Dimanche 30 octobre

François de Callataÿ, dont j’étais l’hôte mardi dernier au Collège Belgique, est l’auteur de très savantes études numismatiques sur le monde gréco-romain, qui font autorité internationalement. Mais ayant pris de la graine de Salomon Reinach, auquel il consacra une thèse de doctorat, c’est aussi un esprit curieux de tout, doté d’une fort belle plume, comme en fait foi son livre le plus récent: Cléopatre, usages et mésusages d’une image, dont la lecture ce week-end m’a enchanté.

Toute la face de la terre eut-elle été changée, comme le suggère Pascal, si son nez eût été plus court? Qui sait ? Mais ce qui est sûr, c’est que la face -et le profil- de Cléopâtre elle-même n’a cessé de changer au cours des âges, tant dans ses représentations plastiques que littéraires, au fil des conceptions successives que son personnage a inspirées, depuis les Vies parallèles de Plutarque au 1er siècle ap.J.C., au film de Joseph Mankiewicz avec Elisabeth Taylor dans le rôle de Cléopâtre en 1963, en passant par l’Antoine et Cléopâtre de Shakespeare.

Par sa beauté légendaire, ses amours avec César et Marc-Antoine, sa fin tragique, Cléopâtre est une figure éminemment romanesque. Mais il convient d’abord de rappeler ceci: Cléopâtre, toute reine d’Egypte qu’elle fût, n’était nullement égyptienne, mais grecque. Elle appartenait à la dynastie macédonienne des Ptolémée, qui va s’éteindre avec elle. L’image aujourd’hui largement reçue d’elle est donc très loin de correspondre à la vérité historique.

Francois de Callataÿ retrace dans son livre toutes les métamorphoses de cette image. Et d’abord, comment, dès l’Antiquité, elle est infléchie à des fins politiques. Toute une rhétorique romaine vise à dénier sa grécité pour en faire une barbare lubrique et cruelle. Cependant sa mort tragique lui vaut à la Renaissance une réhabilitation complète, qui font de Cléopâtre une figure héroïque et sublime, dont la passion amoureuse vire au mysticisme.  Sa figure se croise alors aussi bien avec celle de Venus que de Marie-Madeleine, mais à cette idéalisation se mêle une puissante érotisation, ô combien sensible dans la Cléopâtre de Guido Cagnacci, de la galerie Salamon à Milan.

A la sensualité de ces représentations, succède à partir du XVIIème siècle une théâtralisation de l’histoire de Cléopâtre.  Et c’est l’épisode conté par Pline l’Ancien de la perle d’une valeur incomparable qu’elle fit dissoudre dans du vinaigre pour l’avaler à la stupéfaction de Marc-Antoine, qui devient l’image phare de son empire sur les hommes. Cette image politique de Cléopâtre en femme forte s’amplifiera encore au XVIIème siècle. Dans le courant du XIXème par contre, l’iconographie de Cléopâtre bascule à nouveau du côté de la dépravation, et sous la double influence, politique et esthétique,  des tropismes de l’époque, colonialiste et orientaliste, à son identité de souveraine hellénistique est substituée celle d’une intrigante prêtresse d’Isis. Sa récupération contemporaine au titre d’une grande figure féministe ou d’un symbole de l’africanité n’arrangent naturellement rien au malentendu historique.

 

 

 

 

 

Il

 

Lundi 17 octobre

Il ne faudrait pas imaginer, parce que j’ai oublié ce blog depuis quatre semaines, que je glandais tant que ça. A dire vrai, j’étais même complétement dépassé. Enfin, pas beaucoup plus qu’à l’accoutumé, mais je peinais à retrouver le rythme !

Comme je commençais à préparer le cours-conférence auquel je me suis engagé le 25 octobre prochain au Collège Belgique ( en duo avec Laurent de Sutter ), et qui tournera autour de la vision lacanienne du droit,  se tenait ce qui devrait être le dernier procès d’assises en Belgique.  Mais pourquoi passionnait-il ainsi le public ? Il y avait bien des raisons à cela, pas toutes très respectables, mais il y en avait au moins une que je tiens pour très légitime. La suppression de cette juridiction, pour des raisons économiques essentiellement, s’inscrit en effet dans un mouvement plus ample qui tend à l’effacement du corps parlant. Le  sujet du droit abstrait est un sujet muet sur sa jouissance de vivant. Lors d’un tel procès, il en allait bien sûr tout autrement.

Je ne serai pas traîné en assises pour cela, mais bon, je plaide coupable. Mea culpa, mea culpa maxima. Je me suis emballé voici quelques mois à propos sur ce blog d’une soi-disant lettre de Magritte à Lacan , l’interrogeant sur son tableau « La Reproduction interdite ». J’ai même cru bon d’envoyer  un papier à ce propos à « Matuvu », le blog préparatoire des prochaines Journées de l’ECF sur l’objet regard. Et à l’occasion de la présentation récente du livre de Marcadé sur Magritte, j’ai remis ça, en interpellant le président de la Fondation Magritte à propos de l’existence d’une correspondance plus régulière, qui sait?, entre ces deux-là. Eh bien , j’aurais bien fait d’être plus prudent et de vérifier mes sources, car il s’agissait d’une lettre apocryphe, fort bien tournée il faut le dire. Mais après tout, vu que Magritte a commis pas mal de faux (et même de la fausse monnaie !) , c’était bien son tour.