Dimanche 24 janvier 2016

Je me suis plongé avec délices ces deux dernières  semaines dans La préparation du roman, le cours ultime donné par Roland Barthes au Collège de France. De la Vita nova à laquelle il aspirait, et de celle, indissociable, qu’il rêvait d’écrire sous ce titre programmatique, nous n’aurons donc que cet aperçu. Mais quel aperçu!

Nel mezzo del camin di nostra vita. C’est le premier vers de la Divine Comédie. Dante a 35 ans. Barthes en a 63. Mais bien sûr, ce milieu n’est pas un terme arithmétique. Même si l’âge et l’anticipation du temps qui reste au sujet n’est pas indifférent, il s’agit d’abord d’un  sentiment subjectif, d’un seuil à partir duquel il adviendra Autre chose. Un remaniement du rapport aux autres, au monde, à soi-même, à la tâche à accomplir (ou pas). Cette mutation pour Barthes a nom le roman.

Paradoxalement, du moins au premier regard, l’attention de Barthes  se concentre d’abord, non pas sur l’entreprise romanesque, mais sur la forme brève, dont l’exemple majeur est celui du haïku. Dans une psychanalyse, disait un jour Eric Laurent, on va du roman au haïku. Pour Barthes, on part du haïku  et on arrive (peut-être) au roman. Mais la tension est moins entre la forme courte et le roman qu’entre ce que Barthes, après Mallarmé, nomme l’Album et le Livre, entre la notation disparate (journal, fragments, notes, divagations)  et le volume   »architectural et prémédité », et dans  les va et vient entre ces deux pôles. Et l’oeuvre dont rêve Barthes, celle qu’il fantasme, celle qu’il désire, celle à laquelle il se prépare, qu’est-ce d’autre que la forme nouvelle qui conjuguerait l’Album et le Livre ?

Et bien, cette oeuvre existe. Barthes ne l’a pas connue, car le premier tome (Le grand incendie de Londresen est paru quelques années après sa disparition. J’ai lu quelque part, et j’en ai été quelque peu surpris, que son auteur appréciait Barthes modérément. Car celui-ci, j’en suis sûr, aurait admiré le Projet, ô combien architectural et prémédité, de Jacques Roubaud et son  Récit, avec incises et bifurcations, extraordinaire labyrinthe, tout à la fois art poétique et autobiographie, aux multiples branches, dont un rêve est le départ,  rêve d’une vie nouvelle - Vita Nova - au réveil duquel Roubaud a cette pensée: j’écrirai un roman dont le titre sera Le grand Incendie de Londres. Il s’y mettra 19 ans plus tard !