Samedi 27 décembre

Bon, que faire entre les fêtes ? Récapituler l’année:  dangereux.  Des projets: fumeux. Des résolutions: aventureux.  Le bilan de la marche du monde; non, de grâce ! Les comptes, horreur ! Du rangement, peine perdue ! Se reposer: la barbe!  Ne rien faire: oui sans doute, mais alors, comme disait Marguerite Duras, bien ne rien faire. La recette ? D’abord ouvrir les fenêtres. Il fait froid, peu importe. De l’air frais.  Elargir l’horizon. Quoi? C’est un désert? Evidemment. quelle découverte ! Mais on y trouve  des oasis. Y a quand même de belles choses dans la vie, y a même des tapis persans ! (Romain Gary, La vie devant soi) . C’est ma devise ces jours-ci.

N’empêche, que faire? Que puis-je penser ? que puis-je espérer? que puis-je faire? Lisez: que dois-je. il faut toujours que le vieux Kant la ramène avec son impératif catégorique et le devoir. Il est vrai que la question « que faire ?  » tout court est un peu courte, toute léniniste qu’elle soit. Selon Lacan, c’est la question qu’on se pose par excellence quand on n’est pas en règle avec son désir. Vous me direz que lui, il faut toujours qu’il la ramène avec le désir! Ce n’est pas faux. Il le tenait à bien des égards pour un nom du devoir.

Que faisaient Kant ou Lacan, ou Lénine entre les fêtes ?  Voilà une enquête à mener.

Pour ce qui me concerne, je ne fais..;pas grand chose, et je ne m’en plains pas ! Au lieu de songer à 2014, je me suis plongé dans 1944 avec la saison 6 de la très belle série Un village français. Une saison un peu moins enlevée que les précédentes, il est vrai, mais je n’ai pas boudé mon plaisir. Voilà c’est ce que je fais en ce moment:  je ne boude pas mon plaisir

 

Lundi 8 décembre

Il y a Jeff Koons à Beaubourg, mais il y aussi une rétrospective de mon ami Emilio Lopez-Menchero qui  se tient pour l’heure à la Centrale Electrique, et qu’il ne faut pas manquer.

Jeff Koons, on le déteste dans l’exacte mesure où il tape juste. On se plait à rappeler qu’il  fut trader à  Wall Street, comme s’il y avait découvert les ficelles de sa success story, alors qu’il n’y travailla que pour se donner les moyens de faire de l’art. On ferait mieux de remarquer que trader est l’anagramme de retard. Car Jeff Koons est un effet retard ( parmi de nombreux autres, mais pas le moins important)  de Mister Duchamp ( du signe) , qui n’inventa pas seulement le ready-made, mais aussi des « retards ». Son grand Verre n’est pas un retable, mais un retard !

L’art étant l’objet d’un commerce, Jeff Koons fera du commerce et de la consommation de masse une célébration ironique et joyeuse,  élevant à une puissance seconde  images publicitaires, jouets gonflables et  objets fétiches du marché. L’ensemble de l’opération est d’ une efficacité qui laisse pantois.

D’Emilio qui ne fut pas trader, mais d’abord architecte, le moins que l’on puisse dire est qu’il paye beaucoup de sa personne. Pour preuve, sa série de performances Trying to be, dans laquelle il se glisse dans la peau de personnages célèbres fort divers: d’Arafat à Marc Dutroux, en passant par Balzac, James Ensor, Frida Khalo, Picasso, Carlos, John Lennon, et (inévitablement ) Rrose Sélavy. Regardez attentivement la video du travail préparatoire de Trying to be John Lennon. Vous mesurerez que ce n’est pas un jeu (en tous cas pas un jeu facile). Pas vrai Matheo ?

On rit beaucoup cependant dans cette exposition. La montée par Emilio en tenue de toréador de l’Aubisque (ou du Tourmalet ? ) sur une bicyclette au  guidon en cornes de taureau est irrésistible. Idem pour cette autre video où, en tenue de sumo, il s’attaque à sa propre image dans un miroir. Version grotesque et ô combien  pathétique du mythe de Narcisse. Impeccable aussi la performance orchestrée en 2011 à l’occasion d’Artbrussels, la foire d’art contemporain, au milieu de laquelle des « techniciens de surface » (!) déplacaient un énorme tube. Car Emilio est un génie du déplacement. Ne vendait-il à Venise parmi les marchands ambulants africains des répliques miniatures de…l’Atomium! Il semble bien qu’il n’y eut que le regretté Jan Hoet pour en acquérir un exemplaire !

 

 

 

 

Samedi 6 décembre

Pour ma « chronique belge » -M’enfin! -  dans Lacan Quotidien, j’ai publié un hommage à Pierre Rijkmans, alias Simon Leys, décédé cet été, en commentant plus spécialement son dernier ouvrage Le studio de l’inutilité. A lire donc sur le site http://www.lacanquotidien.fr .

Mercredi 3 décembre

J’ai eu la visite de Juliette Le Monnyer , caméra au poing et arborant fièrement sa banderolle, qui dit : Nous sommes le contraire de l’ataraxie et non:  Nous ne sommes pas une ataraxie - mea culpa, je m’en étais souvenu un rien  approximativement. C’est le genre de formules qui fleurissaient en mai 68. Je n’avais que des raisons de l’accueillir, tant une telle phrase donne le la de l’expérience psychanalytique.

C’est le genre de phrase qu’on imagine bien aussi dans un film de Jean-Luc Godard. Enfin j’ai vu Adieu au langage. Un chien, qui va librement, toujours seul, et à qui il n’est adressé la parole qu’une fois, pour le mettre dehors, un homme et une femme étrangers l’un à l’autre, et le monde comme une USINE A GAZ, avec la guerre à l’horizon.  Une parfaite illustration de ce propos de Serge Daney: Un c’est la solitude; deux c’est le couple; à partir de trois c’est la guerre mondiale. Mais aussi le lac Leman, des rivières, de la neige, le ciel, des arbres, des feuilles mortes. Des images sublimes. Ce serait un hymne rousseauiste à la nature (qui plus que Rousseau a rêvé de dire adieu au langage?)  si Godard ne s’employait pas à briser toute complaisance contemplative. Ce à quoi son usage retors de la 3D réussit à merveille.