Mardi 28 mai

Pendant les représentations des Nuées d’Aristophane, qui le tournaient en ridicule, Socrate se tenait debout afin que le public puisse se convaincre de la parfaite vraisemblance de son portrait. Est-ce la même idée qui a poussé DSK à apparaître au bras de sa nouvelle conquête au festival de Cannes, dans le même temps où étaient projetés quelques rushes du film d’Abel Ferrara inspiré par ses mésaventures new-yorkaises?

J’aurais aimé pour ma part gravir les marches du festival , non pas au bras de DSK -Dieu m’en préserve!- mais en compagnie de Nicole Kidman, Asia Argento ou Maya Sansa. Hélas les temps sont durs; aucune d’entre elles ne m’a fait signe. Comble de déveine, je m’y suis pris trop tardivement pour obtenir des places tant à la Monnaie pour Cosi fan tutte dans la mise en scène de Hanneke que pour le tournoi de Roland Garros qui débutait ce dimanche.

Sortant du colloque sur « Le désir et la loi », où dimanche matin, Jacques-Alain Miller présentait Le désir et l’interprétation, livre 6 du Séminaire de Jacques Lacan établi par ses soins, je dus donc me contenter de voir défiler sur le boulevard Saint Germain les irréductibles adversaires de la loi du mariage pour tous. « Famille pour tous! » clamaient-ils allègrement. Mariage pour tous, famille pour tous, quelle touchante unanimité en définitive. A l’ère où le droit se substitue au désir et où la norme prend le pas sur la loi, cosi fan tutti !

 

Lundi 20 mai

 

A Rodez, il y a aussi naturellement le fantôme d’Antonin Artaud. Dans la belle brasserie « Le Broussy », je me suis installé par hasard sur la banquette où il avait coutume de s’asseoir au cours des promenades qu’il était autorisé à faire pendant son internement à l’asile de la villle.
Je suis ensuite allé écouter un très beau concert d’orgue dans la Cathédrale toute proche, et au Stabat Mater de Pergolesi , se mêlaient dans mon esprit les imprécations de Pour en finir avec le Jugement de Dieu.

Dans Libération de ce samedi, interview de Claude Lanzmann à propos de son dernier film: Le dernier des injustes. Le personnage principal en est Benjamin Murmelstein, qui fut nommé par les Nazis à la tête du conseil juif du camp de Therensienstadt. Il fut ainsi pendant près de sept ans un interlocuteur régulier d’Eichmann. A travers ce portrait, Lanzmann poursuit un double but: rectifier l’appréciation sévère d’Hannah Arendt concernant la « collaboration » forcée des conseils juifs, et rectifier aussi l’image d’Eichmann en petit fonctionnaire servile et falot qui avait frappé Arendt lors de son procès. ( Le film de Margareth von Trotta, que j’ai évoqué dans un billet récent, accrédite la même idée ) Du même coup, c’est le concept de banalité du mal sur lequel revient Lanzmann et qu’il trouve d’une grande faiblesse.

Oui, peut-être est-ce un concept insuffisant pour rendre compte de la barbarie nazie. Il reste cependant que déporter celle-ci au-dehors de l’humanité est aussi une commodité. La question essentielle n’est-elle pas de savoir de quelle humanité cette barbarie est l’odieux symptôme ? Un symptôme dont nous ne sommes pas quitte. Lacan ne voyait-il pas dans les nazis des précurseurs?

Je ne doute pas, ceci dit, de l’importance de ce film de Claude Lanzmann, non plus que de celui de Rithy Panh L’image manquante , qu’on annonce aussi.

 

Samedi 18 mai

Je suis ce week-end à Rodez, pour l’ouverture de Novas Peregrinações, une exposition de mon vieil ami Joao de Azevedo. Elle se tient jusqu’au 23 juin à « La menuiserie », un centre d’art très original, sis rue du 11 novembre.

 

Joao de Azevedo est un peintre inclassable, qui use des couleurs avec une liberté épatante.  Il montre ici diverses facettes de sa production récente, au sein de laquelle revient obstinément la figure fabuleuse du crocodile, qui le poursuit depuis quelques années passées à Timor où elle est omniprésente dans la nature et dans les légendes. Enfant de la mer, comme tous les Portugais, le bateau est un autre de ses thèmes de prédilection. Nous le retrouvons dans une série d’oeuvres très émouvantes consacrées aux Harragas, ces migrants clandestins qui ont brûlé leurs papiers avant de s’embarquer pour de périlleuses traversées en mer sur des rafiots de fortune.

Lui-même dut autrefois prendre le chemin de l’exil. Il le conduisit en Belgique quelques années, puis en Italie. Il devint un citoyen du monde, travailla longtemps au Mozambique et au Niger. Il vit à présent…aux Pays-Bas ! L’été, nous nous retrouvons souvent  dans sa maison en Algarve. On y croise pas mal de Harragas.

 

 

A Rodez , le nom d’un autre peintre, Pierre Soulages, est sur toutes les lèvres. Celui-ci a en effet légué à sa ville natale une grande part de son oeuvre. Le Musée Soulages, conçu par  un bureau d’architecture de Barcelone, ouvrira dans un an, et autour de lui, c’est tout le centre ville qui est en cours de réaménagement. Une ville qui vit au rythme de la peinture, c’est plutôt sympathique.

