Lundi 30 décembre

La Belgique n’est en guerre que dans un seul pays: l’Afghanistan. Le Ministère des Affaires Etrangères déconseille vivement de s’y rendre aux citoyens belges. Il faut croire que la situation n’y est pas rose. Mais depuis quatre mois, les Afghans qui s’ imaginaient pouvoir  trouver refuge ici sont menacés d’expulsion et en butte à toutes les vexations. Et depuis le pénible épisode  du Gésu, l’immeuble dont ils furent délogés manu militari, ils se heurtent à l’inflexible Mme Maggy Deblock, coqueluche de l’opinion publique flamande qui la plébiscite déjà comme future Premier Ministre.

En désespoir de cause, ils se sont tourné vers l’actuel chef du gouvernement. Face au silence de ce dernier, ils ont entrepris une marche vers sa ville de Mons -Mons, capitale culturelle européenne 2015, qu’on se le dise!. Une marche à pied, avec femmes et enfants, qui leur a gagné la sympathie de la population wallonne , et dont je lis sur le net le récit par l’avocate Salma Benkhelifa. J’en recommande la lecture réconfortante. I

Le Premier Ministre n’a pas reçu les Afghans davantage à Mons -capitale culturelle européenne 2015, ne l’oublions pas!- qu’à Bruxelles. Il a cependant promis de venir les entendre… au cabinet de Mme Deblock. Alors là, les bras m’en tombent! Le chef du gouvernement , appelé à arbitrer cette triste affaire,  viendra donc assister humblement à l’audience accordée par la Secrétaire d’Etat à l’Asile ! Quand celle-ci lui aura succédé, on peut espérer qu’elle lui rendra la politesse en honorant de sa présence les festivités de Mons, capitale européenne culturelle 2015 parbleu !

Ah, 2015 sera une grande année culturelle, comment en douter? N’apprenons-nous pas qu’en cette année  du centenaire du génocide arménien, c’est… la Turquie qui a été choisie comme pays invité d’ « Europalia ». Malheureuse coïncidence ! On n’y avait sans doute pas pensé, ni à Bruxelles, capitale de l’Europe ni à Mons, capitale culturelle européenne 2015.

Alors un petit conseil à nos grands responsables européens et montois: allez voir sans tarder Belle et Sébastien. Ca se passe en 43, dans les Alpes à la frontière entre la France occupée et la Suisse, et ça ne concerne pas que les enfants.

 

 

 

Mercredi 25 décembre

Blaise Pascal écrivait au Père Noël ! Et des lettres pas banales. Voilà ce que j’apprends à lire En cherchant Majorana d’Etienne Klein ( ed.Flammarion ). Ettore Majorana, disparu mystérieusement en mars 1938 à bord d’un navire entre Naples et Palerme, âgé de 31 ans, était un physicien de génie, dont  les travaux théoriques anticipaient  les découvertes  les plus récentes sur la structure des particules élémentaires. Sa présence fantomale accompagne Etienne Klein depuis qu’en juin 198O, débarquant au CERN à Genève, se décida sa propre vocation de physicien à la suite d’une révélation inouïe: le vide n’était pas vide !

Le vide contient de l’énergie. Il contient du même coup de la matière « à l’état de veille », des particules « tapies dans le vide telles des Belles au bois dormant », qu’un accélérateur de haute énergie peut en quelque sorte réveiller.C’est ce dont Pascal avait eu l’intuition fulgurante : il y a autant de différence entre le néant et l’espace vide que de l’espace vide au corps matériel; et ainsi l’espace vide tient le milieu entre la matière et le néant, écrit-il le 29 octobre 1647 au… Très révérend Père Noël, recteur de la Société de Jesus, qui n’était pas de cet avis( cf. Oeuvres complètes, éd.Pléiade, p.376).  La physique des particules est pascalienne : voilà donc ce que j’apprends précisément aujourd’hui, en lisant cette  passionnante  biographie intellectuelle.

Samedi 22 décembre

L’envers du décor est un livre qui m’a échappé en cours d’écriture. Au départ, mon intention était d’écrire une suite à mon bouquin précédent: Un musée imaginaire lacanien, de l’actualiser en y ouvrant des salles nouvelles en quelque sorte.

Une phrase de Lacan me poursuivait depuis longtemps, que je n’avais pas commentée: Tout tableau nous apparaîtra d’abord comme la représentation d’une scène de bataille. Ce fut mon point de départ, qui me conduisit à regarder plus attentivement certaines représentations de la guerre. Ensuite se produisit quelque chose d’imprévu. La guerre devint peu à peu  l’objet majeur de mon attention. Je découvris l’entreprise baroque de Jean-Yves Jouannais, Encyclopédie des guerres. Je lus le livre essentiel de G.W.Sebald: De la destruction comme élément d’une histoire naturelle. A Venise, une oeuvre surprenante de Marcel Broodthaers: Décor:Une conquête me stupéfia. La guerre m’apparût tel un spectre hantant les paysages en apparence les plus éloignés des champs de bataille.

