux, qui n’arrangent jamais rien. Un futur désirable, l’idée ne passe pas si aisément dans les esprits après cinq mornes mais persévérantes années de reniements.

Devant ce tableau, il est deux façons de s’orienter. Soit à partir du réel en cause, soit à partir de son déni. L’Elysée n’est peut-être pas encore pour Marine Le Pen. Mais elle n’en est plus très loin. Buisson lui a allègrement préparé le terrain. Les Philippot et autres Collard sont prêts à l’occuper.
Quant à elle, elle veillera aux funérailles du père avec toute la pompe qu’il faut aux commandeurs déchus.