Jeudi 26 novembre

Funérailles aujourd’hui à Uccle de mon cher ami Alain Geronnez. J’ai lu quelques mots d’adieu. Les voici:

Longtemps je me suis demandé qui était ce grand gaillard que je croisais dans toutes les expositions, un appareil photographique à la main. Avec ce corps encombrant et ce visage d’enfant rêveur, il me faisait irrésistiblement penser au Pierrot -ou Gilles- d’Antoine Watteau. Je l’apercevais aussi parfois sillonnant les rues de Bruxelles sur son vélo suisse, qu’il pleuve ou qu’il vente. De préférence qu’il pleuve ou qu’il vente.

Enfin je fis sa connaissance. Ce fut à l’occasion de la sortie de son merveilleux livre Leçon sur le son, paru chez notre éditeur et ami commun Daniel Van der Gucht. Une étrange connivence naquit immédiatement, que nous allions mettre à profit sans relâche à travers toutes sortes de projets créatifs.

Je n’ai pas le coeur de vous lire la page 103 et la page 112 de Leçon sur le son. vous y trouverez sur le silence de très belles lignes, qui évoquent directement le lieu où nous sommes réunis aujourd’hui, à l’arrêt « Silence  » de la ligne de tram 55.

Dans un style qui n’était qu’à lui, Alain vous embarquait dans des promenades pleines de surprises à travers l’histoire de l’art, le cinéma, la musique. Il avait des idées potaches mais géniales. Faire enquêter un détective privé sur un galeriste, qui lui-même le ferait suivre par un autre détective. Pour honorer Honoré Daumier, reconstituer le déjeûner sur l’herbe de Manet avec un Saint-Honoré en guise de pic-nique. Aucune équivoque signifiante, aucun calembour, aucune coïncidence numérologique ne lui échappaient.

Alain avait une qualité rare: une attention constante et bienveillante aux productions des autres. Il a écrit sur beaucoup d’artistes des textes aussi subtils que généreux. Il était le misanthrope le plus sociable qui soit. Son dernier rêve s’appelait Entre chambre et muse, une exposition prévue dans quelques mois à Namur sous sa direction, où est prévu que se retrouvent une vingtaine de ceux dont il a commenté le travail. Entre chambre et muse: cet intitulé, c’est Alain tout craché, un mélange poétique d’images, de jeu de langage, d’ironie, d’allusion.

Il avait aussi l’art de réunir ses amis et de les faire mettre en partage leurs curiosités, comme au cours de ces longues soirées consacrées à des extraits de films proposés par chacun. Avec lui, à travers son art de s’émerveiller, on redevenait immanquablement adolescent.

J’aimais bien le faire marcher. Ah! sa tête quand par exemple vous le taquiniez sur son faible pour la pâtisserie, que vous faisiez l’éloge d’une oeuvre qu’il n’aimait pas, ou -ça ne ratait jamais- quand vous lui suggériez un voyage dans un pays chaud! J’aimais autant sa mauvaise humeur que sa bonne humeur. M’en apercevoir m’a fait repérer là un trait essentiel de l’amitié authentique.

Son travail d’artiste et ses facettes multiformes -écriture, photographie, cinéma, performance- mariait la simplicité et l’exigence. Il s’inscrit dans une « constellation » (mot qu’il affectionnait), une constellation originale où brillent les noms de Duchamp, Broodthaers, Cage, Lawrence Wiener, mais aussi de Satie, Bresson, Dan Graham, Louise Lawler. Il n’a pas toujours reçu tout l’écho qu’il mérite. Mais il ne cessera plus d’être redécouvert. On enseignera Alain Geronnez comme lui-même a enseigné ces phares qu’il  rejoint à travers son dernier « exploit » numérologique en nous quittant un 19 novembre, jour anniversaire de la mort de Franz Schubert, dont il aimait tant la musique.

Cette nuit, j’ai rêvé que le téléphone sonnait. « Allô, Yves, c’est Alain ». Hélas c’était la sonnerie de mon réveil. Et comme nous tous, j’étais bien désemparé.