Au Wiels, où j’aurai le plaisir de présenter ce livre le 9 janvier prochain, a lieu pour 2 semaines encore l’exposition d’un artiste albanais, Petrit Halljaj, dont j’aurais à coup sûr parlé dans ce livre, si j’avais eu connaissance plus tôt de son travail magnifique. Il s’agit d’une  reconstitution du  Musée  d’Histoire Naturelle de Pristina, qui ne survécut pas à la guerre dans l’ex-Yougoslavie. C’est un « décor », pour reprendre le terme de Broodthaers , un décor à la fois inquiétant et poétique, dans lequel les animaux amoureusement reconstitués avec le plus dégradé des matériaux, du fumier, semblent guetter le visiteur au milieu des restes épars de quelques meubles fracassés par la furie nationaliste.

 

Vendredi 13 décembre

Vendredi 13! Depuis le jour où l’idée d’un blog m’a traversé (cf. l’avant blog), je suis attentif aux vendredi 13. Ce sont des jours où je m’interroge plus sur le sens de cette activité, commencée sur une espèce de coup de tête il y a 2 ans.

Je me suis rendu compte cet été que j’y devenais un peu accro. En juin, fatigué, j’avais décidé de reprendre ce blog en septembre -le vendredi 13 septembre pour le coup. Je m’y suis remis fin juillet! Je me tiens pourtant à une résolution de départ, qui est de ne m’imposer rien a priori. Donc aucune régularité préétablie. S’il y en a une, elle tient à un rythme qui s’est imposé de lui-même, en fonction de je ne sais quelle nécessité au juste. Des événements, de l’humeur, de l’envie de m’exprimer? Oui sans doute. Il y a aussi le goût qui est le mien pour la forme courte. Une forme courte mais consistante, pas du style Twitter que j’exècre. Michel Butor y a consacré un beau livre, que je ne retrouve plus ce matin dans ma bibliothèque, ce qui m’énerve.  Via Wikipedia, j’apprends que c’est aussi le nom d’un pas  de Tai Chi Chouan.

L’envers du décor, le livre que je viens de publier ( aux éditions Cécile Defaut, en vente dans toutes les bonnes librairies! ) est plutôt court. Une centaine de pages. Il y a au moins deux bonnes choses dans ce livre: la préface généreuse de Philippe Forest, et l’image de couverture, jolie trouvaille de Juan d’Oultremont. Pour le reste, vous en jugerez…

 

 

 

Samedi 7 décembre

J’ai participé cette semaine à une journée d’études organisée dans une école d’art française. Le thème – L’artiste et le psychanalyste- , les participants (mes amis Clothilde Leguil, Hervé Castanet, Gerard Wajcman), l’accueil sympathique, l’attention des nombreux  étudiants à cette journée, tout était réuni pour me réjouir. J’en suis revenu consterné.

La journée s’achevait, quand nous eûmes droit à l’exposé d’un petit maître à penser venu du Canada. Le gars a une théorie qu’il a baptisé l’art à l’échelle 1, dont il a illustré  l’idée dans les performances d’un nommé Zmijewski. Celui-ci professe que « si cela n’arrive qu’une fois, c’est comme si ce n’était pas arrivé ».  S’en déduit que si Auschwitz  n’est arrivé qu’une fois dans l’histoire, Auschwitz n’est pas arrivé.  Nous fût ainsi infligé le spectacle abject d’une video, où un vieil homme rescapé d’Auschwitz est littéralement harcelé pour qu’il consente  à « restaurer » le matricule pâli avec les ans  tatoué sur son avant-bras. Un sommet de sadisme.

De l’Europe de l’Est ou de Russie, depuis la chute  des régimes communistes, nous viennent régulièrement, sous le manteau de l’art, toutes sortes de pratiques cyniques, dans lesquelles on peut certes reconnaître  le symptôme de la  décomposition  du lien social et l’expression d’un désarroi profond,  mais rien ne justifie  la réception  béate, légitimée  comme pratique artistique, de jouissances  aussi nauséabondes . Et voir balancer, sans l’once d’une précaution, aux yeux plutôt naïfs de 300 étudiants, ces images scandaleuses, m’a écoeuré.

Il y  un problème évident avec la performance et la video. Celles-ci deviennent trop souvent l’alibi au déversoir de passions tristes, pour dire  l’odieux en termes spinoziens. Nous devons à notre apôtre de l’échelle 1 de nous en avoir fait prendre la mesure.