Dimanche 25 janvier

Scandaliser est un droit, être scandalisé un plaisir. Ceux qui s’y refusent sont des moralistes. Qui parle comme cela de nos jours ? Alors, s’il est un film à voir absolument dans le contexte présent, dans la « situation » comme il se disait en 1975, année de la sortie de Salo,  c’est le sublime, envoûtant et nécessaire Pasolini d’Abel Ferrara.

Par hasard, à la grâce d’une insomnie (une de plus), j’ai revu sur Arte cette semaine La Ricotta.  C’est une allègre farce contant le tournage de la Passion du Christ par un metteur en scène connu, dont le rôle est tenu par rien moins qu’Orson Wells. Pour jouer le rôle du bon larron, celui qui demandera au Christ de dire un mot à son père en sa faveur une fois aux cieux, on recrute un pauvre type qui traîne par là, objet de la risée de tous parce qu’il ne songe qu’à bouffer tout le temps.  Finalement, il meurt sur sa croix avant d’avoir pu prononcer sa réplique!  Pas de quoi fouetter un chat, et cependant ce film valut à Pasolini une condamnation -notez bien les termes- pour « outrage à la religion d’Etat ». L’année suivante, il prenait les censeurs à revers avec son bouleversant  Evangile selon Saint Mathieu. 

L’art narratif est mort. J’écris des paraboles, qui décrivent la relation entre un auteur et ce qu’il crée, dit notamment Pasolini (incarné superbement par William Da Foe) dans le film d’Abel Ferrara. Ce propos en est le fil rouge, un fil qui se tisse à cet autre: Dans ce pays, un désir de mort nous lie comme des frères.  Nous sommes dans l’Italie des « années de plomb ». De là cette « vitalité désespérée » -titre d’un de ses recueils de poésies- qu’Abel Ferrara a su magistralement mettre en scène, avec une fort judicieuse économie de moyens.

Non, décidément, il n’y a plus personne pour parler aujourd’hui comme Pier Paulo. Ni écrire, comme il s’y appliquait fébrilement sur son Olivetti  Lettera 22 , la même que celle sur laquelle je tapais de mauvais poèmes à cette époque révolue.

 

 

Samedi 17 janvier

A en croire Christine Angot, ce n’est pas le moment de chroniquer Houellebecq. Ca ne l’empêche pas d’y aller d’une page entière dans Le Monde des livres de cette semaine pour prendre le contrepied d’Emmanuel Carrère dans le précédent supplément du même journal et nous dire toute la détestation que lui inspire Soumission et son auteur.

Moi, elle commence à m’énerver, Christine Angot avec ses fatwas. Hier Marcela Iacub, aujourd’hui Michel Houellebecq et Carrère au passage, voilà Angot, dans la pose du grand écrivain outragé,  drapée dans sa toge de procureur impitoyable de la République des Lettres, qui lance sans vergogne l’anathème sur quelqu’un qui, à l’en croire,  » salit celui qui le lit ». Pour un peu, elle tiendrait  à propos de Soumission les propos abjects du bonhomme qui disait d’Une semaine de vacances : « C’est un livre qui finira là où il commence: dans les chiottes. »

En vérité,il y a quelque chose de complètement étranger à Christine Angot:  le rire. Comme les moines du Roman de la Rose d’Eco, ou comme les talibans afghans, elle est absolument insensible au rire. Pire, elle le condamne. Or s’il est une raison majeure de chroniquer aujourd’hui Soumission, c’est bien moins à cause du  carambolage des dates entre les attentats contre Charlie Hebdo et la sortie des prophéties du mage Houellebecq, comme le titrait justement Charlie fin décembre, que pour l’arme la plus efficace qu’il nous procure pour surmonter ces atrocités, à savoir le rire. Et je vois plus de misanthropie et de violence dans l’imperméabilité au rire d’Angot que dans la peinture drôlatique et la mélancolique configuration du dernier rivage que Michel Houellebecq fait de notre temps.

