Mercredi 26 juin

Pour plus d’une raison, je ne suis pas dans ma meilleure forme. Je le sens bien à ceci, que je rêve de ne rien faire. Juste lire quelques San-Antonio dans un coin ensoleillé. De me les rouler, quoi, comme dirait le susdit.  Naturellement, je pourrais exprimer ça en termes plus chics: évoquer Lao Zi et la discipline du Wou wei, la suprême sagesse du non-agir! Ou alors Paul Lafargue, le gendre de Marx, auteur du Droit à la paresse. Prolétaires de tous les pays, reposez-vous! C’était sa devise. La mienne pourrait être quelque chose du style: je glande ET je je fais ce que j’ai à faire.

Ne rien faire n’est tout de même pas si facile. Marguerite Duras aspirait à BIEN ne rien faire. Tout est là. Ne rien faire n’est pas forcément une jouissance. Il est d’expérience commune qu’à l’occasion, plus on ne fait rien, plus on enrage de ne pas faire ce que l’on aurait à faire. Foutez-moi la paix, soit ! Mais arriverai-je à en faire autant avec la personne de moi-même (comme disait une célèbre patiente mélancolique) , voilà qui reste à prouver.

Enfin, voilà, disons que j’aspire à faire une pause, dans ce blog entre autres. Vu que c’est aujourd’hui mon anniversaire – ce qui ne me fait pas spécialement plaisir d’ailleurs -, je pense que je vais m’en octroyer le droit jusqu’à la rentrée de septembre. Je reprendrai donc cet exercice le vendredi 13 septembre. Ou peut-être avant, mais cette date me plait!

 

Vendredi 14 juin

S’il est un seul livre dont je me dois de recommander la lecture à la veille de l’été, c’est bien entendu Le désir et l’interprétation, livre VI du séminaire de Jacques Lacan, qui vient de sortir de presse (éd. La martinière ). Il sera naturellement à l’étude dans les nombreux groupes du Champ Freudien à travers le monde, à commencer par la Belgique. Hier, par exemple, Philippe Hellebois m’a proposé de participer au cycle qu’il organise à Mons l’an prochain à ce propos. Mais c’est aussi  un séminaire propice pour ceux qui en savent peu sur Lacan afin de découvrir par des portes fort variées la richesse de son enseignement. Ainsi , les sept leçons captivantes  consacrées à Hamlet feront-elles le bonheur des férus de théâtre. Quant aux philosophes, ils trouveront matière à considérer d’un angle inédit la méditation spinozienne sur le désir, essence de l’homme selon la formule célèbre de lEthique.

Spinoza, parlons-en justement.  Jean-Claude Milner nous propose un « court traité de lecture » intitulé Le sage trompeur (libres raisonnements sur Spinoza et les Juifs ), - ed.Verdier -  consacré au Traité théologico-politique et plus spécialement au § 12 du chapitre III ( Hodie Judaei ). Ce texte laisse songeur, c’est le moins qu’on puisse dire, puisque Spinoza y va d’un éloge du roi d’Espagne,  Ferdinand II,  dont on ne peut pas dire qu’il fut précisément un grand protecteur des Juifs. Jean-Claude Milner relève les contre-vérités massives qui émaillent le développement de Spinoza. Le Juif, écrit Lacan dans Télévision, le Juif est celui qui sait lire. S’il est aussi fort savant dans l’art d’écrire sous la persécution (cf. Léo Strauss) , on se prend donc à  penser que Spinoza procède par antiphrases, pour mieux dénoncer la persécution. Mais ce n’est pas la lecture, en somme attendue, vers laquelle nous sommes conduits. Milner déchiffre en effet dans ce chapitre la formulation anticipée d’un  programme politique d’effacement radical du nom juif. Effacement d’autant plus radical, d’autant plus définitif, et d’autant plus justifié qu’il sera mis en oeuvre sans haine.  La guerre sans haine, c’était, figurez-vous, le titre d’un livre du Maréchal Rommel. En somme, les Nazis ne se sont simplement pas montrés à la hauteur de ce programme, auquel Milner prédit un bel avenir.

