Lundi 21 mars

Voici 2 semaines, devant une assistance scandaleusement confidentielle, Jean-Claude Milner s’entretenait à Passa Porta avec Laurent de Sutter, et retraçait l’histoire de la figure du lettré dans sa relation tantôt servile, tantôt critique, souvent ambigüe, face aux pouvoirs établis, telle qu’elle se dessine à dater du Quatrocento.

Que reste-t’il de cette figure aujourd’hui ? A ma grande surprise, je découvre que c’est  une des questions aussi à l’horizon de Harry Potter à l’école des sciences morales et politiques, un essai que je ne me pressais pas de lire tant ce que j’avais pu voir de cette saga m’avait peu excité.

Je ne suis pas sûr que je vais à présent m’astreindre à en visionner l’ensemble; et d’ailleurs peu m’importe de savoir jusqu’à quel point l’interprétation de Milner se vérifie ou pas. Mais ce qu’il déchiffre de notre temps à travers ce récit,  qui s’inscrit selon lui dans le fil des romans d’éducation britanniques mais aussi de la philosophie morale et politique de Platon à Locke, est  passionnant.

A l’horizon de cette fable, c’est la question des relations entre savoirs et pouvoirs qui se redécouvre en effet comme la plus cruciale en un moment historique où, à la figure du lettré, succède irréversiblement celle de l’expert, et où disparaissent toutes les formes que l’humanisme avaient codifiées, ce qu’on désigne communément comme les « humanités » . Ceux qui les enseignent, ceux qui s’y forment et ceux qui les mettent en oeuvre  sont de moins en moins nombreux, remarque Jean-Claude Milner, mais surtout ils sont de plus en plus soumis à cette forme de persécution qu’est la raillerie (…) De manière générale les décideurs se sont fabriqués une conception du savoir productif; ils l’ont imposée à la société entière. Les savoirs qui n’y entrent pas sont privés de financement; les sociologues les dénoncent; les journalistes les tournent en dérision. Les médias fabriquent de toutes pièces des héros de l’inculture, pour bien faire comprendre le dogme essentiel: la culture ne rapporte rien, et ce qui ne rapporte rien est répréhensible. Il n’y a rien à regretter cependant, soutient courageusement Jean-Claude Milner. Ce qui arrive devait arriver. Il s’agit d’en mesurer les conséquences.

Parmi ces conséquences, il y a celles qui touchent la langue. Ainsi du français: désormais une langue morte aux yeux de Milner. La romanisation ne promet peut-être pas un sort meilleur à la langue chinoise. Quant à l’anglais, en dépit de son universalisation, ou plutôt à cause de celle-ci, il résiste encore, du moins à Poudlard, avec quelques formules latines, telles des reliques.

On se consolera de la rudesse implacable de ces propos avec Comédie Française, l’autobiographie de Fabrice Luchini. Milner, qui signa naguère avec François Regnault un très remarquable Dire le vers, en appréciera d’ailleurs, je n’en doute pas, au moins le chapitre jubilatoire consacré par Luchini  à Arthur Rimbaud et plus particulièrement au Bateau ivre, à bord duquel il nous embarque, perdu sous les cheveux des anses / Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau, pour nous baigner dans le poème de la mer, infusé d’astres et lactescent . 

 

Dimanche 6 mars

Donc c’était ce vendredi que s’ouvrait dans une joyeuse ambiance aux anciens Abattoirs de Bomel l’exposition Entre chambre et muse, qui réunissait la plupart des artistes à propos desquels Alain geronneZ avait écrit dans la revue FluxNews. Un superbe numéro spécial de FluxNews est publié à cette occasion, qui reprend l’ensemble de ses textes plein d’inventivité, toujours tissés d’images, et qui constituent par eux-mêmes des oeuvres originales.

Les artistes ont investi les 3000 mètres carrés du centre culturel, les ateliers, les bureaux, , la cafétaria, les studios musicaux, les salles de réunion, les couloirs, les résidences. Mais pas le grand white cube traditionnellement dévolu aux expositions, où on ne trouvera qu’un arrangement  de Louise Lawler. Celle-ci est en somme la muse de cette exposition, qu’Alain voulait voir s’insinuer en rhizomes dans toutes les autres pièces afin d’y retrouver, disait-il, ce frémissement que je ressens devant les photos de Lawler et cette connexion que j’aime tant entre les lieux et les oeuvres.

Un accrochage décentré donc, dans la filiation de ces arrangements, terme générique employé par Lawler pour les multiples photographies qu’elle a faites d’oeuvres d’autres artistes en les saisissant dans leur contexte institutionnel ou privé, voire au cours de leur installation ou de leur transport dans divers lieux d’exposition. Evidemment, comme le disait Baudouin Oosterlynck, cette grande salle vide prend aujourd’hui un autre sens, car c’est aussi de l’absence d’Alain qu’elle résonne.

Grâce à la projection de Getting it together in the snow, un film merveilleux réalisé par Alain et Danièle sa compagne sur une chanson de Rodney Graham, le voici pourtant miraculeusement parmi nous. Et cette exposition, devenue un hommage, de prendre des allures festives, où tous ses amis s’enchantent de le retrouver à travers les oeuvres des uns et des autres – tableaux, installations, films ou performances-  soigneusement choisies en manière de signe d’intelligence complice à son endroit.

Cette exposition est un événement. Elle est aussi l’occasion rêvée de découvrir ce nouveau lieu d’accueil pour l’art contemporain  dirigé par Marylène Toussaint et animé par une équipe vraiment épatante, qui peut être fière de la qualité du travail qu’elle a accompli.