Mercredi 13 janvier

Plus d’une personne m’a demandé  pourquoi, jusqu’ici, je n’avais rien dit sur mon blog à propos de Charlie Hebdo . Jacques-Alain Miller m’a épargné cette peine par deux articles excellents sur le Le Point  en ligne: L’illusion lyrique et L’amour de la police. On les trouvera aussi  sur www.lacanquotidien.fr , auquel j’ai pour ma part adressé le billet qui suit:

Michel Houllebecq au Métropole

Tout a basculé en un jour – exactement le 30 mars 2013; je me souviens que c’était le week-end de Pâques. Je vivais à l’époque à Bruxelles et j’allais de temps en temps boire un verre au bar du Métropole. (…) Le matin du 30 mars, je passais devant par hasard et j’ai vu une affichette qui indiquait que le bar du Métropole fermerait définitivement ses portes le soir même. J’étais stupéfait; je me suis adressé aux serveurs. Ils ont confirmé; ils ne connaissaient pas les raisons exactes de la fermeture. Penser que l’on pouvait jusque là commander des sandwiches et des bières, des chocolats viennois et des gâteaux à la crème dans ce chef-d’oeuvre absolu de l’Art Nouveau, que l’on pouvait vivre sa vie quotidienne entouré par la beauté, et que tout cela allait disparaître, d’un seul coup, en plein coeur de l’Europe!… Oui, c’est à ce moment-là que j’ai compris: l’Europe avait déjà accompli son suicide. (…) J’ai donc passé cette dernière soirée au Métropole, jusqu’à sa fermeture. Je suis rentré chez moi à pied, traversant la moitié de Bruxelles, longeant le quartier des institutions européennes – cette forteresse lugubre, entouré de taudis. Le lendemain, je suis allé voir un imam à Zaventem. Et le surlendemain – le lundi de Pâques – en présence d’une dizaine de témoins, j’ai prononcé la formule rituelle de conversion à l’islam. [1]

 Comme l’a très bien dit Emmanuel Carrère dans Le Monde des livres [2] ,  ce  n’est pas de ce qui arrivera demain que nous parle Michel Houllebecq dans Soumission mais bien de ce qui se passe aujourd’hui.  Il ne prédit pas plus l’avenir que ne l’ont fait  Aldous Huxley avec Le meilleur des mondes , ou  Georges Orwell  avec 1984. Mais comme ces  deux romans,  Soumission est une fable,  qui tel un prisme grossissant, donne à voir les contradictions, les fractures, les ambiguités, les fantasmes, les peurs et les changements profonds qui sont à l’oeuvre dans nos sociétés occidentales.  Ainsi, à l’image de la France imaginée en 2022 selon Michel Houellebecq, la Belgique voit accéder au pouvoir un parti musulman, solution providentielle, mais improbable, au différent entre flamands et  francophones!

C’est qu’en 2022, Houellebecq fait se jouer le second tour de l’élection présidentiel entre la fille à Jean-Marie et le représentant d’un nouveau parti, la Fraternité musulmane, Mohamed Ben Abbes. Champion  d’un islamisme soft,  celui-ci obtient le raliement de l’UMP et du PS, l’un et l’autre  en pleine déliquescence.  Ben Abbes n’entend pas seulement réformer la France. Il a aussi de grands desseins pour l’Union Européenne, qu’il entend élargir à tout le bassin méditérannéen.

Que , dans ce contexte, la bascule qui conduit François vers l’islam se situe à Bruxelles,  capitale de l’Union – que Ben Abbes rêve d’ailleurs de délocaliser – ne tient  pas de  l’anecdote.  Elle prend même toute sa portée au vu de certains  penchants de l’Europe démocratique dont la petite amie juive de François s’est souvenue en émigrant vers Israël.  François se consolera aisément de ce départ par la grâce des trois épouses que lui autorise les nouvelles lois familiales , entrées en vigueur à la satisfaction générale.