Vous n’emporterez peut-être pas le livre de Milner en vacances. En quoi vous aurez tort. Voici deux autre livres, qui ne sont certes pas destinés à le remplacer, mais que vous pourrez même lire à la plage, ce qui n’ôtera rien à leur qualité. D’abord : Histoires salées en psychanalyse (éd. Navarin) , dû à la plume élégante de mon ami  Hellebois, dont j’ai pu lire en primeur quelques savoureuses (très) bonnes pages. C’est le témoignage d’une pratique allègre de la psychanalyse, à travers une galerie de portraits originaux.  Mariant avec bonheur le souci d’ appeler un chat un chat  avec un tact jamais démenti, Philippe donne ici des embrouilles de l’amour et du sexe des aperçus propices à saisir en quoi , dans l’expérience analytique elle-même, se bricole bien souvent la seule réponse viable.

J’ai trouvé aussi beaucoup de plaisir à lire La puissance discrète du hasard (ed.Denoël )de Denis Grozdanovitch, l’auteur du Petit traité de désinvolture - la désinvolture est précisément un signifiant cher à Hellebois – et de l’ Art difficile de prendre la balle au bond – un ouvrage sur l’art de vivre à la lumière du tennis considéré comme un des beaux-arts, dont je m’étais  forcément régalé. Quand je vous aurai dit que cet éloge des vertus de l’occasion imprévisible se place sous le patronage de Chesterton, Robert Burton et G.W. Sebald, vous aurez compris que cette amusante promenade sur les voies imprévisibles du hasard et de la trouvaille inscrit de plein pied son auteur dans la grande, tendre et chaleureuse franc-maçonnerie de l’érudition inutile chère à Michel Foucault.

Enfin bref, lisez ce qu’il vous plaira. Et vu que ce dimanche 16 juin, c’est le Bloomsday, vous pourrez toujours aussi relire Ulysse, que diable !

 

 

Dimanche 2 juin

Le concours Reine Elisabeth – ainsi a-t-on sans vergogne rebaptisé le concours Eugène Ysaïe- est un peu comme le Tour de France. On ne fait pas trop attention aux premières étapes et aux boutes en train qui les animent. On se promet même de se tenir fermement à l’écart de ce barnum, et puis quand viennent les étapes de montagne,  l’Aubisque, le Galibier, l’Alpe d’Uez ou le mont Ventoux, on ne résiste plus à se coller devant le téléviseur.

Jusqu’à ces deux derniers soirs, je n’ai ainsi prêté attention que distraitement au Reine Elisabeth. Je n’ai donc pas entendu le lauréat israëlien. Jeudi soir, j’ai par contre été subjugué par le 2ème Concerto de Prokoffief joué par la coréenne  Sangyoung, une pianiste qui ne figure même pas au palmarès des six premiers lauréats. A l’entracte, je suis aussi, je le reconnais, tombé sous le charme ravageur de Khatia Buniatishvilli, que je n’ai pas retrouvée hier soir hélas.

Une autre compétition entre dans sa phase décisive à Roland Garros. J’ai découvert hier avec exaltation le digne successeur de Roger Federer. Même fluidité du jeu, même aisance, même pureté du geste. Le bulgare Gregori Dimitrov a été séchement battu par Djokovich, mais ou je n’y connais rien en tennis, ou dans pas longtemps son talent le mènera au sommet sous les encouragements de la belle Sharapova, qui n’en pince que pour lui, parait-il.

Festival de Cannes, Roland Garros, Reine Elisabeth, manque plus que la Biennale de Venise, inaugurée aussi cette semaine,  pour virer completly people, mon ami ! Ce blog va finir par dévoiler ta pitoyable futilité …