Dimanche 27 avril

Huit cent mille personnes, plus certainement Philippe Sollers,  étaient aujourd’hui à Rome pour fêter la canonisation de Jean XXIII et Jean-Paul II.  J’apprends à cette occasion qu’il y a eu davantage de canonisations depuis le pontificat de ce dernier que dans toute l’histoire de la chrétienté ! Que faut-il en conclure? Qu’il y a plus de saints aujourd’hui qu’hier, ou que la sainteté n’est plus ce qu’elle était ? En tous cas, voilà qui laisse de l’espoir à Sollers…

Ma mère était une sainte ! Oui, oui, je suis sérieux. Et même une sainte plurielle ! Son nom de jeune fille était en effet Marguerite Saintes, avec un s à la fin. Sainte Marguerite,  la vraie, naquit à Antioche au IV ème siècle et mourut en martyre pour avoir repoussé les avances du gouverneur romain Olibrius. Ma mère ne connut pas ce triste sort, puisqu’elle épousa mon père, un drôle d’olibrius aussi à dire vrai ! A mon avis elle commit une erreur, que ma venue au monde ne suffit nullement à racheter!

Récemment une personne chère me disait que j’avais parfois un air craintif en lui parlant. En y réfléchissant, il m’est revenu un souvenir. A l’âge de six ans, je lis dans une bande dessinée ( Timour dans le Journal de Spirou) le mot « décapité ». Je me tourne vers ma mère, et lui demande la signification de ce mot inconnu. Là-dessus, elle s’emporte et m’enjoint de laisser cette lecture, sans répondre à ma question. Terrible malaise.  Il y avait donc des mots à ne prononcer qu’avec prudence.  Il se trouve que Sainte Marguerite d’Antioche est morte…décapitée!

Zurbaran fit de Sainte Marguerite d’Antioche un portrait sublime,  conservé à la National Gallery. Il n’est pas présent dans la magnifique exposition Zurbaran, qu’on peut voir en ce moment au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Pas plus que l’émouvante Sainte Agathe du Musée de Montpellier, présentant ses deux seins coupés  sur un plateau comme elle proposerait des fruits, et dont on pense qu’elle représente le même modèle. Mais on y croise d’autres saintes, Sainte Engrâce, Sainte Ursule, et surtout Sainte Casilde, dont le cou se penche avec la même exquise délicatesse que celui de la Sainte Agathe, ou  de la Sainte Apolline du Louvre.

Mercredi 16 avril

J’ai déserté ce matin le congrès de l’AMP pour aller visiter au Grand Palais l’exposition Bill Viola. Bill Viola a fait l’expérience précoce d’une bascule subjective radicale: à l’âge de 6 ans, il manque de peu de mourir noyé. Il n’éprouve aucune angoisse à ce souvenir mais au contraire, un sentiment de plénitude. Il aurait aimé rester là pour l’éternité. C’est ce moment singulier, auquel il fut arraché, qu’il s’emploie à restituer à travers plusieurs de ses videos les plus célèbres. L’eau en est l’élément omniprésent. Il reste que Bill Viola a survécu. On mesure combien cela lui est douloureux à cette video où à une dizaine de reprises il échoue à retenir sa respiration: dix apnès pour forcer en vain  la porte de l’éternité. La voie commune pour surmonter la division subjective est de s’appareiller à un objet. La voie de Bill Viola n’est pas celle-là: elle est de tenter de s’évanouir  comme sujet dans un élément naturel, de  se résorber dans l’eau, dans le feu, dans l’air, dans le feuillage d’un arbre, dans le sable du désert, au fil d’une sorte d’expansion temporelle, de dilatation de l’instant,  dans une sorte d’envoûtement qui ne s’éprouve qu’en ces rêves d’une durée  immesurable dont Dali fixa pourtant l’image dans ses montres molles. La magie à l’oeuvre dans ces diverses variations sur cette expérience de jouissance  inaugurale ne se retrouve plus de la même manière dans les oeuvres plus narrativement construites, telles le cycle Going forth by day, auxquelles Viola s’est aussi consacré ces dernières années. Celles-ci continuent pourtant à être traversées par la même aspiration fondamentale, dont témoigne The Dreamers, l’installation avec laquelle se clôt l’exposition, comme se closent les yeux sur les songes immortels.