Lundi 26 août

Il ne m’a pas réconcilié avec la Belgique, mais  le clip du dernier tube de Stromae ( Formidable ), filmé sur l’affreux-rond point de la Porte Louise a eu sur moi un effet cathartique. C’est cela le miracle de la création: elle embellit les choses les plus prosaïques, et quand l’ironie s’y conjugue, un lieu aussi sinistre que cet arrêt de tram peut devenir le théâtre d’émotions profondes. Passer  par là sera désormais moins déprimant.

J’aime beaucoup Stromae. son nom d’artiste est l’anagramme de maestro, mais il équivoque aussi avec Trauma. J’espère pouvoir m’entretenir avec lui pour le blog des Journées de l’ECF dont ce sera le propos. Cet été, ma fille n’a pas arrêté de chantonner Papaoutai  ! Alors que j’étais à trois mètres d’elle, c’était un peu bizarre! A la longue, ça a fini par me troubler. Je le lui ai dit, et ça l’a fait beaucoup rire.

Le rond-point de l’avenue Louise est à mes yeux comme la synecdoque de toute la ville. Ah, que diable Woody Allen, après Londres, Paris et Barcelone, ne vient-il pas planter sa caméra magique à Bruxelles? Stromae, un eurocrate et une fille déjantée, tous trois sous la pluie à l’arrêt du tram de la Porte Louise, sur une musique de Coleman Hawkings : à partir de là, nous découvririons un autre ville, parcourue d’un autre air. Hélas, c’est  San Francisco que Woody a choisi pour décor de Jasmine, et à Vienne qu’il tournera, parait-il son prochain conte.

 

 

Jeudi 22 août

Quel est le sens de cette fière devise de navigateur, Navigar é preciso, viver nao é preciso ? C’est le rêve d’un voyage sans retour. La nostalgie du pays natal, la terre mère, le sein maternel quoi, balivernes. Ulysse se désespérait de retrouver Ithaque et sa chère Pénélope, pas sûr. Et si en vérité, l’Odysée était l’histoire d’un gars qui n’a pas envie de rentrer chez lui ?

Une variante de la même aspiration, c’est le rêve de l’amnésie. D’un seul coup, plus la moindre attache! Les histoires d’amnésiques m’ont toujours fasciné. L’idée de se réveiller un beau matin et de ne plus connaître son nom propre angoisse certains, pas moi. Au sortir d’un rêve qui secoue, on n’en est d’ailleurs jamais très loin. L’hébétude se mêle alors étrangement au sentiment d’une lucidité inédite.

Parmi mes lectures de cet été, j’ai pris beaucoup de plaisir à celle du Docteur Pasavento d’Enrique Vila-Matas. L’histoire commence près du château de Montaigne, sur le sentier du bout du monde. C’est en ce lieu que le narrateur fantasme la disparition du Docteur Pasavento, le double pour lequel il va abandonner sa propre identité afin de satisfaire sa soif de non-être, comme disait Artaud. Evidemment, il n’est pas toujours à la hauteur de cette aspiration : par moments, il donnerait tout pour que quelqu’un parte à sa recherche!

Samedi 10 août

A quel point, pour moi du moins,  la Belgique est un trauma, et pas seulement au sens historique de mon précédent billet, je ne le mesure jamais mieux qu’en m’en éloignant. C’est parfois au point que l’idée du retour me terrorise.

A plus d’une reprise, j’ai envisagé de m’expatrier. Un mélange de hasards et de nécessités, la vie  quoi, en a décidé autrement. Et puis il y a la psychanalyse, qui représente un engagement à long terme avec ceux qui m’ont fait confiance. Je ne peux pas faire l’innocent à ce propos:  avant de me lancer dans la pratique, je suis parti six mois en Amérique latine  avec mon sac à dos, bien conscient que je n’en aurais plus la liberté, une fois fait le pas.

Au Portugal, où je coule en ce moment des jours tranquilles, je respire. Pourquoi diable ne vivrais-je pas ici ? J’y aime l’atmosphère, les gens, la langue, le paysage, la nourriture, la lumière, ah oui la lumière. En quelques jours, j’ai le sentiment d’avoir rajeuni de vingt ans, enfin n’exagérons rien, disons dix! Je me sens purgé de la Belgique, de la grisaille, de la débilité ambiante.

Navigar é preciso , viver nao é preciso…quero para mim o espirito desta frase,
ainsi que l’écrivait Fernando Pessoa, et le chanta Caetano Veloso.