Mardi 28 octobre

Agacé, excédé, et à présent outré: je suis passé crescendo par ces affects divers s’agissant de tout ce qui me revenait s’agissant du projet de loi sur l’exercice de la psychothérapie , tel qu’il se dessine en ce plat, très plat pays.

L’affaire, il est vrai,  n’est pas propre à celui-ci. Un peu partout dans l’Euroland -ne parlons plus de l’Union Européenne, puisqu’à présent ses dirigeants eux-mêmes n’ont significativement à la bouche que le syntagme de la  « Zone Euro »- on a voulu légiférer à ce propos. En Belgique, voilà plus de 20 ans que la chose traîne. Personne ne s’en trouvait plus mal, excepté les psychologues indépendants qui souhaitaient se voir reconnaître un statut, avec à la clé des remboursements par la sécurité sociale. Si cette revendication ne choquait  personne, elle ne justifiait cependant en rien la mise au pas de l’ensemble des praticiens, telle que l’imagine le projet de loi dont question, en en organisant le formatage et la paramédicalisation.

Celui-ci met directement  en péril la pratique de la psychanalyse, en déniant les voies originales propres à la qualification  du psychanalyste, qui ne nécessitent aucunement pour préalable la formation du psychiatre ou du psychologue. Dès 1926, quand un procès pour pratique illégale de la médecine  fut intenté à Theodor Reik, l’un de ses disciples les plus brillants, philosophe de formation,  Freud s’employa à défendre le principe de l’analyse profane, ou laïque, exercée par des non médecins. Il voyait dans cette mise en cause de la pratique de la psychanalyse laïque  la plus pernicieuse des attaques  contre la discipline qu’il avait fondée, visant à faire de la psychanalyse la « bonne à tout faire de la psychiatrie ». C’est ce à quoi il s’agit à nouveau de s’opposer.

Il n’est pas sûr que la Ministre de la Santé Publique, Madame Onkelinx, ait pris la mesure de ce que ses services mettent en oeuvre. Elle-même ne s’est en effet jusqu’ici pas impliquée directement dans le projet qu’a pondu un de ses collaborateurs, ignorant manifestement tout du champ qu’il prétend réglementer. Elle est cependant jusqu’ici restée sourde à toutes les mises en garde venues de l’ensemble de la communauté psychanalytique. C’est pourquoi j’invite instamment tous les lecteurs de ce blog à signer l’appel aux parlementaires que, toutes orientations confondues, ont lancé les diverses associations psychanalytiques des deux communautés linguistiques du pays, sur le site www.fabep.be

 

 

Vendredi 25 octobre

La NRF consacre son numéro d’octobre à un thème qui m’est cher: celui du musée imaginaire. Conçu par Philippe Forest et Stéphane Audeguy, ce volume est lui-même structuré à la manière de son objet: Galerie des Fictions, Département des Essais, Salle des Récits, Auditorium . Par cet aspect, il évoque irrésistiblement le Musée d’Art Moderne (Département des Aigles) , le musée fictif de Marcel Broodthaers , auquel j’ai consacré ma propre contribution à cet ensemble. Bref, c’est un joyeux mélange d’érudition, de rêveries,  d’obsessions et d’épiphanies, dans les pas d’André Malraux certes, mais aussi bien d’Aby Warburg, Walter Benjamin, Borges, ou, avec Jean-Luc Godard, Henry Langlois.

Le Musée d’Art Moderne de Marcel Broodthaers, inauguré en son domicile de la rue de la Pépinière le 27 septembre 1968 « en présence de nombreuses personnalités du monde civil et militaire » (!),  est un musée fictif certes, mais il n’en est pas moins réel, au sens où il constitue par lui-même une oeuvre, une oeuvre dont les conditions de production font part. L’absence à cette date (mais à nouveau aujourd’hui comme on sait) d’un véritable musée d’art moderne est la première de ces conditions.

Conçu initialement comme un canular dans l’atmosphère post soisante-huitarde, le Musée d’Art Moderne et ses diverses Sections ( Section littéraire, folklorique,cinéma, financière, …) devint très rapidement une des oeuvres emblématiques de l’art contemporain,et ce n’est pas sans ironie: le Musée d’Art Moderne (Département des Aigles) sonne littéralement la fin d’une période.  Exit l’art moderne. Place à l’art contemporain.

 

 

 

Dimanche 20 octobre

Ces derniers temps, je me suis occupé activement d’un autre blog: celui des prochaines Journées de l’Ecole de la Cause Freudienne, sur le thème du trauma,  à Paris les 16 et 17 novembre prochains. On trouvera à partir de demain lundi, sur le site www.journeesecf.fr , le dossier « Spécial Belgique » que j’ai concocté avec Juliette Lauwers-de Halleux.