 

Mardi 17 novembre

Je  devais ce week-end participer à Paris au Palais des Congrès aux 45èmes Journées de l’Ecole de  la Cause Freudienne. Elles ont été annulées suite aux attentats de vendredi soir et à l’état d’urgence décrété aussitôt.

Ce qui  serait urgent, c’est de saisir ce que Jacques Lacan, dans un texte d’une préscience sans égale, développait dès 1945, en conclusion d’ un texte intitulé Le temps logique ou l’assertion de certitude anticipée ( in Ecrits, p. 213   ). Dans le prolongement de la réflexion de Freud dans Psychologie des foules et analyse du moi  et Malaise dans la civilisation, il s’interroge sur ce qui fait le ressort de l’identification collective. Là où Freud épinglait l’identification à un leader, voire à un simple trait de celui-ci, Lacan fait valoir une logique articulée en trois temps.

Premier temps: je sais ce que n’est pas un homme. Au départ donc, un rejet radical. Deuxième temps: j’observe que les hommes se reconnaissent entre eux. Une  communauté humaine se fait sur la base des signes de reconnaissance de ce rejet. Troisième temps:  je me précipite dans  l’identification à ces hommes (par le même rejet) de peur de n’être pas être pris pour l’un d’eux. Mouvement qui donne la forme logique de toute assimilation « humaine », en tant précisément qu’elle se pose comme assimilatrice d’une barbarie. 

Freud  mettait le succès des idéologies nationalistes et le rejet de l’Autre qu’elles entraînent sur le compte de l’identification collective au leader. Pour Lacan, le rejet de l’Autre n’est plus forcément relié à une identification de cette sorte. Et de nos jours, où l’instance symbolique du père s’évapore, le racisme, le rejet haineux de l’Autre se dénude.

De là cette extension sans précédent des procès de ségrégation, que Lacan souligne dans son séminaire Encore. De là aussi cette extension du domaine de la guerre, comme, paraphrasant Houellebecg, mes amis rémois Lecoeur et Bourlez avaient intitulé récemment une journée d’études. La méconnaissance de cette logique est le fondement de la jouissance mauvaise en cause dans les discours racistes et dans le fondamentalisme religieux, où il ne s’agit jamais que d’anéantir l’autre, de l’écraser comme une mouche.

J’y reviendrai, ce ne seront pas les occasions qui me manqueront.

 

Vendredi 13 novembre

Cet été, comme je passais quelques jours à New York, j’ai fait un saut jusqu’à la DIA de Beacon, assurément le plus beau musée d’art contemporain du monde. Rien que des chef d’oeuvres, plus une magnifique exposition Robert Irving, mais hélas pas les Shadows de Andy Warhol. Sans doute étaient-ils déjà en partance pour l’expo Warhol  Unlimited du Musée d’Art Moderne de Paris, où j’ai eu le bonheur les découvrir.

102 tableaux en flux tendu réalisé par Warhol à la fin de sa vie, comme autant de variations à partir d’une toute petite photographie un peu floue en noir et blanc, dont on ne sait trop ce qu’elle représente, l’angle d’un mur ou d’une boîte, ça ressemble vaguement à  un moulage de plâtre, enfin vraiment quelque chose d’assez insignifiant, et qui est pourtant la source prolifique d’un ensemble hallucinant. Qui peut douter sérieusement devant celui-ci que Warhol fût un artiste majeur de la fin du XXème siècle? Mais pas moins du début du XXIème, où il continue à nous parler comme personne.

Plus sage dans sa conception que la récente exposition Warhol Underground du Centre Pompidou Metz, où était génialement reconstituée l’ambiance de la Factory, cette exposition parisienne n’en est pas moins à ne pas manquer. Outre la série des Shadows, on y découvrira quelques pépites, cinématographiques notamment, avec une série de films muets de quelques minutes , gros plans sur des habitués de la Factory, Nico, John Cale, Lou Reed,  mais aussi des visiteurs occasionnels tels Salvador Dali, ou, le plus épatant, Marcel Duchamp. Et puis on se plonge avec ravissement dans la projection diffractée sur quatre murs d’un concert du Velvet Underground, dont les images épousent le style caractéristique des sérigraphies warholiennes.

