Dimanche 3 avril

L’un a suivi les traces de Samuel Beckett, l’autres celles de Henri Michaux. Le premier -Stéphane Lambert- a refait le voyage que Beckett fit en Allemagne en 1936-37. Douze ans avant d’écrire En attendant Godot. A Dresde, il découvre un tableau de David Gaspard Friederich: Deux hommes contemplant la lune. Beckett dira plus tard qu’on peut y reconnaître le point d’insémination de la pièce.

De son côté, Jean-Luc Outers a réuni une centaine de lettres inédites d’Henri Michaux, d’une drôlerie irrésistible, qui sont autant de fins de non-recevoir à toutes sortes de demandes: demandes d’interviews, de photographies, de rééditions, de contributions à des revues, de présence à des colloques, de prix littéraires, d’adaptations théâtrales. On songe  à Thomas Bernhard ( Mes prix littéraires) mais aussi beaucoup à Beckett, qui ne se tenait pas moins à distance des médias et des honneurs.  Aussi je recommande de lire dans le même mouvement Après Godot et Donc c’est Non. 

Quel est le ressort de la création ? telle est la question phare à l’horizon de l’essai de Stéphane Lambert. Quittant l’Irlande pour l’Allemagne sans autre plan qu’être absent longtemps, histoire de décourager le monde (et sa mère ! )de s’occuper de lui (phrase de Céline relevée par Beckett au cours de son voyage), Beckett s’y sent seul au dernier degré (pas un groupe de gens de mon espèce) et sans but, si ce n’est arpenter les musées pendant quatre mois et tromper la solitude avec quelques putains à l’ancienne.  Et voici qu’à Dresde, lui que la peinture romantique indiffère, il éprouve devant ce petit tableau de Friederich ce qu’il note dans son carnet de voyage comme une agréable prédilection. C’est sur cette base ténue, comme s’il s’agissait de faire passer une corde épaisse dans le chas d’une aiguille, à partir de cet instant dont il ne reste rien que ces quelues mots consignés dans un carnet de notes que Stéphane Lambert se met à suivre Beckett comme son ombre,   Beckett désormais en compagnie de ces deux silhouettes fraternelles au clair de lune, afin d’éclairer comment cet instant a lentement mûri jusqu’à aboutir à l’écriture d’En attendant Godot. 

Je trouve très beau cet enchâssement des oeuvres lointaines et pourtant proches de Friederich et de Beckett, ce compagnonnage de ces deux hommes au clair de lune réverbéré dans celui de Vladimir et Estragon, et cette communauté de solitude, cette apothéose de solitude où se rejoignent  Beckett et  Stéphane Lambert dans les besoins du tourment de l’écriture. Car je n’ai pas besoin d’avoir lu encore (mais je le ferai sans tarder) d’autres livres de Stéphane Lambert pour reconnaître en lui un écrivain de premier ordre.

Une rencontre analogue résonne immanquablement dans cette philosophie du Non que Jean-Luc Outers déchiffre dans les multiples lettres de refus d’Henri Michaux, y reconnaissant l’indépassable condition  de l’écrivain dans sa lutte avec tout ce qui concourt à l’enfermer dans une cage, à l’enchaîner dans les discours établis, à l’étouffer dans les célébrations. Qu’au moins je ne finisse pas gavé de mon nom, écrit-il à Marcel Arland, exaspéré à la perspective d’un numéro spécial de la NRF à lui consacré. Sans doute eût-il souscrit à ces mots de Friederich, rapportés par Stéphane Lambert (p.61), selon qui l’art a pour vocation de disposer chacun à s’anéantir. 

Samedi 2 avril

Au lendemain des attentats du 13 novembre à Paris, il n’était pas très difficile de comprendre qu’un carnage pareil était à attendre à Bruxelles. Le lockdown décrété par les autorités belges en apportait la meilleure preuve par son incohérence. Tous les rassemblements étaient annulés, mais ce n’était pas le cas pour les messes dominicales. Or, devant la Cathédrale St Michel, pas la moindre protection policière ou militaire. Les rodomontades du Ministre de l’Intérieur sonnaient plus creux que ses cloches. Le même jour, je m’étais promené 20 minutes dans la gare du Midi en attendant un voyageur venu d’Amsterdam sans apercevoir un seul uniforme.

Vint la traque de Salah Abdelslam. Comme on le sait aujourd’hui, arrêté le 17 mars, il ne fût interrogé qu’une heure entre ce jour-là et le 22, quand se firent exploser à Zaventem et à Maelbeek les complices de sa cavale. Il était fatigué, et la maréchaussée en week-end. On révélait peu après que la police de Malines avait dans les mains depuis 2 mois l’adresse de sa planque…Depuis, chaque jour, on  en apprend de plus énormes. Je ne vais pas en faire la liste. La commission d’enquête parlementaire s’en chargera. Et la foire à la défausse continuera de plus belle.

Je n’ai pas eu de proches pris dans les attentats. Il s’en est fallu de peu, car ma fille a emprunté la ligne de métro passant par Maelbeek quelques minutes avant le passage de la rame fatale. Sur son lieu de travail, certains ne  comprenaient pas qu’elle s’en émouvait. N’avait-elle pas eu de la veine ?

Il existe plus d’une forme au traumatisme. il y a par exemple celle, bien connue des médecins militaires, de l’obusite ou vent du boulet, qui affectent jusque dans leur corps propre des soldats revenus indemnes du champ de bataille mais  qui ont vu la mort de près, de trop près, celle d’un camarade de combat en particulier. Déjà Hérodote, dans ses Histoires, raconte qu’un nommé Epizélétos vit à la bataille de Marathon, surgir devant lui un homme de grande taille et puissamment armé, dont la barbe ombrageait tout le bouclier. Cet espèce de spectre l’avait dépassé et tué son voisin de rang. Et bien qu’il n’eut été frappé dans aucune partie de sa personne, il en avait perdu la vue. En dépit des appels conjuratoires à ne pas céder à la peur, c’est l’ensemble de la population bruxelloise qui est aujourd’hui atteinte d’obusite. Quant à ma fille, elle va très bien, merci.