Dimanche 29 mars

Etait-ce une bonne idée? je n’en étais pas sûr en invitant ma fille de 11 ans à venir voir avec moi Platonov  au Théâtre Océan-Nord. Du Tchehhov pendant  près de quatre heures, dans une mise en scène dont j’ignorais tout, n’allais-je pas la dégoûter à jamais du théâtre? Eh bien pas du tout, elle était ravie, tout comme moi, ouf !

Platonov est la première pièce écrite par Tchekhov, mais elle ne fût montée que plusieurs années après sa mort. Si elle n’a pas la perfection de La mouette ou d’Oncle Vania, il ressort pourtant de son côté brouillon l’impression d’un formidable infusoire, que la mise en scène dynamique de Thibaut Wenger a su rendre à merveille.

C’est une pièce -Tchekhov lui-même l’a située ainsi- sur le déclin, voire, pour le dire avec Lacan, l’évaporation de la figure du père. Pas de pièce plus contemporaine à cet égard.  Hamlet ne croise de fantôme que complètement alcoolisé, Don Juan n’a plus rendez-vous avec aucun Commandeur. Dans le monde de Platonov, la dérision règne en seul maître et il n’est plus finalement qu’une question qui tenaille désespérément: comment tuer le temps? Il semble que l’amour lui-même, ou ce qui se dit tel, n’y a plus d’autre fonction. Nous sommes donc dans la farce, grinçante certes,  plutôt que dans le drame. Et tous les acteurs l’ont si formidablement compris que -ô paradoxe- on ne s’ennuie pas un instant.

 

 

 

Mercredi 25 mars

 

 

Dans mon Musée imaginaire lacanien ( La Lettre Volée, 2009), j’ai dit tout le prix qu’a eu pour moi La tempesta de Giorgione, un des tableaux tenus pour les plus énigmatiques de l’histoire de l’art, source de multiples exégèses et commentaires savants. Paul Veyne, dans son bel ouvrage Mon musée imaginaire (Albin Michel, 2010),  y va à son tour d’une hypothèse dont je viens de prendre connaissance et qui m’amuse, car elle va en sens exactement inverse de la mienne.

Selon Paul Veyne, la source du tableau de Giorgione pourrait être une légende oubliée, qu’il imagine. Jupiter aurait fait un enfant à la fille du roi d’une cité – représentée dans l’arrière-plan. Apprenant la grossesse de sa fille, le roi l’en aurait bannie. Un berger, découvrant la malheureuse, lui aurait apporté sa protection et s’en  serait épris, à la satisfaction de Jupiter, ce dont fait signe la foudre qui éclate.

Cette lecture est assurément séduisante.  Même si elle ne rend pas compte de certains éléments qui demeurent  énigmatiques, et que Paul Veyne mentionne cependant, telles les deux colonnes brisées près desquelles se tient le berger, elle inscrit cette scène dans le fil limpide d’une narration dans un style familier à l’Italie de  la Renaissance.

La tempesta  m’a accompagné depuis ma prime adolescence. Ce tableau, que je ne connaissais pourtant qu’à travers des reproductions,  me fascinait J’ai évoqué  dans mon livre l’émoi  érotique où m’avait plongé un rêve qui la reconstituait. J’ai compris, plus tard, les coordonnées fantasmatiques de ce rêve. Mon intérêt pour l’oeuvre ne s’en est pas éteint. Mais il s’est déplacé. J’y ai vu  la mise en forme la plus exemplaire de l’énigme en tant qu’énigme. Le tableau ne demande pas à être interprété parce qu’il est énigmatique. Il est énigmatique parce qu’il représente l’énigme dans son caractère de pure énigme, résistante à toute entreprise herméneutique. Mais ce n’est pas dire qu’il ne comporte pas une signification profonde, l’énigme n’étant jamais que le comble du sens.

Quelle pourrait donc être cette signification sur fond d’énigme ? J’ai avancé qu’elle touchait au mystère de la paternité. Giorgione est né en effet de père inconnu. De sorte que ce berger secourable selon Paul Veyne, loin de s’apprêter à rejoindre la  femme donnant le sein à l’enfant, leur jetterait en vérité un dernier regard avant de disparaître. L’histoire reconstruite par Veyne invalide-t’elle cette analyse? Après tout ce n’est peut-être le cas qu’en apparence. Car si Giorgione a effectivement voulu représenter un récit oublié proche de celui-là, ne serait-ce pas parce que s’y retrouvent les éléments de son drame personnel en les retournant et en leur apportant une résolution providentielle?

