Dimanche 19 janvier

Comme à chaque fois que parait un cours de Michel Foucault ( deux d’entre eux, sur les treize tenus au Collège de France de 1970 à 84, restent encore à découvrir ), je suis pris d’admiration. Dans celui-ci :  La société punitive, tenu en 1973, Foucault s’engage dans l’archéologie du système carcéral qui fera, deux ans plus tard, la matière de Surveiller et punir. Il nous y livre aussi dans ses deux premières leçons les lignes de force d’une philosophie politique, dont cette analyse de l’émergence du régime punitif des sociétés capitalistes est une pièce essentielle. A travers cette enquête, s’éclaire en effet ce que Foucault reprendra plus spécialement dans son cours Il faut défendre la société, à savoir que la guerre civile constitue le principe majeur d’intelligibilité de l’histoire , et tout spécialement celle de la société moderne.

Foucault brasse selon son habitude un corpus impressionnant de documents qu’il s’agit pour lui de faire parler. Non pas pour en révéler la vérité occultée, le sens secret, les présupposés idéologiques, les non dits mais pour en dégager la fonction dans une stratégie discursive où ils ont pris leurs effets. Comme le souligne Bernard Harcourt, Foucault tient que tout est toujours dit par les acteurs eux mêmes , qu’il n’y a pas d’idéologie cachée. Ainsi, autour de la figure nouvelle du criminel-ennemi de la société, se met en place tout un champ discursif ( pratique pénale, théorie du droit criminel, discours psychiatrique et sociologique, images littéraires) par où prend forme, à travers et au-delà de cette figure, tout un dispositif de surveillance visant d’abord à la protection des marchandises et de la fortune. La construction des prisons selon les plans du célèbre Panopticon de Jeremy Bentham trouve directement son modèle dans l’architecture conçue au port de Saint-Petersbourg par son frère pour la surveillance des docks!

Que tout est toujours dit par les acteurs eux-mêmes  est un axiome efficace qui se vérifie tous les jours. J’évoquais dans un précédent billet le sort des Afghans auxquels est refusé le droit d’asile. Dès lors qu’ils ne sont pas considérés à ce titre, ce ne sont guère plus que des vagabonds. En les délogeant systématiquement des lieux où ils sont accueillis, que fait-on donc? On les criminalise. Le vagabondage est en effet dans les états modernes, la matrice par excellence de la délinquance, Foucault produit là-dessus des textes éloquents. Mais bien sûr cela ne peut être opéré qu’au titre d’une défense de la société, d’une défense de la société contre les dangers de la délinquance et du vagabondage. De là l’argument  parfaitement cynique, mais ô combien cohérent, de la Secrétaire d’Etat à l’immigration à propos des risques que les Afghans demandeurs d’asile courent  à leur retour à Kaboul. La situation y est peut-être dangereuse, concède Mme De Block, mais attention, elle peut l’être aussi le soir en certaines zones de villes de Belgique! Entendez: j’entends défendre la société belge, c’est une nécessité. Mais c’est aussi une nécessité que la situation y soit considérée , au moins potentiellement,  comme dangereuse. En vertu de quoi il convient donc de prévenir toute aggravation de cette dangerosité et il ne saurait être question de laisser s’installer des vagabonds ! Tout est dit là en effet pour qui veut bien l’entendre.

 

 

Mardi 14 janvier

Par deux fois la semaine dernière,l’occasion m’a été offerte de présenter mon Envers du décor. Au Wiels d’abord, pour une conversation sympathique avec Pauline de La Boulaye, Juan d’Oultremont et Eric Angenot. A l’ACF-Belgique ensuite, pour un autre échange  tout aussi plaisant avec Bruno de Halleux et François Ansermet, qui se trouve être le directeur de la Collection « Psyché », dans laquelle j’ai été accueilli aux éditions Cécile Defaut.

Au Wiels, j’ai hélas beaucoup ramé avec le « Powerpoint ».  Je n’ai pas réussi à montrer certaines des images que je souhaitais montrer, notamment trois d’entre elles  que je devais précisément au Wiels d’avoir découvertes. Je répare tout de suite ici ce malheureux ratage:

Rose-Marie Tröckel : Visage de la guerre

Walter Swennen : Cuirassé

Petrit Halilaj : Poisoned by men in need of some love

A l’Acf-Belgique, la conversation suivait une conférence de François Ansermet, intitulée Quand la science force la réalité.  Son propos se croisait de plus d’une manière avec le mien : de même en effet que la biologie et la génétique ont en quelques décennies  bouleversé  profondément notre rapport à la parentalité,  à la reproduction sexuée, au genre, à la maladie et à notre représentation du vivant comme tel, de même la représentation de la guerre est un prisme à travers lequel nous pouvons mesurer l’incidence du forçage que la science opère dans ce que nous appelons réalité. Sans doute la conférence de François sera-t-elle publiée prochainement, mais ceux que ces questions intéressent peuvent  dès à présent se reporter avec bonheur à son ouvrage Clinique de l’origine (Cecile Defaut éd,  2012)