Lundi 28 avril

 

Le film de Margaret von Trotta  consacré à Hannah Arendt est un peu pesant. Je m’en voudrais cependant de décourager d’aller le voir. Sa trame principale, soit le reportage d’Arendt en 1961-62 pour le New Yorker à Jerusalem lors du procès Eichmann, constitue en effet un angle excellent pour rendre sensible combien l’exercice d’une pensée libre n’est pas une question qui se pose seulement dans les régimes totalitaires. Hannah Arendt, qui a tant réfléchi sur ces derniers, en fait l’amère expérience à l’occasion de ces chroniques à travers laquelle elle thématise la notion de banalité du mal. L’expression, aujourd’hui quasi banalisée précisément, scandalise alors tous ceux qui veulent voir  en Eichmann un monstre de perversité, là où elle découvre un minable bureaucrate exécutant les ordres sans se poser l’ombre d’une question.

Eichmann pendu depuis un demi-siècle, la banalité du mal n’a hélas pas disparu avec lui de notre monde. Elle  est en vérité monnaie courante. Elle est à l’oeuvre à travers les institutions les plus respectées – OMC, FMI au premier chef- ,organisatrices méthodiques de la géopolitique de la faim dont Jean Ziegler a dressé le terrible tableau dans son ouvrage: Destruction massive (Seuil, 2011), une lecture dont on sort glacé. La planification était le nom de la banalité du mal dans l’économie socialiste; la libre concurrence est le sien dans l’économie capitaliste.

Reconnaissons aussi la banalité du mal dans des contextes moins dramatiques, mais qui le sont pourtant potentiellement. Par exemple, celui-ci: pendant 7 ans, les enfants d’un de nos plus grands esprits, le sinologue Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, se sont vus dénier par l’administration des Affaires étrangères leur qualité de citoyens belges. Vivant en Australie, ils étaient chinois, taïwanais, anglais, tout ce qu’on voudra, mais belges, non, certainement pas, bien que déclarés tels depuis leur naissance!  La cour d’appel vient, en deux heures de délibération, de renvoyer à néant tous les arguments procéduriers qu’on leur a opposés durant toutes ces années. Pourquoi, demandait Simon Leys ce matin dans La libre Belgique, l’Etat belge paye-t-il des juristes  pour tenter de couvrir les bourdes ou les petitesses avérées de ses fonctionnaires et les protéger des conséquences de leurs méfaits ? Ne devrait-il pas plutôt les mettre au service de ses citoyens afin de faciliter leur existence en investiguant le bien-fondé de leurs plaintes ? De cet arbitraire administratif, combien de personnes sans le prestige et les ressources  de Simon Leys n’ont-elles pas eu à pâtir? On sait ce qu’un passeport peut signifier de vital. Les gens bornés sont toujours dangereux, concluait Simon Leys, citant le Prince de Ligne. Un aphorisme qu’Hanna Arendt eût pu signer, elle aussi.

Mercredi 23 avril

J’évoquais hier l’atelier de typographie des Editions Dupuis,  où dans mon adolescence, j’avais appris quelques rudiments de ce beau métier. J’apprends aujourd’hui que cette semaine, se fête le septante-cinquième anniversaire du personnage de Spirou.

Celui-ci n’a donc pas été créé par le génial Francquin, mais par Robert Velter.  Francquin reprend Spirou dix ans plus tard, pour en faire la série épatante que l’on sait. Deux  ans auparavant, un certain Georges Rémy, alias Hergé, avait proposé aux frères Dupuis d’éditer les aventures de Tintin. Il fut éconduit.  Alors que, pendant la guerre, Hergé publiait celles-ci  dans Le Soir volé, le Journal de Spirou avait été un lieu de résistance à l’occupant allemand, et servi de moyen de transmission de messages codés à travers le courrier des lecteurs.

