Samedi 20 septembre

Ces derniers jours, je m’efforce vaille que vaille de mettre un peu d’ordre dans mes papiers. Contrairement à Georges Perec, ranger / classer n’est pas mon fort. Je peux même dire que je n’ai absolument aucun sens du rangement, de sorte qu’entreprendre une telle opération me conduit tôt ou tard, mais immanquablement, au renoncement. Vient toujours le moment où, découragé, je ne m’y retrouve plus du tout, n’ayant en somme fait que remplacer un bordel par un autre. Comme ce serait soulageant pourtant d’y voir clair!

Donc, ce matin, pris d’un élan aussi intrépide que vain, je décide de faire place nette et m’attaque à quelques piles de papiers. Grande satisfaction d’abord: je jette allégrement quantité de factures ( et rappels divers !), ou autres contrats d’assurance, journaux, revues et programmes  plus inutilement conservés les uns que les autres. Beau résultat: pas moins de trois sacs poubelles. Mais parallèlement, un sol jonché d’archives de toutes sortes dont, soit j’hésite à me défaire ( mais sans savoir où les mettre), soit  sur lesquelles je voudrais rejeter un coup d’oeil ( mais quand? ) avant de les balancer. Ce dernier cas de figure est le plus paralysant. C’est ce qui m’arrive, et ce n’est pas la première fois,  avec toutes les notes que j’ai conservées de mes cours de chinois classique, dont j’ai pourtant tout oublié, et qu’il me déprime de rouvrir ! J’en suis là depuis deux ou trois heures, c’est sans issue !

Etre désordonné a cependant un grand avantage. On retombe  tout-à-coup miraculeusement sur des choses qu’on avait complétement oubliées, et qu’on n’aurait pas ce plaisir exquis de retrouver si on les avait définitivement enterrées dans des armoires bien ordonnées. C’est alors comme si survenait un signe de notre inconscient lui-même. Comme si tout ce travail de soi-disant rangement et de tri n’avait eu d’autre but secret que de refaire surgir du chaos tel ou tel message, telle ou telle parole gelée, qu’on avait confusément besoin d’entendre. Et là, je suis ravi car je viens de retrouver une image sur laquelle je désespérais de jamais remettre la main. Certes elle a un peu jauni, je l’avais découpée dans « Le Soir » du 21 août 1993, mais je la trouve toujours aussi sublime: c’est une photo du sauteur en hauteur cubain Javier Sotomayor, prise sous un angle tel qu’il figure le plus beau Christ en croix qu’il m’ait été donné de contempler. Il est possible qu’elle se retrouve aisément via Google, mais bon, je ne vérifierai pas,  ce fût pour moi une belle récompense après de bien stériles efforts.

 

Jeudi 18 septembre

J’ai déjeuné ce midi à Paris avec Marcela Iacub, qui ouvrira le bal de la prochaine saison du « cabinet de réflexion » au Théatre Marni ( thème de cette année: Politiques du corps). il y avait aussi Lola, sa  fort sympathique petite chienne. Du coup, nous avons beaucoup parlé des animaux, des perroquets, des girafes, des éléphants. Préfère-t-elle la société des animaux à celle des hommes? Il lui arrive en tous cas d’avoir honte d’appartenir à l’humanité.

J’ai pris grand  plaisir à cette conversation. J’ai découvert une personne originale, d’une grande vivacité intellectuelle, mais aussi quelqu’un d’étonnamment sensible, qui en vérité n’a rien d’une cynique. Sa détestation du moralisme ambiant tient peut-être d’un certain attrait pour la transgression, mais d’abord de la conviction politique.

Marcela Iacub a beaucoup écrit sur le droit, tout spécialement en matière de moeurs. Mais  ses réflexions à ce propos croisent bien des aspects de la vie sociale: économie, urbanisme, santé, art. Elle  aspire à une société libertaire, dont les institutions veilleraient à favoriser le désir et élargir le lien social au lieu de le rétrécir. Un idéal fouriériste teinté de Wilhelm Reich qu’on pourrait tenir pour candide si il n’y avait pas chez elle quelque idée de la solitude foncière de l’être humain et des malheurs que l’impératif de jouissance peut aussi occasionner. C’est ainsi qu’elle peut soutenir que nous sommes des sortes de  machines sexuelles dont toutes les passions ont droit de cité, et en même temps porter une vénération à Léon Tolstoï, dont ce n’était quand même pas exactement la pente !

 

 

 

 

 

Mercredi 10 septembre

Y a un mec qui me tue depuis que je me suis inscrit sur Facebook, c’est Laurent de Sutter. A dire vrai, il est devenu ma raison majeure d’aller y un jeter un oeil quotidiennement, tant il m’amuse, m’effare, m »épate, me cisaille, biffer les mentions inutiles , il me me me…je ne sais comment dire ça.

Là en quarante huit heures, il a glissé nonchalamment pas moins d’une dizaine de « billets », qui, avec le même détachement superbe,  nous invite à un duo avec une strip-treaseuse au cours d’une  » semaine de la pop philopsophie » (un signifiant de son invention) et nous annonce sa nomination au titre de professeur de théorie du droit à la VUB ! Dans l’intervalle, nous aurons noté la recette d’un cocktail inédit ou d’un food porn à tomber, en écoutant Grove Washington Junior pour se souvenir ( un instant) qu’on est mortel, compris qu’avec Joyce , Sterne et Poncon du Terrail, il convient de lire les Syllogismes de l’amertume de Cioran ( au moins rien que pour le titre), appris la distinction définitive entre  le point Godwin et le point G.

Que voulez-vous qu’après de tels  feux  d’artifice, j’aille laborieusement bafouiller sur Facebook. N’est pas dandy qui veut !

 

Vendredi 5 septembre

En dépit des lectures, hautement recommandables, de Walter Benjamin et de Samuel Beckett, pour diverses raisons, je n’ai pas passé un été merveilleux, loin s’en faut. Et s’il est vrai qu’on repousse beaucoup de choses à la rentrée, pour ma part ce que je remettrais volontiers à plus tard, c’est bien la rentrée! Enfin! Foin des états d’âme!

Ce qu’on appelle la rentrée littéraire n’est pas le moins agaçant.  Parait que le grand événement s’appelle Trierweiler. C’est tout dire. Comme le notait fort bien ce matin Gilles Collard sur Musique 3, ce battage commercial orchestré par les grandes maisons d’édition est un cache-misère, qui  dissimule la situation difficile des petits éditeurs, des libraires et de la grande majorité des auteurs. C’est ainsi qu’Aden, la maison d’éditions fondée par Gilles Collard,  n’a, bien heureusement,  été sauvée de la faillite qu’in extremis.  Le prix de fabrication des livres a certes baissé mais le  problème crucial aujourd’hui est celui de la distribution. J’en sais quelque chose avec mon malheureux Envers du décor.La preuve, Gilles, je ne pense pas qu’on puisse le trouver en ta librairie Joli Mai...