Mercredi 25 mai

Miles Ahead, un biopic consacré à Miles Davis, sort cette semaine. On en annonce pour bientôt un autre consacré à John Mac Enroe. Deux personnages assurément romanesques et géniaux chacun dans leur genre.

Ca suscite évidemment quelques craintes. Concernant John Mac Enroe plus encore qu’à propos de Miles. C’est que personne ne joue mieux son rôle que Mac Enroe lui-même! Et pas seulement sur un court de tennis, où il se produit encore à l’occasion dans quelques matches  vétérans. Ainsi ces jours-ci, pouvons-nous le retrouver tous les soirs dans le résumé de la journée à Roland Garros sur Eurosports pour une séquence hilarante, une véritable performance au sens artistique du mot, où il décolle littéralement dans le rôle de commissaire autoproclamé du tournoi. Je recommande la chose, y compris à ceux que le tennis indiffère.

Les joueurs de tennis se partagent en deux groupes bien distincts. Il y a, comme on dit ceux qui ont la classe, et puis ceux qu’on appelle les crocodiles. D’un côté les créatifs, les inspirés, les joyeux, ceux qui font le show quoi!, de l’autre les besogneux, les prudents, les rabat joies. L’antagonisme entre les deux pentes a trouvé son point d’orgue avec les affrontements entre Mac Enroe et les Borg, Lendl, Willander, dont le point commun était d’essayer de casser le jeu du premier nommé et, au passage, de lui faire péter les plombs!

 

Dimanche 22 mai

On ne peut pas être sur tous les fronts! Alors je doute fort de poursuivre mon reportage sur les fastes et les pompes du concours Reine Elisabeth, qui entre dans sa phase, non  pas terminale – encore que – mais finale. Je dis encore que,  vu que c’est  de plus en plus le cas du royaume de Belgique, et qu’évidemment ça ne présage pas un avenir radieux à cette manifestation, dont on pourrait d’ailleurs se demander s’il n’est pas la dernière raison d’être dudit royaume.

Mais je m’égare. Si je délaisse cet événement qui tient tout à la fois du rituel le plus cérémonieux et de The Voice , ce n’est pas parce que la personnalité la plus attachante à mes yeux parmi les concurrents de la demi-finale, le très jazzy Leonardo Perdomenico, n’a pas franchi cette étape, mais parce que débute ce dimanche un autre marathon , je veux parler de Roland Garros!

A dire vrai, je n’aime pas trop l’atmosphère de Roland Garros ces dernières années et  lui préfère infiniment celle de Wimbledon. Je suivrai  donc le tournoi à la télévision. Il y a un  jeune joueur plus que talentueux que j’aimerais particulièrement ne pas louper. Il s’appelle Alexander Zverev et j’ai eu la chance de le découvrir en août dernier pendant un séjour  à New-York en compagnie de ma fille Zazie, où j’ai fait un tour aux qualifs de l’US Open. Le gars n’a pas plu qu’à moi. Ah que ne suis-je devenu joueur professionnel ! Les plus belles joueuses junior se pressaient autour du terrain pour le voir.

On ne peut pas être sur tous les fronts. Mais se tenir en permanence sur un seul m’a toujours profondément déplu. De façon générale, je n’aime pas faire les choses de manière systématique. Je crois aux vertus du détour, du vagabondage, du papillonnage. Quelqu’un comme Sebald avait le sentiment que je partage, qu’on ne trouve jamais rien qui vaille par une autre voie. Regardez un chien qui obéit à son flair, écrivait-il. La façon dont il traverse un bout de terrain est absolument imprévisible.Mais invariablement il trouve ce qu’il cherche.Les personnes monoidéiques m’épouvantent. Est-ce être infidèle à la psychanalyse par exemple qu’aimer le cinéma? Ceux qui le pensent ont une autre conception que la mienne et de la psychanalyse et du cinéma, et donc,forcément, de l’existence.

 

 

Mercredi 18 mai

La vergette, me précise Camille De Rijck, est un autre nom du…virginal.  Nous voici dans la Leçon de musique de Vermeer. Ou dans quelque fête galante. -Comment s’appelle cet instrument à cordes et à pinces, Mademoiselle? -Une vergette, Monseigneur. – Comme c’est charmant !

A vergette et virginal, on préféra cependant l’usage d’espinette ou harpsicord, puis le mot clavecin s’imposa. Et  la vergette est tombée en désuétude, au point que le Littré ou le Robert ne la définissent  prosaïquement qu’au titre d’une petite brosse. Une recherche rapide sur Internet m’apprend cependant que les facteurs de clavecins usent bien de ce mot, pour désigner une tige de bois, sur laquelle un plectre est articulé, permettant de pincer les cordes. Je n’ai pas tout-à-fait compris s’il est un synonyme du « sautereau » ou s’il est une pièce de celui-ci.  Dans les orgues, il y a aussi des vergettes. Ce sont de longues tiges de bois faisant partie du mécanisme permettant de transmettre les mouvements des touches du clavier.

On nomme aussi vergette une tige renforçant la solidité d’un vitrail. En héraldique, il est en outre attesté comme  bande verticale étroite au milieu d’un blason. Et en minéralogie, il désigne un défaut dans la pierre. La vie des mots m’émerveillera toujours.

