Mardi 19 mai

Que faire de mieux, quand on est un peu las de travailler, que l’été tarde à venir et que les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent, que faire de mieux que de filer à la biennale de Venise ? Quand on sait que  celle-ci a été conçue par Okwui Enwezor  comme une vaste scène théâtrale, une agora, un parlement de formes avec pour intitulé All the world’s futures il n’y a pas à hésiter, n’en déplaise à ce cher Laurent de Sutter, qui  ne voit qu’abomination dans cet événement.

On ne sera pas déçu: cette 56ème biennale tient ses promesses, tant au niveau de l’exposition d’ensemble que de nombreux  pavillons nationaux. Certes, il y a à boire et à manger. D’où parfois une sensation de trop plein, dont on se défera sans peine en allant aussi faire un tour à la Punta della dogana voir Slip on the tongue, la nouvelle exposition de la Fondation Pinault, qui à elle seule mérite aussi le voyage, ou bien en allant revoir quelques Bellini, Titien ou Tintoret à San Zaccharia, à la Salute, enfin dans quelqu’église au hasard de la flânerie.

 Disons le tout de suite: pas de quoi s’émerveiller devant les lions d’or et d’argent  attribués à Adrian Piper et Joan Jonas, non plus que devant l’inepte pavillon français. Mais de fort intéressantes découvertes attendent le visiteur tant à l’Arsenal  qu’aux Giardini, et un peu partout dans Venise, jusqu’à l’Isla San Lazzaro avec, en cette année centenaire du génocide, l’émouvant pavillon arménien, justement distingué, où l’on retrouve l’artiste gantois Mekhitar Garabedian.

Le plus grand choc pour moi: Gone Are the Days of Shelter and Martyr installation de l’artiste américain  Theaster Gates, recyclant en un dispositif d’allure zen des éléments d’une église néobaroque détruite de la banlieue de Chicago, accompagnée d’une sublime vidéo filmée d’un negrospiritual chanté dans l’église au cours de sa démolition. Tous les soirs et les matins du monde, ce qu’il en reste , ce qu’il en disparait , ce qui en renait, tous les passés et les futurs du monde.Comme dirait Duras, sublime, forcément sublime !

Mais surtout pas de palmarès; ce serait être infidèle à l’esprit même du dispositif scénique pensé par Enwezor, où les oeuvres dialoguent. Des voix cependant se détachent, comme il se doit dans toute assemblée. On en reconnait de familières: Walker Evans, Isaac Julien, Farocki, Abdelssemed, Boltanski, Ch. Ackerman, Bruce Nauman, Baselitz, Barthelemy Togo, Chris Marker (merveilleux Passengers ), Robert Smithson, Hirschhorn, Gursky, Marlene Dumas, Jeremy Deller, Vasconcelos,  j’en passe. On en découvre de nouvelles: Fabio Mauri, Runo Lagomarsino, Wangechi Mutu, Glenn Ligon, Walead Beshty, Terry  Adkins, Melvin Edwards, Monica Bonvicini, Taryn Simon, Eduardo Basualdo, Kutlug Ataman, j’en oublie. A l’Arena, on entend aussi celle de Karl Marx, le Capital lu de bout en bout à la manière de la voie d’Akhand, selon un rituel sikh ! Et à l’Arsenal, chorégraphié par Dora Garcia…Le sinthome de Jacques Lacan dans une traduction anglaise !

Par ailleurs, impossible de tout voir. Manqué Mario Merz à l’Accademia, et Jenny Holzer au Musée Correr. Dommage. Et bien des pavillons nationaux. Parmi ceux-ci, le Japon et les Philippines m’ont ébloui. Le pavillon polonais aussi. J’ai aimé le pavillon hongrois, ludique. Quant au pavillon belge, on y saluera l’à propos avec lequel Vincent Meesen envisage le Congo post-colonial par la grâce d’une rencontre inattendue avec un improbable musicien situationniste Joseph M’Belolo.

 

 

 

 

Samedi 9 mai

Texte de ma dernière chronique  M’enfin!) dans Lacanquotidien:

 Batailles de Waterloo

A la fin de ma dernière chronique  dans Lacanquotidien( Ubu au musée), j’évoquais le triste sort échu aux oeuvres de Marcel Broodthaers au Musée d’Art Moderne de Bruxelles, fermé pour une durée indéterminée depuis 2011.