 

Dimanche 15 mars

Voici le texte de ma dernière chronique ( M’enfin ! ) sur Lacanquotidien, à propos du Musée d’Art Moderne de Bruxelles, dont la fermeture il y a quatre ans fait plus que jamais symptôme du bas de plafond des nains qui nous gouvernent.

Ubu au musée

A Jean Moulin, dont il fût le secrétaire, Daniel Cordier posa cette question quelques semaines avant son arrestation par la Gestapo: qu’y aura-t’il de plus urgent à entreprendre une fois la guerre terminée ? Créer un ministère des Beaux-Arts et un Musée d’Art Moderne, telle fut la réponse, à la grande surprise de Cordier, qui tenait jusque là l’intérêt de Moulin à l’endroit de l’art moderne pour une couverture de son activité de résistant. [1]

 

L’art aussi est le lieu d’un combat. Cependant que le musée de Mossoul était saccagé par les enragés de l’Etat Islamique, on saluait la réouverture du musée de Bagdad.  Et à l’heure où à Liège, se tient une exposition reconstituant partiellement celle de “L’art dégénéré” organisée par les Nazis à Lucerne en 1939,  il n’est pas inutile de rappeler le propos de Jean Moulin. Puissent à Bruxelles le méditer tout spécialement ceux qui ont en charge la politique muséale et, dans leurs mains, le sort du Musée d’Art Moderne.

 

Celui-ci en effet a fermé ses portes depuis février 2011. Sur la décision du Directeur des Musées Royaux d’Art et d’Histoire, il était sans vergogne délogé au profit de son enfant chéri, le  nouveau Musée “Fin de Siècle” , ainsi nommé avec une ironie qu’on tiendra charitablement pour involontaire.  Quatre années ont passé, quatre ministres se sont succédé, qui n’ont pas fait avancer d’un pouce la question de sa réouverture. [2]

 

On apprenait cependant cette semaine le rachat par la Région bruxelloise d’un bâtiment destiné, après aménagements,  à accueillir ses collections. Tel est du moins le voeu de son Ministre-Président…car celui-ci n’est pas en charge de la politique muséale, qui est du ressort du gouvernement fédéral, et plus directement de Mme Elke Scheurs, ministre NVA (nationaliste flamand ) . Or cette dernière considère pour sa part que si le Musée d’Art Moderne doit rouvrir ses portes –ce qui est bien le dernier souci de son parti – , cela n’a qu’à se faire dans les lieux qu’il occupait précédemment, à présent dévolue au Musée “Fin de Siècle”! Resterait donc à déménager ce dernier!

 

Cette situation ubuesque, qui  ne pouvait naturellement survenir que dans le royaume de Belgique, eut fait sourire –ô combien- le cher Marcel Broodthaers, qui en 1968, alors que n’existait pas encore le Musée d’Art moderne, décida de la création chez lui rue de la Pépinière – à quelques pas des Musées Royaux-  d’un Musée d’Art moderne –département des Aigles, rassemblant quelques caisses en bois vides et des cartes postales reproduisant des oeuvres…du XIXème Siècle! Au départ un canular, l’entreprise se complexifia, au point de devenir elle-même, comme on sait, une oeuvre majeure de la modernité. [3]

 

Il est piquant de penser qu’à présent, dorment dans les réserves inaccessibles du Musée d’Art Moderne, autrement dit dans des caisses, de nombreuses oeuvres de Marcel Broodthaers .

 

 


[1] Daniel Cordier, Alias Caracalla, Paris, Gallimard, 2009, p. 1015 et p.1O48

[2] Pour connaître tous les développements de l’affaire, voir le blog http://museesansmusee.wordpress.com

[3] A propos de Marcel Broodtaers et son  Musée d’Art Moderne –département des Aigles, je me permets de renvoyer à mon étude Un cri de guerre: le musée fictif de Marcel Broodtaers, in Un musée imaginaire (sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest), n° 606 de la NRF, Paris, Gallimard, 2013

 

Dimanche 1 mars

Il est des livres qu’on achèterait rien que pour leur titre. Alors, Brouillon d’un baiser - quel plus beau titre pour un livre ? C’est celui que Marie Darrieussecq a donné à la traduction qu’elle a établie de cinq textes inédits de Joyce retrouvés récemment, quatre textes ô combien précieux puisqu’ils constituent les premières ébauches connues de Finnegan’s wake, le premier pas du phénoménal work in progress joycien après Ulysses. 