Dans la collection des figures iconiques de Warhol –  de Marilyn à Mao -, une absence me frappe à la faveur de la sortie de Spectre. James Bond, évidemment. Peut-être celui-ci était-il déjà par lui-même trop warholien en quelque sorte. Je me suis en tous cas régalé de ce nouveau Bond de Sam Mendes. Comme dirait ma fille, whaou, c’est stylé !

Nous sommes aujourd’hui jeudi 12 novembre. Mais vu mon attachement aux vendredi 13 à cause de ce blog -voir l’avant-blog pour les nouveaux venus- j’en date anticipativement ce billet.

 

Dimanche 8 novembre

Anecdotique ou pas, la vie tient beaucoup du parcours d’obstacles. Dans le temps même où je me décidais à reprendre plus régulièrement la tenue de ce blog, divers événements, que je ne détaillerai pas ici, m’ont mobilisé. Tout de même, j’aurais pu trouver quelques moments perdus pour m’y remettre. Mais immanquablement, j’en étais distrait.

Cette difficulté à me concentrer touchant plus généralement à l’écriture, j’ai été amené à y réfléchir davantage. Avec déplaisir, je me suis en effet senti rattrapé par un symptôme qui m’a déjà affecté. Pas sûr que ce soit réglé pour autant.

Eric Clemens ne souffre pas de cet embarras. Tantôt un recueil de poèmes,tantôt un essai d’esthétique ou une méditation phénoménologique, tantôt un traité de philosophie politique, le bougre use à loisir de sa liberté de parole !

Ah la liberté ! Voilà précisément le propos de son dernier ouvrage : De l’égalité à la liberté ( Le Corridor bleu éd ). Je note qu’une même forme syntaxique ouvre à  plusieurs sections de son livre: du poétique au politique; de la démocratie à l’éthique; des divisions aux alternances; de l’interdit à l’inconditionné. Cela traduit le ton général de cette  aspiration à plus de liberté.

Par où passent les « chemins de la liberté », comme dirait Sartre ?  Selon Eric Clemens, il conviendrait de nos jours d’expérimenter dans les sociétés démocratiques une réponse pragmatique: le revenu de base inconditionnel, autrement dit l’allocation universelle, dont il  nous en avait déjà entretenu y a deux  ans au « Cabinet de réflexion » du Théâtre Marni. Etre nourri au prytanée était le rêve de Socrate. Clemens le reprend en quelque sorte, en l’étendant généreusement à tous. Utopie ? Nous aurons l’occasion d’en reparler sans tarder puisque la première séance du dit cabinet pour la saison 2015/2016 se tiendra le jeudi 19 novembre (de 19 à 20h30). Elle sera consacrée à son  livre, dont il débattera avec Ali Serghini. Ce sera à coup sûr une excellente introduction au thème retenu pour cette année, à savoir: Au-delà des identités. 

Lacan tenait pour parfaitement obscène l’inscription des mots liberté, égalité, fraternité au fronton des lieux symbolisant l’autorité publique. De manière générale, il tenait les idéaux pour une boussole trompeuse. Dans son séminaire L’éthique de la psychanalyse, il oppose au service des biens, par lequel tout pouvoir se justifie toujours, la considération du réel. Eric Clemens le rejoint en de nombreuses pages, prenant notamment appui sur la lecture de Si c’est un homme de Primo Lévi. Son livre est du coup  traversé d’une tension sensible entre le souci des valeurs humanistes -dialogue, démocratie, justice, équité, solidarité, etc.- et tout ce qui dans l’histoire en apporte inlassablement le démenti. De l’égalité à la liberté, on pourrait ainsi décliner quelques variantes du style: de l’égalité à la liberté en passant par l’injustice.  Aristote, avec son rude réalisme, ne tenait-il pas que l’égalité était juste entre  les égaux, et l’inégalité juste entre  les inégaux !

Eric Clemens, en particulier à travers une fine analyse de Hobbes, dont le Leviathan n’est pas sans analogie avec Totem et tabou, s’emploie à déjouer ces apories. On saluera par ailleurs la référence prise dans  Bataille et  la notion de dépense, de même que sa défense salutaire du droit à la paresse, dans la filiation de Francis Ponge autant que de Jules Lafargue.