Le Journal de Spirou a enchanté mon enfance.  Spirou et Fantasio certes, et puis Gaston Lagaffe  et Les aventures du Marsupilami, mais aussi Lucky Luke bien entendu, ou encore Buck Danny, Timour, Johan et Pirlouit  ou Le vieux Nick. Pour moi, on ne fera jamais  mieux en matière de BD  que le Journal de Spirou. Enfin celui de cette époque-là.

Mes trois semaines de travail pendant les vacances d’été chez Dupuis m’ont aussi ouvert les yeux sur un monde que je connaissais mal: celui des ouvriers. Je n’oublie pas que l »enfant de bourgeois que j’étais y avait été accueilli avec chaleur. J’ai aimé cette atmosphère de camaraderie. Un épisode m’a beaucoup frappé:  à la fin de chaque semaine, tous les ouvriers recevaient un numéro du Moustique, de Bonne Soirée, et du Journal de Spirou, les trois fleurons de la maison. A l’annonce que ceci avait  été mis en question par la direction, j’ai vu toute l’imprimerie, où travaillait à l’époque une bonne centaine de personnes, arrêter le travail comme un seul homme. La colère était forte. Pas question de se faire ainsi spolier des fruits de son travail. Celui-ci ne mérite pas seulement un salaire, mais le respect. La mesure fut suspendue avant le soir. J’ai été très impressionné par cette fière et digne réaction.

Mardi 23 avril

Le nouveau livre de Jean-Luc Outers, De jour comme de nuit  ( éd. Actes Sud ), m’a rappelé de vieux souvenirs. Une bonne part du roman s’inspire en effet d’une aventure à laquelle nous avons participé l’un et l’autre: celle de la création en 1973 d’un centre psychothérapeutique et pédagogique dans la région de La Louvière. Ouvert dans une joyeuse anarchie, avec une équipe d’éducateurs et d’enseignants aussi enthousiastes qu’inexpérimentés, il hébergeait une vingtaine d’adolescents dits caractériels, dont Jean-Luc évoque quelques figures peu banales. Mais sa verve , à mi-chemin entre celle, caustique, de David Lodge, et celle, dévastatrice, de Michel Houellebecq,  s’exerce surtout dans la peinture des jeunes adultes passablement allumés réunis par la mise en oeuvre de ce projet post-soisante huitard, peu imaginable de nos jours, sympathique  melting pot d’antipsychiâtrie naïve, de pédagogie alternative style Summerhill, et de bavardage gauchiste.

Jean-Luc est lié à un de mes meilleurs souvenirs de cette expérience. Ensemble, nous animions un atelier d’imprimerie. Lui préférait la machine off-set; moi, la typographie. Depuis mes quinze ans -âge où j’avais travaillé trois semaines chez  Dupuis à Marcinelle, d’où sortait le journal de Spirou – j’aimais l’odeur de l’encre d’imprimerie, et surtout le matériel typographique, dont l’usage se raréfiait au profit des linotypes. Existe-t-il encore aujourd’hui de vrais ateliers de typographie?  Où diable? , voilà ce que j’aimerais savoir. En France, voici une quinzaine d’années, le plus prestigieux d’entre eux, celui de l’Imprimerie Nationale a fermé ses portes. Au Japon, il eût été classé Trésor National. Ce merveilleux savoir-faire est-il à jamais perdu? Le traitement informatique l’a-t-il balayé de notre monde? Je le crains.

 

 

Dimanche 21 avril

Je suis content car j’ai signé hier un contrat avec les éditions Cécile Defaut pour un livre à paraître à l’automne prochain . Il s’intitule L’envers du décor et traite de la représentation de la guerre.

Au départ, je voulais écrire une suite à Un musée imaginaire lacanien, publié en 2009 à la Lettre Volée. Une phrase de Lacan dans son Séminaire 11, me poursuivait, que je n’y avais pas traitée : Toute peinture est la représentation d’une scène de bataille. Toute peinture, vraiment ? La guerre serait ainsi l’horizon inaperçu, et peut-être la pulsation fondamentale, d’oeuvres les plus éloignées en apparence des champs de bataille.

