Samedi 10 octobre

Rediffusion ce matin sur Musique3 d’un entretien avec Chantal Akerman fait il y a deux ans dans l’excellente émission « Grand Charivari ». Nancy Sinatra chante « Bang Bang » – my baby shot me down / bang bang/ I hit the ground / bang bang – et cela lui donne des frissons. Puis vient la dernière question : avez-vous une devise personnelle ? Oui,  répond Akerman, mais depuis peu; une phrase que me répète ma mère, quand je ne  vais pas bien: Laisse-toi vivre, Chantal, laisse-toi vivre…

Apollinaire avait une devise formidable: J’émerveille. Seul un enchanteur comme lui pouvait dire sans vanité une chose pareille. Quelle belle tâche ! Apollinaire ne se souciait pas comme Kafka de soutenir le monde; jusque dans les tranchées le monde pour lui était un grand terrain de jeu. Même sa mélancolie était enchanteresse : moi qui sais des lais pour les reines / et des chansons pour les sirènes / la romance du mal aimé…

Soutenir le monde, c’est à dire vrai le sort d’un damné, comme Atlas, le frère de Prométhée. Pas gâtés dans cette famille ! Apollinaire,  lui,  s’employait à rendre le monde plus léger, à l’illuminer par la grâce de son verbe. Sa langue coule comme une eau pure. Ecoutez ça: Non, je ne trouve pas beaucoup de différence / De prendre du tabac à vivre d’expérience/ Car l’un n’est que fumée et l’autre que du vent.


 

Mardi 6 octobre

La vie anecdotique, c’est aussi bien, comme le dit James Joyce, many days, day after day (beaucoup de jours, jour après jour). Beaucoup de jours, qui font une vie, mais un seul -le 16 juin 1904- suffit à Joyce pour un livre, Ulysses, à la lecture duquel Philippe Forest a consacré un magnifique essai, qui est la plus belle introduction qui soit à Joyce, un essai ainsi titré: Beaucoup de jours. Et ces jours-ci, voilà que sort, de la plume de Philippe Forest, une monumentale biographie de Louis Aragon, que je brûle de découvrir.

Apollinaire et Joyce se connaissaient-ils ? Je l’ignore. Mais il y a une allusion claire aux Mamelles de Tirésias dans le chapitre 15 de Ulysses (Circé), allusion qu’évoque  d’ailleurs Philippe Forest, qui consacra 365 jours à l’écriture de son livre.

Beaucoup de jours, jour après jour. J’aime la limpidité de cette définition. Son évidence absolue: jour après jour, comme page après page, et chacun, écrit Joyce, reading the book of himself. Le lisant, plus que l’écrivant donc ? We walk through ourselves: nous marchons à travers nous-mêmes, dit-il encore. Nous croyons écrire le livre de notre vie, mais en vérité le livre nous traverse et nous le déchiffrons vaille que vaille au fil des jours. Souvent le fil s’emmêle. Divagation, dérive, on perd le fil. Ou il se rompt. Hier Chantal Akerman a mis fin à ses jours. Beaucoup de jours, et puis rideau.

Jour après jour, un jour chasse l’autre. Oh! les beaux jours. Dans sa poubelle, Willie lit le journal, qui n’est lui-même que la poubelle des événements des jours récents. Débordante d’humour noir ces temps-ci: la présidence de la commission des Droits de l’Homme des Nations Unies attribuée à l’Arabie Saoudite ! Le camp de concentration de Dachau recyclé pour accueillir les réfugiés syriens ! Et Angela Merkel parmi les cités pour le prix Nobel de la paix! Le génocide arménien commémoré par la réception d’Erdogan à Bruxelles pour l’ouverture d’Europalia Turquie! Comme aurait dit Reiser, nous vivons une époque formidable!