Samedi 14mai

Avant l’entrée en scène de chaque concurrent de ces demi-finales du concours Reine Elisabeth, il est rappelé au public d’éteindre ses téléphones portables. Il est aussi demandé d’éviter de tousser. Injonction paradoxale, car lors même que vous n’y songiez pas, vous sentez soudain dans votre gorge des chatouillements qui pourraient bien évoluer vers une abominable quinte de toux. Et ça n’y manque pas, une bonne partie de la salle se met à tousser!  Mais il ne faut voir là aucun mouvement de protestation. Il s’agit au contraire de la démonstration de ce que le corps est affecté, parasité, commandé  par la parole. Vous dites le mot toux et il obéit comme un toutou !

Je disais hier qu’il était frustrant de ne pas entendre Camille de Rycke et ses invités en life à Flagey. C’est qu’en plus, ils ne se tiennent qu’à quelques mètres , bien en vue au balcon. Pourquoi diable un téléviseur n’est-il pas installé au bar ou dans le hall, qui, pendant les pauses, permettraient de suivre leurs commentaires, et d’apprendre ainsi au passage ce qu’est une vergette (hum) ou recevoir des nouvelles de Kevin Debruyne ?

Ce week-end, c’est la Pentecôte, c’est-à-dire la fête du Saint-Esprit. D’après Balthasar Gracian, la manifestation la plus élémentaire du Saint Esprit est le mot d’esprit. Un simple calembour par exemple.  On comprend qu’avec de telles considérations, il ait eu quelques problèmes avec la Compagnie de Jésus. Jacques Lacan ne disait pas autre chose, pour qui le Saint Esprit personnifie  l’entrée du signifiant dans le monde. Si celui-ci nous affecte – Dites-moi tout,  ah mais certainement ! , et voilà que je tousse – , il nous fait aussi jouir. Tout, tout, tout, j’vous dirai tout sur la vergette…

 

 

 

Vendredi 13 mai

C’est reposant le concours Reine Elisabeth! Depuis lundi soir, je suis les demi-finales à la télévision. Et comme une berceuse, voilà le 21ème concerto de Mozart qu’ont choisi comme un seul homme la plupart des concurrents ! Enfin, profitant hier d’une après-midi de liberté, je me suis rendu à Flagey, où j’ai pu quand même entendre un récital original, celui de Jun Hwi Cho, qui enchaîna avec bonheur Bach, Messiaen et Listz.

L’acoustique du Studio 4 est merveilleuse, je ne l’apprends à personne, et je pense bien y retourner demain. Le seul inconvénient, c’est de ne pas pouvoir y entendre les commentaires  de Camille de Rycke, aussi pointus que savoureux, sur la longueur de la cravate du chef d’orchestre ( Paul Meyer ) par exemple – fort excessive à l’en croire.

Ce soir, j’ai été impressionné par le concurrent tchèque Lukas Vondradek, d’autant plus impressionné que, rangeant ma bibliothèque, j’étais retombé sur ce grand livre de Thomas Bernhard qui s’intitule Le naufragé, récit de la relation de deux jeunes pianistes virtuoses qui, au Mozarteum de Salzbourg, croisent pour leur malheur un certain Glenn Gould, qui va les écraser de son génie, au point de les faire renoncer à leur carrière musicale, et même conduire l’un d’eux au suicide. J’en relisais donc quelques pages quand Vondradek entra en scène. Et ce que Bernhard écrit de Gould ne put que résonner avec l’attitude si particulière de ce jeune pianiste tchèque, sa manière de  coucher littéralement son corps massif sur le clavier, et d’y laisser courir ses mains sans pratiquement  jamais les en relever: Hormis lui, personne au monde ne peut jouer ainsi. Il se recroquevilla et commença. Joua de bas en haut, et pas, comme tous les autres, de haut en bas. Là était son secret. Sous les doigts de Vondradek, les notes semblaient sautiller comme des sauterelles.

 

 

Lundi 2 mai

Merci à Michaël Wolteche et Yves Mora, qui m’ont rendu accès à ce blog, sur lequel, pour d’énigmatiques raisons, je ne parvenais plus à rien mettre en ligne. Le site qui l’héberge ne reconnaissait soudain plus mes codes d’identification et mots de passe! Sur Facebook, Jean-Claude Encalado n’a pas manqué l’occasion de tourner en dérision cette forme penaude de destitution subjective !

Ce que je n’ai pu commenter à cause de cette panne ne changera pas la marche du monde. Je le déplore! Mais inutile d’y revenir donc. Je regrette tout de même  de n’avoir pu signaler en temps utile l’exposition de ma vieille amie Cécile Massart, qui à l’heure qu’il est, doit être à nouveau en partance pour le Japon et plus précisément pour Fukushima. C’est que depuis une vingtaine d’années elle a mis son art au service d’un combat pour  une « signalétique » des sites nucléaires, et plus particulièrement de ceux où sont stockés les déchets. Quand on songe en effet que 400000 ans sont nécessaires pour la décontamination des plus dangereux d’entre eux, on mesure qu’on évoque là un temps qui n’est plus à l’échelle de l’histoire de l’humanité. Comment transmettre aux générations futures, et sur quels supports, les informations minimales concernant ces lieux, voilà la question qu’elle ne cesse de soulever avec raison. Enfin, nous allons pouvoir dormir tranquillement désormais, puisque des pilules d’iode vont être distribuées à l’ensemble de la population belge. Circulez, y a rien à voir. La supplication de Svetlana Alexievitch ne doit être que mauvaise science-fiction.