Lundi 13 mai

Pendant quelques mois, Virginie Devillers a tenu un blog.  Elle s’était donné pour contrainte d’y écrire quotidiennement, à propos de quelque chose  – un livre, un film, une parole, un acte, peu importe- à quoi elle pouvait dire: Oui.

J’ai songé à reprendre cette idée. Je la trouve très belle. Très simple, très belle, mais finalement pas  si facile à mettre en oeuvre, comme je l’ai mesuré cette semaine, où, pour diverses raisons, j’étais d’une humeur noire. A quoi aurais-je pu dire un oui sans réserves ? Ca me désole, mais je crains bien que la réponse ne soit: à rien. Si ce n’est au dernier livre de Philippe Forest: Le chat de Schrödinger, auquel je me suis raccroché comme à une planche de salut.

La mauvaise humeur est un affect qui tient au réel, au sens lacanien de ce qui se met en croix sur votre chemin, et contre quoi on se cogne. La mauvaise humeur n’inspire à aucun oui. Elle nous dresse contre le monde entier. Elle consume toute la libido disponible. On s’y réfugie comme dans un alcool fort. En réalité, elle a quelque chose d’un effort; c’est une sorte de dépassement de soi. On y cherche désespérément un élan. Dans un certain sens, c’est un réveil: si la culpabilité nous rappelle toujours peu ou prou en quoi nous n’avons pas agi conformément à notre désir, la mauvaise humeur traduit combien celui-ci s’est trouvé entravé, et n’a pas trouvé la voie de son accomplissement, la voie du  Oui  fondamental  qu’il cherche obstinément à obtenir.

 

Dimanche 5 mai

Surprenant : le Doodle Show de ce 5 mai, c’est-à-dire le clip quotidiennement mis en ligne sur la page d’ouverture de Google en lien avec un graphisme original – aujourd’hui, des hommes écrivant Google d’un trait fin avec des plumes colorées- célèbre le deux-centième anniversaire de Soren Kierkegaard.

Configuration du dernier rivage ( Flammarion ) de Michel Houellebecq et L’idée du manque de Jacques Sojcher (Fata Morgana ) : voilà deux recueils de poèmes d’auteurs que rien, à mon sentiment, ne rapprochaient. Lisant l’un à la suite de l’autre, je découvre le contraire.

De qui, selon vous, sont les vers suivants ? Par la mort du plus pur / Toute joie est invalidée / La poitrine est comme évidée / Et l’oeil en tout connait l’obscur.

Et ceux-ci : Mensonge intime / de toute vie / Nous ne sommes pas / où nous sommes / Nous simulons le bonheur / nous affectons des poses / Le corps est seul / Et le coeur.

Ou encore : Il faudrait faire des poids et haltères, / perdre du ventre, / être jeune et beau. / Le corps est un hiéroglyphe / près du désir immobile.

Est-ce de Sojcher ou de Houellebecq ? : Tu zézaies des mots d’amour / Tu séduis / à défaut d’aimer. / C’est ton brevet d’innocence / L’une s’en va, l’autre arrive / sans conséquence.
De Houellebecq ou de Sojcher ?: La poussière tournoie sur le sol gris, mouvante; / Un coup de vent surgit et purifie l’espace / Nous avons voulu vivre, il en reste des traces; / nos corps au ralenti sont figés dans l’attente.

Qui écrit ? : Tu marches en chantonnant / comme si c’était un jour de fête / La vie est derrière toi / Tu peux bander encore / quelques années / sans aimer.  Ou bien : Il n’est pas d’énigme essentielle / Je connais le lieu et l’instant / Le point central, absolument / De la révélation partielle. / Dans la nuit qui dort sans étoiles / Aux limites de la matière / S’installe un état de prière: / Le second secret s’y dévoile.

Devinez l’auteur de ceci : Je suis venu dans le jardin où tu reposes / Environné par le silence / Le ciel tombait et le le ciel se couvrait de rose / Et j’ai eu mal de ton absence.

Et celui de cela : Tu déambules comme un zombie /  dans le réel. / tu n’écoutes personne, / en donnant l’apparence / d’une attention extrême / Tu attends d’être aimé de tous : sans répondre.

Il est vrai que Michel Houellebecq donne ce conseil prodigieux pour qui veut connaître la face B de l’existence : LISEZ LA PRESSE BELGE ! Ceci explique peut-être bien cela !

Vendredi 3 mai

Hier soir, au « Cabinet de réflexion » du Théâtre Marni, Eric Clemens a commenté minutieusement le texte célèbre de Walter Benjamin L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductivité technique. Il a fort bien montré que Benjamin n’était pas un pourfendeur naïf de la technique, mais qu’il avait saisi de façon pénétrante les changements radicaux que la modernité avait opéré dans la subjectivité, et en quoi ils assignaient une place nouvelle à l’oeuvre d’art.  Il a  ainsi résumé le propos de Benjamin en une formule choc: de l’aura au trauma.

Tel La liberté guidant le peuple, il s’est ensuite aventuré à des considérations plus directement politiques. Il s’est ainsi fait le chantre de l’Allocation Universelle. Pourquoi pas? Je me permettrai cependant de lui recommander la lecture du bouquin de Ziegler, que j’évoquais dans mon précédent billet, non pour doucher son enthousiasme, mais pour exprimer quelques doutes quant au règne de l’oblativité en politique.

Prochaine soirée du cabinet de réflexion: le 30 juin avec une intervention de Jean-Claude Encalado à propos de Francis Bacon.