Jeudi 16 avril

 

Il s’en est fallu de peu que je rate la première de Amor Mundi, le nouveau spectacle de mon amie Myriam Saduis, créé ce mardi au Théâtre 95 de Cergy Pontoise. C’est que j’ai eu la mauvaise idée de m’y rendre en voiture: deux heures trente de galère depuis le centre de Paris jusqu’à cette zone cauchemardesque de la grande banlieue nord, sortie des plans urbanistiques sans âme des années 80, où je me suis évidemment perdu et reperdu. Enervé (mais quand même pas autant que Myriam !), je n’ai sans doute pas savouré Amor Mundi tout à fait comme il le mérite. Assez cependant que pour n’avoir qu’une envie, celle de le revoir.

Amor Mundi est un hommage à la belle figure d’Hannah Arendt. Un hommage allègre, mis en scène avec un mélange subtil de fougue et de sobriété. Arendt et son mari devisent avec  leur  petite troupe d’exilés berlinois qu’Hans Jonas vient de rejoindre. Bien sûr il y a aussi Mary Mac Carthy. Ils fêtent la parution des Origines du totalitarisme. A cette conversation tour à tour légère, ironique, profonde, inquiète, viennent se mêler des fantômes : accoucheur de vérité (Socrate),  Angelus Novus (Walter Benjamin),, apôtre de la démocratie (Pericles), bouffons shakespeariens. La parfaite connivence des acteurs fait de cette émouvante conversation un feu d’artifice.

Hommage à Hannah Arendt, la pièce est aussi, est d’abord  un hommage à l’effort de  pensée, à la faculté et au courage  de penser, surtout dans des temps où la pensée semble ne plus pouvoir compter pour rien.

Le lendemain, j’ai repris la route à l’aube. Bien m’en a pris, car je me suis à nouveau égaré dans un trafic intense et d’ inextricables méandres autoroutiers, alors que j’étais attendu à Reims pour une journée d’études coorganisée par  l’ACF-Capa et  l’ESAD de Reims sur le thème « Extensions du domaine de la guerre (entre art et psychanalyse) ». J’y suis arrivé juste à temps pour entendre l’intervention passionnante d’Emeric Lhuisset,  détaillant les contextes et les contraintes  de son travail de photographe et de vidéaste dans des zones de guerre variées (Colombie, Irak, Syrie).. La « fabrication » de ses image, toute entière orientée par un souci éthique,  ne vise ici qu’à faire appréhender celle qui, à l’inverse, se fait, et à grande échelle, au service de la  propagande ou du sensationnalisme médiatique.. Mon intervention lui succédait, j’eus donc le plaisir de dire publiquement  tout le bien que je pensais de sa démarche.

La journée avait été fort bien pensée par Bernard Lecoeur et Fabrice Bourlez et se déroulait dans un autre théâtre, celui de la Comédie de Reims. Comme il se trouve que Jean-Yves Jouannais  y a atterri depuis 3 ans pour y prolonger  l’entreprise baroque de son Encyclopédie des guerres, je ne me suis pas fait faute d’évoquer celle-ci. Dans l’après-midi,où intervenaient mes collègues Hervé Castanet et Marie-Hélène Brousse,  j’ai été ravi de faire la connaissance de Sylvie Blocher et  particulièrement impressionné par la projection d’un de ses films video Nurenberg 87. .

Le soir, je suis rentré à Bruxelles  sans encombre. Ouf !

 

 

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Vendredi 10 avril

Pour son n° 5OO, Lacan Quotidien a choisi d’épingler l’air du temps à travers des tweets. J’ai répondu à cette invitation originale par six « vrai-faux » tweets, vu que je ne dispose pas jusqu’ici de compte Twitter. Les voici (pour LQ,  Caherine Lazarus Matet a retenu les 3 premiers) :

# Lacan pascal: peut-on imaginer un champ commun à psychanalyse, ethnologie et linguistique? Réponse: à Pâques, en guise d’oeuf? (in Radiophonie)

# le tweet vu comme une épidémie: le saviez-vous? L’OMS repère le flux des tweets pour évaluer la progression des épidémies.

# j’aime la forme courte mais le tweet m’irrite, me consterne, me fâche. Imagine-t’on « suivre » un haïku? M’enfin !

# les nouvelles sont mauvaises d’où qu’elles viennent. Elle voudrait, enfin si je le permets, déjeuner en paix. En paix! (Stéphane Eicher)

# la dernière fois où la société française a rêvé, c’était en mai 68. Ca fait 40 ans qu’on ne rêve plus. (Vassilis Alexakis in La clarinette)

# Amor Mundi, spectacle de mon amie Myriam Saduis du 14 au 17 avril Théâtre de Cergy Pontoise. Si vous ratez ça, tant pis pour vous.

Celui que je préfère, signé François Regnault: # j’écoute France Musique qui est en grève: on n’y entend que de la musique. Sauf interruptions de la musique pour dire qu’on est en grève.

Jeudi 2 avril

Je termine avec émotion La clarinette, le dernier livre de Vassilis Alexakis, et j’espère par dessus tout qu’il ne sera pas le dernier.  Car c’est une lettre d’adieu: adieu à son ami Jean-Marc Roberts qui fut son éditeur et qui vient de s’éteindre. Mais aussi adieu à la France qu’il s’apprête à quitter pour une Grèce qui cependant le désole et, en filigrane, comme une autre  lettre d’adieu adressée au lecteur. Là est la magie de l’écriture de Vassilis Alexakis, qui fait du lecteur une sorte de confident, et dont les livres se lisent comme on reçoit des nouvelles d’un ami, au point qu’on aimerait lui répondre; à celui-ci plus que tout autre, afin que ne cesse pas cette délicieuse conversation.

La clarinette aurait pu avoir un autre titre: La minute de silence. La musique l’a emporté, et on reconnait bien là l’élégance d’Alexakis, soucieux de préserver son lecteur de sa propre mélancolie. Mais en refermant le livre, quand l’ombre de la clarinette s’étend jusqu’à recouvrir la mer Egée, je ne m’en suis pas moins senti fort désemparé. C’est que La clarinette - un mot dont le narrateur n’arrivait plus à se souvenir- ressemble étrangement à ce dessin de Saul Steinberg représentant un bonhomme armé d’une gomme qui s’applique à s’effacer lui-même. La clarinette a quelque chose de cette gomme:  si son nom a été refoulé, comme celui de Signorelli dans un exemple célèbre analysé par Freud, c’est parce qu’il est associé par divers souvenirs à l’image de la mort. Quant à la mer Egée, elle porte ce nom en mémoire du père de Thésée qui s’y est noyé par désespoir, croyant perdu le combat de son fils contre le Minotaure.

La clarinette n’a cependant rien d’un livre noir; au contraire, c’est un très bel hymne à la vie, à ses joies comme à ses peines, un hymne à l’amitié, aux amours d’un jour comme ceux de toujours, au combat contre les puissants et la banalisation des injustices, un hymne généreux qui va à rebours de l’air du temps morose et résigné. C’est aussi , comme dans les précédents livres d’Alexakis - La langue maternelle, Les mots étrangers, Le premier mot, L’enfant grec, pour n’en citer que quelques-uns- une très fine méditation sur la langue et ses enchantements à travers mille et un aller-retours entre mots français et mots grecs, tissant au gré de leur fantaisie le portrait malicieux d’un merveilleux conteur.