Mardi 1 octobre

On trouve tout et le contraire de tout sur le Net. On y trouve même des perles sans l’avoir cherché. Par exemple ceci, la semaine dernière, relayé sur plusieurs sites d’information: un enfant européen sur dix a été conçu dans un lit Ikea ! La statistique aurait été établie sur les bases d’un savant calcul corrélant les ventes du magasinier suédois au cours des dernières années et le nombre des naissances.

Le net est un foutoir. Ce qui l’ordonne tient seulement au taux de fréquentation des sites référencés. Tout y mélangé, et c’est souvent ce qui fait son charme. A l’âge de la science, où le savoir est tellement saucissonné, découpé en fonction de spécialisations toujours plus fines, classé dans des tiroirs étanches, le net fait de tout cela une joyeuse salade, comme dans un vieux grimoire.

En entreprenant une recherche bien ciblée, on est cependant parfois conduit à d’étranges découvertes. Je voulais connaitre la référence d’une citation de Karl Marx. Je tape cette phrase sur Google. Première surprise: le premier site proposé est un site faisant référence à l’Islam (j’en tairai le nom).  Intrigué, je clique et je tombe, sans autre explication, sur le texte de Mein Kampf in extenso. Je n’ai pas vérifié si la phrase de Marx y était effectivement citée. Mais cet enchaînement inquiétant m’a semblé fort instructif. Le site, venant en tête d’une longue liste, était forcément fort fréquenté.

La guerre en Syrie est quotidiennement l’objet de nombreux commentaires. De savants politologues nous abreuvent de leurs analyses. Mais combien y ont mis les pieds? Combien savent réellement ce qui s’y passe? Tapez sur Google le nom de la reporter de guerre indépendante Francesca Borri. En quatre pages hallucinantes, elle vous en apprendra plus sur la Syrie que tout ce que vous avez pu lire depuis 2 ans. Elle vous en apprendra aussi beaucoup sur les dures conditions de travail d’une  journaliste intègre.

Olivier Dupuis est de ceux-là. Sur son site:  www.leuropeen.eu , lisez son article pénétrant sur « Bruxelles et le syndrôme de Stockholm ». La logique de toute  l’histoire des réformes institutionnelles bancales qui se sont succédées depuis un demi-siècle en Belgique en est éclairée.

Sur le site de la revue d’architecture  Constructif, Jean-Philippe Toussaint signe un très beau texte: Villes conscientes , villes inconscientes. Le Paris de Balzac, le Dublin de Joyce, l’Alexandrie de Durell, le Tokyo de Nue,… autant de villes littéraires, de villes fantasmées, de villes typographiques. Et pour la première fois, Jean-Philippe Toussaint évoque Bruxelles, la grande absente de tous ses livres.

Un forum se tiendra ce samedi 5 octobre de 14 à 18 h. à la Maison des Associations Internationales, rue de Washington à Ixelles, pour la défense de la psychanalyse dans le contexte du projet de loi réglementant la psychothérapie que l’on nous mitonne. Toutes les informations nécessaires à ce propos sont réunies sur le site de l’ACF-Belgique: www.acfbelgique.be

On me permettra enfin deux clins d’oeil familiaux: à mon cousin Jean-François Depelsenaire, qui, après avoir réalisé celui des collections du Centre Pompidou, a conçu le nouveau site des collections des Frac: www.lescollectionsdesfrac.fr , qu’on consultera avec bonheur. Et enfin à ma fille Milena, qui vient de mettre en ligne sur WordPress un bien joli site  (www.milenapels.com ) consacré à l’Ikebana (l’art floral japonais), où vous pourrez découvrir, entre autres oeuvres , un très original Nu descendant l’escalier.