Revenons au bar du Métropole.  Celui-ci  a fort heureusement été réouvert voici quelques mois.  C’est un lieu cossy,  particulièrement agréable pour y lire.  Dans ce décor fin de siècle conçu par Alban Chambon, on imagine sans peine le Des Esseintes d’A rebours  de J.K. Huysmans, dont la figure se superpose explicitement à celle de François, l’antihéros de Soumission.  François se convertit à l’islam à rebours de Huysmans – dont il est un spécialiste universitaire -se convertisant au catholicisme. On voit à ce jeu de miroir littéraire très médité combien le roman de Houellebecq se situe à une hauteur dont n’ont pas soupçon les critiques hâtives à la Joffrin, pour qui Houellebecq  installe Marine Le Pen,  non pas au bar du Métropole, dieu merci, mais au Café Le Flore.

 A Bruxelles, où  en 1876, il édita son premier roman Marthe,histoire d’une fille… afin d’échapper à la censure, Huysmans vint fort régulièrement.  Je ne sais s’il y fréquenta le bar du Métropole, mais il en  apprécia beaucoup les bordels en compagnie de ses amis Hannon, Rops et Lemmonier. [3]

La décadence européenne esr décidément une vieille affaire.

 



[1] Michel Houellebecq, Soumission, Paris, Flammarion , 2015, p.255-257

[2] Article d’Emmanuel Carrère  dans Le Monde des livres (5/1/2015)

[3] Cf. Christian Berg,  J.-K.Huysmans et le mysticisme des riddecks, in  J.-K.Huysmans (études réunies par Marc Streels) , Amsterdam, CRIN 42, 2003

Jeudi 1 janvier 2015

Autant l’exposition Rubens au Bozar à Bruxelles est irritante – c’est de de la gonflette -,  autant à Londres l’exposition  Rembrandt (The late works)  à la National Gallery est source d’instants bouleversants.

Il y a d’abord les autoportaits. Aucun peintre avant lui ne s’était pris de cette manière pour objet d’étude.  Rembrandt en laissa près d’une centaine. Autant de leçons d’anatomie de l’âme du Docteur Rembrandt. Lumineuse et mystérieuse confession, poursuivie sa vie durant, et qui redouble d’intensité dans les quinze dernières et douloureuses années d’une existence scandée par les deuils et  les difficultés matérielles.

Il y a les chefs d’oeuvre que sont La conspiration des bataves , La leçon d’anatomie du Dr Deyman, La guilde des drapiers d’Amsterdam, le couple d’Isaac et Rebecca connu sous le nom de  La fiancée juive, Bethsabée et le Roi David,  le portait d’Alexandre le Grand, ceux de Jacob et Margaretha Trip ou de la femme au petit chien du musée de Toronto. Il y a son fils Titus, âgé d’une douzaine d’années, rêveur, assis à son bureau, et puis Titus encore quelques années plus tard en habit de moine. Oeuvres de commande, scènes religieuses ou mythologiques, témoignages intimes, toutes ces oeuvres irradient de la plus profonde acuité de vue jamais donnée à un peintre.

Voyez donc la sublime Lucrèce conservée à Minneapolis. Pour elle seule, il faut  se précipiter à Londres. Congédiez les Lucrèce de Cranach, de Titien ou de Tintoret. Oubliez l’histoire romaine, la vertu outragée, l’honneur plus cher que la vie. Rembrandt ne raconte plus rien de tel. Sous les traits bouleversants de cette jeune femme belle comme le jour, il peint seulement, dépouillée de tous les semblants, la douleur d’exister, nue, violente et démunie, sans retour.

Certes le choix de la figure de Lucrèce n’a rien d’anodin. Quelques années après la perte de Saskia, sa première épouse, qui lui laisse un fils,  Rembrandt  s’éprend d’ Hendrijkje Stoffels. Leur union est condamnée par l’Eglise luthérienne, et Hendrijkje excommuniée. Difficile de ne pas reconnaître celle-ci, décédée peu auparavant, dans la Lucrèce de Rembrandt. Mais en ce regard abandonné, cette bouche qui se crispe, ce frêle et mélancolique visage implorant, et ce sang au goût de larmes, Rembrandt a su traduire dans une image indélébile,  comme personne avant ni après lui, le malheur le plus intime, le sourd désespoir kierkegaardien de la maladie à la mort, et la vie qui se vide avec l’amour qui s’en va.