Alors il s’est passé quelque chose que je n’avais pas prévu. Ce livre m’a échappé. La guerre est devenue ma préoccupation majeure. J’ai découvert l’ Encyclopédie des guerres de Jean-Yves Jouannais, entreprise dont j’ai déjà dit quelques mots dans ce blog, qui m’a fasciné. Oui, la guerre était notre décor. Ou son envers. Ou les deux à la fois. Suivant la civilisation comme son ombre. Une installation de Marcel Broodthaers, intitulée précisément Décor: Une conquête, achevait de m’en convaincre.

Et voilà comment je n’ai pas réussi à ne pas écrire ce livre!

Il y a naturellement bien des manières d’être en guerre. Alceste, l’atrabilaire amoureux que Molière met en scène dans Le Misanthrope est en guerre avec le genre humain. Et cependant il est amoureux. Deux passions difficiles à concilier! Laquelle l’emportera? Le voilà du coup surtout en guerre avec lui-même. Précipitez-vous pour aller voir Alceste à bicyclette, avec un merveilleux  Fabrice Luchini en acteur retiré des planches, cloîtré dans l’île de Ré,où il rumine son dégoût du monde,  et assiégé par un ami d’autrefois venu l’inviter à jouer avec lui…Le misanthrope.

Samedi 13 avril

Théorie du trou est un livre singulier à propos d’un film qui ne l’est pas moins.  Une sale histoire de Jean Eustache, le réalisateur de La maman et la putain, s’ouvre sur un bref dialogue entre un cinéaste (Jean Douchet) et un homme (Michael Lonsdale)  qu’il prie de reprendre un récit, dont il avait pensé tirer un scénario de film, ce à quoi il ne parvient pas. Il préfère décidément l’entendre raconter. Commence ainsi un film en 35 mm. où l’on ne verra rien d’autre que cette conversation,  à laquelle participent aussi trois femmes et un autre homme, autour du récit que recommence donc Michael Lonsdale. Mais celui-ci terminé, la même sale histoire est reprise dans la bouche de Jean-Noël Picq, ami de Jean Eustache, dans une version en 16mm. Celle-ci livre-t–elle donc le récit original, authentique, dont la première partie serait la mise en forme scénarisée? De  cette histoire impossible à montrer, que nous montre cependant cette réduplication  étrange?

L’histoire est impossible à montrer, parce que – c’est ce qui nous est subtilement indiqué dans le prologue – c’est son récit qui en donne l’essence. C’est une histoire, dont l’authenticité n’est en vérité attestée que dans le récit et par le récit, et cela au travers de l’effet qu’il produit sur les auditeurs, ceux de Lonsdale comme ceux de Jean-Noël Picq, et au-delà de ceux-ci, sur les spectateurs du film. Précisons : l’effet qu’il produit sur les auditeurs et spectateurs féminins. Une histoire que n’aime pas les femmes, disent de leur propre récit les deux narrateurs. Le montage sophistiqué du film d’Eustache, qu’analyse soigneusement Laurent de Sutter, vise ce point: la seule chose authentique, la seule certitude avérée dans cette histoire tient  là : dans l’effet de répulsion qu’elle inspire aux femmes. En cela, ce qui soutient le propos d’Eustache est en effet une théorie: une théorie rigoureuse de la perversion.

C’est quoi, cette sale histoire ?
Dans un bistrot de la Motte-Piquet, où le narrateur vient régulièrement pour téléphoner, un étrange manège a lieu: des clients vont et viennent à tour de rôle en direction des toilettes. Tout ça pour un trou, entend-t-il un garçon de café  dire moqueusement à son propos à un collègue,  alors qu’il se rend dans la cabine téléphonique, proche des W.C. Il comprend alors ce qui attire ainsi cette cohorte de ratés. Il y a dans les toilettes féminines une espèce de trou, un étrange espace creux  et biseauté au ras du sol, qui permet, à condition de se coller la joue par terre -dans la pisse, nous est-il précisé- et le cul en l’air, d’avoir une vue directe sur le sexe des femmes venues uriner. Le narrateur devient aussitôt le plus compulsif acteur de ce cérémonial, au point d’avoir le sentiment d’en devenir fou. Tout ne pouvait plus être vu que dans la perspective du trou. Le café, et au-delà de ce lieu, le monde tout entier, se révélait construit autour ce trou au bas de la porte des toilettes féminines. C’était sans issue.