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Samedi 21 septembre

Projection jeudi soir, au local de l’ACF-Belgique, de Qui lira le Kaddish, le dernier film de Marian Handwerker, consacré à l’artiste allemand Gunter Demnig et à ses « pavés de mémoire ». Marian a filmé la pose de ceux-ci au seuil des maisons où on été raflés des Juifs pendant la seconde guerre mondiale pour ne plus jamais y revenir. Il a aussi filmé les réactions, souvent effarantes,  des habitants actuels de ces maisons, ignorants de ce passé, ou celle des voisins, et celles des enfants de ces morts sans sépulture.

Tout comme dans son film Auschwitz voyage d’affaires, réalisé il y a une quinzaine d’années à propos des orpailleurs qui, quarante cinq ans plus tard, fouillaient sans vergogne le camp d’Auschwitz à la recherche des dents en or qui avaient échappé aux nazis, Qui lira le Kaddish ne commémore pas la Shoah, mais pose donc la question d’Auschwitz aujourd’hui. Ce n’est pas vraiment rassurant.

Bien sûr il s’agit d’abord d’un film sur le deuil. Le deuil à tout jamais impossible de ces enfants qui ont échappé à l’extermination mais dont les parents ont disparu sans laisser une seule trace. Les pavés de Gunter Demnig disent cette douleur, ils lui donnent un lieu, le lieu précis de la disparition, de l’effacement, du trou-matisme.  Le travail du deuil, disait Lacan dans Le désir et l’interprétation, mobilise tout le symbolique autour du trou qui s’est creusé dans le réel. ( En cela il est l’inverse de la forclusion, où dans la psychose, c’est dans le réel qu’est rejeté ce qui n’a pas été admis dans le symbolique). Gunter Demnig restitue une voie aux descendants, qui ouvre enfin une possibilité à ce deuil empêché, radicalement empêché : pas de cadavre, pas de tombe, pas de mots, pas d’images, rien.

C’est que les nazis n’ont pas seulement voulu exterminer les Juifs vivants. Ils ont aussi voulu exterminer les morts, et qu’il ne reste aucune trace, ni de ceux qu’ils ont massacrés, ni de ceux déjà ensevelis dans les 2146 cimetières juifs d’Allemagne,  qui furent systématiquement rasés. Avec des pavés, un autre artiste allemand, Jochen Gerz, a  conçu à Sarrebrück une oeuvre qui fait signe de cette destruction: la Place du Monument Invisible. Sous les dalles de cette place, ont été gravés les noms de ces cimetières disparus.

                      Marian Handwerker (photo de Jean-Claude Encalado)

Le film de Marian Handwerker est aussi une pierre dans la voie vers le deuil. Mais en montrant  les réactions dérangeantes, et parfois violentes à la pose de ces pavés de mémoire, il nous fait aussi comprendre que l’horreur n’est pas seulement derrière nous.

 

Samedi 14 septembre

J’attends avec une certaine impatience la rétrospective du cher Walter Swennen en octobre au Wiels. Mais deux autres artistes de mes amis exposent en ce moment. Joao de Azevedo poursuit ses Peregrinacoes rodeziennes  (cf. mon billet du  18 mai dernier ) à la très joycienne  galerie HCE, 7 rue Gibault à Saint Denis. (métro Basilique, fin de la ligne 13 – je dis ça à l’intention de  ceux pour qui Saint Denis semble le bout du monde). Et à Bruxelles, galerie MH, 11 rue Haute, il y a, à voir absolument, Claude Panier.

 

Vous pensiez tout savoir sur L’Origine du Monde. Car vous n’en pouvez plus de voir le tableau de Courbet prendre la pose sur la couverture, racoleuse et putassière, des magazines les plus improbables. Vous êtes fatigué des célébrations de cette nouvelle Joconde. Vous regrettez carrément le temps où n’en circulaient, et sous le manteau, que de mauvaises reproductions. Vous n’avez pas tort. C’est donc le moment opportun pour aller la redécouvrir à travers les prodigieuses variations de Claude Panier, où Courbet croise Kasimir Malevitch et Lucio Fontana.