Un brouillon donc. Un brouillon dont Joyce trouve l’idée en 1922 à partir de la lecture d’un numéro d’une revue littéraire (Criterion) , dans laquelle parait une critique  d’ Ulysses de la plume de Valéry Larbaud, ainsi que des extraits du Wasteland de T.S.Eliot. Mais c’est un article consacré au mythe de Tristan et Yseult qui retient surtout l’attention de Joyce, qui rédige aussitôt le premier des cinq textes traduits par Marie Darrieussecq.

Tristan et Yseult vont être accommodés à une bien curieuse sauce, dont il est fascinant de suivre la fabrication depuis cette première mouture jusqu’au cinquième texte où il n’en reste d’ailleurs pratiquement rien. Tout tourne autour du premier baiser de Tristan et Yseult, sorte de réplique anticipée de celui du Bloomsday,  le 16 juin 1902 entre Joyce et Nora. Au coeur de cette célébration, le ravalement, voire le scatologique,  sera donc au rendez-vous.

Joyce dresse d’abord le  portrait des  tourtereaux. Pour Yseult , cela donnera: Côté prudence, elle laissait toujours la clé de son armoire dans la serrure de son armoire, la plume de son encrier dans le col de son encrier, le pain sur la plaque tiède; (…) Côté instruction, en géog, elle savait que l’Italie est une botte courbée, l’Inde un jambon rose et la France un plaid en patchwork; (…) Côté charme, elle savait faire la démonstration de ses jambes aux bas couleur chair avec une jupe aussi courte que possible dans la position d’une Sainte Nitouche … Quant à Tristan: Lui le gentleman avait une tête de bicarbonate. D’abord c’était un martyr de l’indigestion, plutôt enclin aux hémorroïdes (…). D’une pâleur fièvreuse, où se lisait l’action des hautes mers sur un estomac abstinent, il contemplait les saints fantômes de ses amours estudiantines, Henriette au sommet de la botte de foin, Nenette de l’Abbaye derrière la porte de la buvette, Marie-Louise toute de plaisir et de puces, Suzanne pompette attrape-moi si tu peux, et la dernière, mais pas la moindre avec ses os pointus, la bonne du curé de la paroisse locale. 

Premier récit de la rencontre : Epouvantablement, il la passamoura de l’oeil avec une expression bordée de noir. Elle leva les yeux suprêmement satisfaits. Car désormais elle tirait plutôt plein pot de son persiflage qu’il était un esclavamour à vie (…) -Johnny qui sourit, quémanda-t’elle gynélexicalement, est-ce que tu mêmemême un titi pou ? (…) Toutefois, et avant toutes chose, avant qu’il teste son triangle afin d’éprouver si elle était ainsi que le rapportaient les journaux, une virgo intacta, il lui demanda si elle ne s’était jamais complue à la fornication clandestine avec ou sans contraceptifs. 

Description du baiser: Quand il eut clos son clabec la vive filleréunifia lacteusebouchement la sienne et la sienne et leurs lèvres désunies et le champion breton aussi vif qu’un éclair huilé poussa son émissaire d’amour d’un viril coup de langue au-delà de la double ligne d’avants et d’arrières facétés d’ivoire pleinmilleboum das le goulet de son gosier. (…) Si la vérité réelle doit être dite, elle amouravala son pulpeux propulseur et tous deux ensemble sous une météo des mieux assorties ils y allèrent d’un mélimélomélange tremblitremblant trépitressautant miammiam. Après quoi avant que les traditionnelles dix secondes fussent terminées le prévenant Tristan autorisa quelque détente à sa glorieuzissime prise d’étranglement et retira précautionneusement l’instrument de la parole rationnelle de la procathédrale de la séductivité amoureuse. 

Où l’on voit que tout corps plongé dans un bain de langage reçoit une poussée libidinale au moins égale au poids du liquide verbal déplacé. Car tout cela se complexifie progressivement. La scène est finalement observée au travers du prisme voyeuriste de  quatre vieillards lubriques, créatures bisexuées identifiés aux vagues  traditionnellement prophétiques de la mer d’Irlande. Et dans Finnegan’s wake, ces quatre personnages tiendront une place essentielle.

Comment dire / Où se mettre : ce titre-là n’est pas mal non plus. C’est celui d’un spectacle mis en scène par Léa Drouet à la Balsamine, inspiré de quelques lignes de Danièlle Collobert dans Meurtre (P.O.L., 2004). Il reste encore quelques jours pour le découvrir et il le mérite. A son issue, le spectateur a fait l’expérience percutante et topologiquement unheimlich d’être délogé de sa place en même temps que l’espace de la représentation lui-même s’est comme invaginé, curieusement retourné  de l’intérieur vers l’extérieur.  Un oxymore condense l’opération : la place est COMPLETEMENT… déserte.