On y trouvera en particulier trois entrevues filmées avec Jean-Philippe Toussaint, Joachim Lafosse et Walter Swennen, mais aussi d’autres interviews, par écrit, des écrivains Nicole Roland et In Koli Jean Bofane, le témoignage d’un « enfant caché » pendant l’occupation, des textes de Philippe Hellebois, Nathalie Laceur, Philippe Stasse, Mohammed Ben Merieme, Ginette Michaux et moi-même.  (pour accéder à l’ensemble du dossier, cliquer: Belgique au bas de l’éditorial, ou la rubrique:  « comment l’abordent-ils? » en haut de la page d’accueil)

Je suis très curieux des réactions qu’il suscitera.

 

Jeudi 10 octobre

Il n’y a plus qu’une question sur toutes les lèvres cette semaine: c’est quoi, le boson de Higgs?  J’avais le sentiment d’avoir à peu près compris, mais mes explications à ce propos n’ont pas eu l’air de convaincre ma petite fille. Zéro pour moi. Einstein prétendait qu’un esprit clair pouvait exposer en quelques mots la théorie de la relativité à un enfant de 10 ans, si ce n’est de 5. C’est raté.

J’ai été soulagé d’apprendre que François Englert, Notre Prix Nobel de Physique -curieux comme on aime la recherche tout à coup !-  avait éconduit un journaliste, qui le sommait de répondre à une telle question en l’espace de deux minutes! Ce sadique ne lui faisait même pas crédit du quart d’heure de gloire auquel, selon Andy  Warhol, tout un chacun peut désormais prétendre dans les medias. Je désire expliquer le monde, pas le caricaturer, répondit Englert.

Qu’ai-je compris du boson scalaire de Higgs, Brout et Englert? Que c’est la pièce aussi  indispensable qu’insaisissable du système dans la théorie standard de la physique, la particule  par l’intercession de laquelle, à toutes les autres, est conférée une masse. Particules de force (les bosons) et particules de matière (les fermions) constituent deux champs qui interagissent grâce à ce mystérieux boson, dont l’existence n’a été démontrée que l’an dernier au CERN à Genève, 50 ans après qu’Englert et Brout eurent, en toute discrétion, fêté sa découverte théorique dans un bistrot d’Ixelles! Dans Le Soir d’hier, qui rapportait ce souvenir de François Englert, une autre anecdote m’a fait sourire, contée par un de leurs élèves de l’époque, aujourd’hui professeur à l’ULB: après ses cours, tout en conduisant sa 2CV, Robert Brout continuait à faire des démonstrations sur la vitre embuée de sa voiture !

On a fait de ce boson de Higgs, Brout et Englert, sans lequel l’univers ne serait pas ce qu’il est, car il ne serait tout simplement pas, la particule de Dieu ! Il semble que ce soit le fruit d’un malentendu, entretenu par certains. The goddam particle (cette sacrée particule !)  est devenue the God particle,  la main de Dieu dans la nature en somme. Alors tant que j’y suis, j’y vais à mon tour d’un parallèle hasardeux. Le démon de l’analogie me suggérerait aisément en effet un rapprochement entre la fonction de cette fichue particule copulatoire et celle du signifiant phallique dans la théorie lacanienne classique, qui fait du phallus le signifiant sans pair, dont relèvent tous les effets de signification ! (Si je n’ai pas le Nobel après ça, c’est à désespérer)

 

Dimanche 6 octobre

Quel bonheur que l’exposition Walter Swennen conçue au Wiels par Dirk Snauwaert ! Et quel réconfort de voir ainsi cet artiste poète, qui n’eût jamais le moindre plan de carrière, faire enfin l’objet d’une rétrospective de l’ensemble de son oeuvre ! Ami de Marcel Broodthaers, Walter Swennen partageait avec celui-ci une merveilleuse liberté, dont nous avons ici le témoignage constant, d’une simplicité déconcertante.

Il n’y a pas d’artiste moins prétentieux. Est-il en peine de savoir que peindre? Il pose la question à sa petite fille, qui lui propose un éléphant. Oh merci ! Et va pour l’éléphant. Il ne sait si une toile est achevée ou non, c’est l’avis d’un ami à la rue, quelques temps hébergé dans son atelier, qui en décidera. L’oeuvre d’un autre artiste retient son attention, il lui rend hommage. Des mots, empruntés au discours commun le poursuivent, ils en fait matière d’un tableau. Toute l’oeuvre de Walter Swennen est ainsi comme un clin d’oeil, tendre, malicieux, subtil. De la mélancolie s’en dégage, mais ô miracle, c’est une mélancolie joyeuseéclairée même dans les périodes noires, une mélancolie qui se conjugue à un gai savoir, auquel la psychanalyse n’est d’ailleurs nullement étrangère.

L’exposition dure tout ce mois. Je retournerai la voir autant de fois que je le pourrai.