Claude nous restitue un chemin vers L’Origine, un chemin grave, austère et sensuel ô combien, dans une nuit noire, épaisse, profonde, une nuit d’encre, de cendres, de Styx, d’où irradie pourtant une étrange et violente lumière. Car tel est le théâtre des opérations où nous voici emmenés, celui où Eros et Thanatos s’étreignent et s’abandonnent l’un à l’autre, et où l’ombre de l’un s’illumine dans l’ombre de l’autre.

Dans le petit espace de cette galerie, la cohérence extrême de ce travail éclate. Le lieu semble en expansion: chaque tableau ouvre sur une autre illumination en noir et blanc. J’étais soufflé. Je n’étais pas le seul.

 

Mardi 10 septembre

J’ai fait connaissance avec Jean-Philippe Toussaint  il y a une dizaine d’années à bord du Thalys. Et c’est dans le Thalys que j’ai lu ce week-end avec délectation son dernier roman: Nue, qui est en lice pour le Goncourt. On voyage beaucoup dans les livres de Jean-Philippe Toussaint, de préférence au Japon. Un wagon de chemin de fer ou  un aéroport, voilà  des endroits idéaux pour s’y plonger.

Des romans de gare donc. Les meilleurs, les plus intelligents, les plus subtils, les plus parfaits romans de gare qui soient, si vous voulez bien considérer avec Kundera – la thèse est historiquement plus sérieuse qu’il n’y parait- que le genre romanesque nait précisément avec l’essor du rail et des gares.

Nue est la quatrième pièce d’une série. La série MMMM des quatre initiales de la femme entre centre et absence (selon l’expression de Michaux) , qui est tout autant  le point d’aimantation que le point de fuite de l’histoire. Marie en effet ne cesse pas de disparaître, de s’échapper, de sortir de la scène. Qui est Marie en vérité? C’est quand le narrateur imagine le savoir qu’elle se fait le plus insaisissable. Marie se promène volontiers nue, mais la vérité nue sur Marie est semblable aux saisons de la haute couture dont les collections printemps-été se découvrent en automne-hiver, et inversement.

En prologue de Nue, Jean-Philippe Toussaint nous conte précisément un extravangant défilé de mode. Pour celui-ci, Marie a conçu une robe d’ambre et de lumière: une robe en miel. Nue et en miel, l’ultime mannequin du défilé surgit, suivie d’un essaim d’abeilles qui lui fait cortège, telle une Venus de Cranach. A travers  cette parade soigneusement orchestrée mais qui tourne mal, Jean-Philippe Toussaint nous délivre une manière d’Art Poétique. La conclusion inattendue du défilé lui fit prendre conscience que, dans cette dualité inhérente à la création -ce qu’on contrôle, ce qui échappe-, il est également possible d’agir sur ce qui échappe, et qu’il y a place, dans la création artistique, pour accueillir le hasard, l’involontaire, l’inconscient, le fatal et le fortuit.

Au départ de Nue, nous retrouvons la même conjoncture que celle de Faire l’amour, qui ouvrait le cycle: une séparation. Marie et le narrateur ne cessent pas de faire l’amour pour la dernière fois. Mais attention. Là où tant d’autres romanciers nous racontent le drame de l’amour qui se lézarde et va à sa perte, Jean-Philippe Toussaint a construit l’histoire d’un amour issu de cette lézarde même, et au ressort de laquelle il y a un empêchement répété.

La psychologie des personnages n’est jamais chez Jean-Philippe Toussaint explorée dans leurs intentions et leurs mobiles profonds. Elle n’est pourtant pas absente, mais elle se dessine au travers de touches subtiles, de détails insignifiants en apparence, voire hors sens, au détour d’un mot ou d’un geste fortuit, à la faveur d’une manifestation d’humeur qui échappe, symptôme d’un « état d’esprit » singulier. Que le narrateur, par exemple, déambulant dans Tokyo perdu dans ses pensées, croie lire le mot SORRY au lieu de SONY sur une enseigne lumineuse, et c’est une sorte d’aveu subliminal qu’il livre au lecteur de son anxiété à y retrouver Marie ( ce qui n’arrivera pas).