Dans ce contexte, on se réjouira tout spécialement de la tenue à la Monnaie de Paris (11, quai Conti) d’une exposition consacrée à son Musée d’Art Moderne (Département des Aigles) , plus précisément à sa Section des Figures.

A l’origine une espèce de canular,  le musée fictif  imaginé par Marcel Broodthaers se révéla vite à travers ses développements multiformes constituer une formidable machine à penser. Il condensait toutes les facettes de l’inventivité de son concepteur, mixant les influences (boite en valise de Duchamp, pipe de Magritte) et les intuitions (Mallarmé inventeur de l’espace moderne avec la topographie du Coup de dé ),  les préoccupations politiques du temps quant aux rapports de l’art et la société, et les conditions de production de l’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductivité technique avec les leçons de la linguistique structurale et de la sémiologie barthésienne, l’iconographie du XIXème siècle avec le pop art ou le conceptualisme de Joseph Kosuth. Tout cela éclairé de la thèse lacanienne dont il était très averti selon laquelle la vérité a structure fiction.

Inauguré dans l’immédiat après Mai 68  en présence de personnalités du monde civil et militaire[1](sic)en son domicile de la rue de la Pépinière à deux pas des Musées Royaux d’ Art et d’Histoire et du Palais des Beaux-Arts, à l’occupation duquel il participait trois mois plus tôt, le vrai-faux musée de Marcel Broodthaers voyagea beaucoup en Europe  entre 68 et 72, année de sa consécration à la Documenta de Kassel. Broodthaers en déclara alors…la faillite, pour cause d’ennui ! Depuis sa mort en 1975, on ne cesse pas de reconstituer pieusement ici ou là ces diverses Sections  (on en compte 12).  

A l’occasion de cette exposition à la Monnaie,  on a aussi reconstitué un de ces voyages. Des caisses, mises à bord d’une péniche,  ont été déchargées près du Pont Neuf, comme Marcel Broodthaers l’avait imaginé sur le Rhin. C’est que dès le départ, le  Musée d’Art Moderne (Département des Aigles) est associé à une entreprise de déménagement, un camion de la firme de transport  et d’emballage d’oeuvres d’art Continental Menkes stationnant face à son domicile, où sont  principalement exposées des caisses en bois.

Broodthaers eut ainsi l’idée d’un autre voyage d’un jour à Waterloo, dans le cadre doré du bicentenaire de la naissance de Napoléon[2] qui donna lieu à un petit film délicieux intitulé Le voyage à Waterloo. On y voit l’embarquement d’une unique caisse en bois sans son couvercle (de sorte qu’on peut constater qu’elle est parfaitement vide) estampillée du Département des Aigles , dont on suit le parcours jusqu’au pied de la célèbre butte du Lion, érigée à la gloire du Duc de Wellington.  Là, la caisse est sortie du camion et déposée par terre, près d’un canon.  Broodthaers  s’y assoit, affublé d’un faux nez, puis se relève et prononce  un petit discours qu’il n’y a personne pour entendre. Il remet ensuite la caisse dans le camion et s’éloigne, son faux nez à la main.

Ce Voyage à Waterloo n’est pas seulement un portrait de l’artiste en clown. Il s’agit d’un manifeste en acte, qui s’inscrit dans un mouvement résolu de conquête.  Conquête est d’ailleurs le signifiant sous lequel il place l’ensemble de son entreprise quand en 1964, il abandonne l’écriture pour les arts plastiques. Avec ce film, il part littéralement en campagne.  Celle-ci se poursuit jusqu’à son oeuvre ultime: Décor: Une Conquête, vaste installation au sein  de laquelle on trouve un puzzlz inachevé représentant la bataille de Waterloo.

J’imagine qu’il s’amuserait beaucoup, s’il était encore de ce monde, du bicentenaire fêté  bientôt à Waterloo d’un autre  bicentenaire, celui de la bataille elle-même. Ce sera le 18 juin,  qui n’est donc pas seulement la date anniversaire de l’Appel gaullien. Une mise en scène hollywoodienne est prévue, avec plus de 5000 figurants pour reconstituer l’assaut.  Leur manquera seulement un faux nez.

 

 

 



[1] M.Broodthaers, lettre ouverte du 29 novembre 1968, fac similé in Rachel Haidu, The absence of work (Marcel Broodthaers 1964-1976), éd.October/MIT, 2010

[2] M.Broodthaers, Le voyage à Waterloo, ed Merz, 2001