Mercredi 19 février

Dans mon premier billet écrit en vue de ce blog il y a 2 ans (cf.l’Avant blog),  j’avais dit le bonheur que m’avait donné la création de La nostalgie de l’avenir, adaptation pleine d’intelligence de La mouette de Tchekhov par Myriam Saduis, récompensée l’an dernier par la critique belge au titre de meilleure mise en scène de la saison 2012. Avec une distribution renouvelée, La nostalgie de l’avenir -beau titre dû à Antoine Vitez- est repris ces jours-ci au Théâtre Varia.

Antoine Vitez avait mis en scène  naguère un sublime Hamlet au Palais de Chaillot, dont je garde un souvenir inoubliable et dont, sur Youtube, on peut retrouver quelques scènes. Vitez mit aussi en scène La mouette, qui, faut-il le rappeler?, est une pièce directement inspirée d‘ Hamlet.  A bien des égards, la pièce de Tchekhov est à celle de Shakespeare ce que cette dernière est à l’Oedipe Roi de Sophocle.  De l’une à l’autre, se retrouvent, déplacés,  les mêmes éléments structuraux. Hamlet est à Treplev, ce qu’Arkadina est à Gertrude, ce que Trigorine est à Claudius et ce que Nina est à Ophélie. Mais d’Hamlet à La Mouette, un personnage disparait: celui du père, dont le fantôme revenait tourmenter Hamlet.

Exit le père donc. Reste le même affrontement sans espoir au désir de la mère, dont la figure est en somme redoublée par celle de Nina, par qui viendra chez Tchekhov la trahison de l’amour. Ophélie séduite par Claudius:  voilà comment tournent les choses dans La Mouette ! Et si Trigorine, lassé de Nina, reviendra vers Gertrude, il n’en ira pas de même entre Nina et Treplev, malgré les implorations de celui-ci.

La nostalgie de l’avenir débute par la scène finale du suicide de Treplev. Tout est déjà joué. Nous assisterons en somme à la reconstitution du drame, lente remontée dans le temps pour comprendre l’inéluctable  moment pour conclure. La mise en scène de Myriam Saduis rend sensible toutes les coordonnées de la logique de l’acte de Treplev. Elle en dessine impeccablement l’épure. C’est une leçon de théâtre. Une leçon du théâtre comme lieu de pensée, digne du grand Antoine Vitez.

pour plus d’informations, voir le site:  www.myriamsaduis.org

 

Vendredi 7 fevrier

Hier, jour de la Saint Gaston (!) , j’ai inauguré la « chronique belge » qu’à l’invitation de Catherine Mazarus-Matet, je tiendrai plus ou moins mensuellement dans  le bulletin électronique du champ Freudien : Lacan Quotidien. Je la reproduis ici, ce qui ne sera pas forcément le cas des chroniques ultérieures, qu’on pourra trouver sur le site www.lacanquotidien.fr

M’ENFIN

 En Belgique, la division n’est pas seulement linguistique et communautaire : i l y a les inconditionnels d’Hergé et ceux de Franquin.   Je reconnais le grand talent du premier,  mais je compte définitivement parmi les admirateurs du second.

 L’antagonisme remonte loin. Avant de populariser les aventures de Spirou et Fantasio dans leur magazine Le Moustique,  les éditions Dupuis, qui furent un foyer de la résistance dans la région de Charleroi en 40/45, ne voulurent pas des services d’Hergé au lendemain de la guerre.  C’est que Tintin, ce sympathique reporter boyscout, avait pour modèle douteux un certain Léon Degrelle, qui se tenait pour le fils  adoptif du Führer. 

 De nos jours,  le refoulement aidant, Hergé est l’objet d’un culte quasi officiel. Il a son musée à Louvain-la-Neuve, ses commentateurs dévots, ses collectionneurs fétichistes. Une fondation veille, avec un soin jaloux et un sens du marketing plus qu’aigü, à tout usage de son œuvre. Tintin, c’est le Manneken Pis de la BD label « gique ».

 Rien de comparable pour Franquin. Pas de Mausolée de Spirou. Pas d’exégètes patentés. Pas d’héritage mis sous séquestre par des gardiens du temple.

 Dans le Journal de Spirou, dont dans mon enfance, je ne voulais pour rien au monde manquer un numéro, un personnage énigmatique fit un jour son apparition. Il s’appelait Gaston. Personne dans la rédaction ne savait comment ni pourquoi il avait débarqué, version joyeuse du Bartleby  d’Herman Melville, refusant de quitter l’étude notariale où il a cessé tout travail.  Un Bartleby sans mélancolie et idées noires, état dont Franquin n’ignorait rien.

Par ses bévues et ses malices, Gaston réussit le tour de force de se rendre indispensable, y compris à Fantasio qu’il persécute de ses gaffes en cascade, et qui devient à son corps défendant le faire-valoir de cet anti-héros, ennemi décidé du travail , toujours occupé à s’endormir en sursaut sur la pile de courrier qu’il est censé classer.  Rien n’aura jamais raison du symptôme de Gaston : une paresse redoutable  d’inventivité : quand Fantasio croit s’être assuré une prise sur Gaston, c’est sur son double en latex !

 On ne saurait trop recommander la lecture des albums de  Gaston la Gaffe dans le champ freudien. Comme Joyce le symtôme, Gaston  a élevé son nom propre à la hauteur du sinthôme.  Par là il est une figure par excellence de la dérision de l’imposture paternelle, comme je le développerai dans la prochaine livraison de cette chronique , qui tiendra son titre d’une des répliques majeures de Gaston : M’enfin !