La profondeur chez Toussaint se reflète dans les miroitements de la surface. Elle s’insinue dans une parenthèse (chez Michel Houellebecq, c’est dans les italiques. -curieux, je me mets à faire des parenthèses , moi aussi !). Elle se drape dans l’ironie ou se travestit dans la description d’un lieu  banal  (chambre d’hôtel, bistrot, bureau de douane, peu importe) ou d’un moment indifférent d’attente, de flottement ou de vide, de ceux où l’on mesure combien les journées sont affreusement longues et la vie désespérément trop courte.

Le Goncourt: c’est tout le mal que je souhaite à Jean-Philippe.

 

 

 

 

Vendredi 6 septembre

Hier à la Monnaie, j’ai découvert C(h)oeurs, le spectacle d’Alain Platel créé l’an dernier à Madrid, où il avait suscité l’effervescence. Indignés et contre-indignés s’étaient affrontés allégrement à son propos. Ce fut plus sage à Bruxelles.

La trouvaille de Platel dans ce spectacle est d’avoir fait du choeur un acteur à part entière de sa dramaturgie. Le choeur, qui dans la tragédie sophocléenne, commentait l’action, y est ici plongé: c’est une foule, tour à tour en liesse ou en colère, qui vient se mêler aux danseurs et devient comme l’élément naturel au sein duquel ceux-ci évoluent, tels des nageurs pris dans un torrent.

Il y a des instants de grâce, où à l’influence sensible de Pina Bauch se conjugue  une gestuelle qui rappelle le buto. Il y a de surprenants contrepoints de  Wagner à Verdi. Un rythme. Celui-ci se brise pourtant avec la reprise, un peu plate, d’un texte de Marguerite Duras, sonnant – un comble pour Duras – le politiquement correct, puis avec la constitution laborieuse de groupes ( les morts d’amour par ci, les pas morts d’amour par là, etc.). Le fauteuil devient inconfortable, la chaleur moite, on se rêve plutôt au bar.  Par bonheur, on revient en 1848, et le mouvement reprend. Même si  la Révolution mange ses enfants, c’était une belle soirée.

 

Mardi 3 septembre

A jeter un coup d’oeil aux dernières pages que j’ai pondues pour ce blog, je m’aperçois qu’elles ressemblent un peu à des séances d’analyse! Plaintes, états d’âme, divagations, fantasmes,…bon, je devais avoir besoin de ça.  Quelques séances publiques, rapides et gratuites !

Cette semaine, c’est donc la rentrée, ce qui, dans bien des domaines, est surtout l’occasion de voir qu’on n’est pas sorti de l’auberge ! Ainsi nous promet-on le  x-ième dépôt d’une proposition réglementation des psychothérapies au Parlement d’ici la fin septembre. A nouveau, il nous va donc falloir défendre le principe de la psychanalyse laïque, et son exercice par ceux qui, comme c’est mon cas, n’ont pas  pour formation de départ la médecine ou la psychologie.

Animé par le sacro-saint principe de précaution, le législateur est de toutes façons deux guerres en retard. Les charlatans ne pourront plus se bombarder psychothérapeutes, la belle affaire. Ils trouveront d’autres termes plus up to date. Coach par exemple. Très à la mode, le coaching!

Que l’exercice de la psychothérapie soit mieux régulé, les psychanalystes n’y objectent pas. Mais mettre la psychanalyse dans le même sac que toutes les « techniques » psychothérapeutiques n’est pas très raisonnable. Il faut vingt ans pour faire un psychanalyste qui tienne la route, quand on forme allégrement des « coaches » de tous poils en quelques semaines. Dans de  grandes entreprises, les départements « Ressources Humaines » (quel nom charmant!) recrutent ainsi sur le tas des employés repérés pour leur charisme, et chargés de veiller à la bonne forme mentale de leur collègues, histoire de les maintenir au boulot évidemment.  On appréciera les dégâts dans quelques années.