Mais elle est charmante votre histoire! dit au narrateur une de ses auditrices, démentant apparemment l’idée qu’elle ne pourrait plaire aux dames. Mieux: elle inspire à l’une d’entre elles l’envie de s’exhiber. Le narrateur aussitôt s’insurge. Qu’est-ce qu’il y gagnerait alors ? Les femmes décidément ne peuvent pas comprendre. Leur consentement à l’affaire lui ôte tout intérêt. Rien de commun entre le sexe vu sans le savoir dans l’anonymat  et le sexe offert avec  une connivence domestique, proposé sans  la peine, l’humiliation, le travail requis dans l’expérience du café. Et à ce moment, le narrateur lâche le morceau: il y a plus fort que ce plaisir de voir. Et de citer Sade, pour qui le principal organe de la jouissance, c’est l’ouïe. C’est l’ouïe des femmes que le narrateur veut atteindre par cette histoire qui les angoisse, et dont elles ne veulent pas, dont il jouit qu’elles ne veulent pas.

L’angoisse, seul affect qui ne trompe pas selon Jacques Lacan, telle est la visée aveugle du pervers, et tout spécialement du sujet masochiste. Une sale histoire en fait l’impeccable démonstration. S’il était impossible  de faire un film à partir de ce récit, c’est que son récit était au cinéma ce que cette histoire se veut par rapport au voyeurisme commun: non pas une vue sur le sexe féminin, mais une vue dans et même par celui-ci. Jean Eustache, plus mélancolique que pervers semble-t-il, ne s’en est pas remis. C’était sans issue.

 

Dimanche 7 avril

Un problème encore irrésolu au niveau du transfert d’images ne permet pas de visualiser celles que j’ai voulu mettre en ligne sur ce blog hier. Qui vais-je pouvoir appeler à mon secours? (ceci est un SOS )

Je pourrais peut-être m’en référer à Laurent De Sutter, dont vient de paraître la Théorie du trou (éditions Léo Scheer), cinq méditations métaphysiques sur un film invisible ! Il s’agit en effet du commentaire d’ Une sale histoire,  film célèbre de Jean Eustache, sorti en 1977 -tiens, tiens, la date de naissance de Laurent De Sutter !-, dont la distribution est bloquée depuis pour de sombres raisons de droits. Je reviendrai sur ce livre, dont je n’ai pas encore terminé la lecture.

Celle de Bubelé, l’enfant à l’ombre d’Adolphe Nysenholc, qui vient heureusement d’être  réédité dans la collection Espace Nord, m’a beaucoup ému. C’est le récit autobiographique d’un enfant caché, que ses parents, morts à Auschwitz, avait confié, à l’âge de trois ans, à une famille de Ganshoren, dans la périphérie bruxelloise. A travers ses yeux tristes et lumineux, candides et lucides tout à la fois, nous suivons, jusqu’à son adolescence, ce petit enfant juif perdu dans un monde incompréhensible et cruel, ce kid si proche de celui qu’a immortalisé Charlie Chaplin, dont Adolphe Nysenholc n’est pas par hasard devenu un éminent spécialiste.

 

 

 

Samedi 6 avril

Petit flash back illustré : depuis Antoine Watteau ( La partie carrée ) et Félicien Rops (Pornocrates ) à Joêl Pommerat (la réunification des deux Corées) en passant par Salvador Dali ( Cannibalisme d’Automne) et le Krôller-Muller Museum d’Oterloo.

Ta musique est bien jolie, Pierrot, mais tu ne seras pas de la partie…

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Qu’il est beau, qu’il est beau, le porcelet ! Qu’il est laid, qu’il est laid, le goret !

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Manières de table

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L’Arte Povera au Krôller Muller

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La réunification des deux Corée

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