Vendredi 29 mars

La réunification des deux Corées: quel titre, quel programme ! Et quel spectacle ! La nouvelle création théâtrale de Joël Pommerat est une grande chose. Du Marivaux revu par Samuel Beckett, de l’Ibsen croisé avec Labiche, du Bergman mixé à Woody Allen, un formidable pot-pourri sur le thème de la tragi-comédie de l’amour.

D’abord, il y a le dispositif scénique, parfait. La frontalité du dispositif classique de la représentation théâtrale n’est pas ici rompue par des artifices (spectateurs sur la scène, acteurs dans la salle, etc.) mais par la division en deux de l’espace, répartissant les spectateurs en face à face sur deux gradins autour d’une espèce de tranchée. Comme la matérialisation de la  réunification impossible, de la  Spaltung au coeur de l’être, de l’absence de rapport. Les comédiens, tous magnifiques,  arpentent cette tranchée deux heures durant au fil de saynètes qui surgissent de l’obscurité comme autant d’épiphanies, tantôt burlesques, tantôt dramatiques.

C’est un spectacle sur le fil du rasoir, menaçant en permanence de basculer dans le  vaudeville, le mélodrame, le procédé. Mais  à chaque fois, la magie opère: le lieu commun devient mystère, et le mystère la seule évidence.  Les deux Corées, l’homme et la femme, l’amour et le désir ne se réunissent que dans le malentendu. On le sait depuis la nuit des temps, mais on le découvre chaque matin.

Mardi 26 mars

Une amie me reparlait hier de Marcela Iacub et de son interview de la semaine dernière. Quelle fut la plus grande faute de DSK ? J’aime bien la réponse définitive de Iacub: avoir voulu faire interdire un livre. Un acte indigne d’un homme qui voulait devenir président de la République.

Ce matin, en ligne sur le site de Lacan Quotidien, deux articles intéressants à propos de Belle et bête, signés Clotilde Leguil et Gil Caroz. En voilà au moins deux qui ont pris la peine de lire le livre avant d’en parler, et fort bien.

Belle et bête n’a pas la structure des contes de fées, celle que Paulhan reconnaissait, non sans ironie, à l’oeuvre dans Sade.  Pauline Réage, qui fût sa Schéhézarade, en écrivit un (Histoire d’O )  par amour pour lui. Ce fut aussi certainement aussi sa façon de survivre au supposé bonheur dans l’esclavage.  Quant à Belle et bête, c’est un conte à l’envers. Il commence quand le charme est rompu.  C’est le récit d’un réveil, brutal. La végétarienne fantasmait de se faire bouffer toute crue. C’était sa version de l’amour fou, c’est-à-dire l’amour à mort. Te voir et mourir: tel est le voeu qu’elle formule tout de suite à son amant. Gala avait dit la même chose à Dali: Fais moi crever. Dans sa toile Cannibalisme d’automne , on saisit combien ce dit a pu le secouer.

J’étais ce week-end aux Pays-Bas, chez mes amis Joao de Azevedo et Jolanda Buters, qui m’ont emmené, en bicyclette évidemment, au magnifique Kröller-Muller Museum. S’y tient pour quelques jours encore une fort belle exposition Arte Povera, avec des oeuvres majeures de Mario Merz, Paolini, Zorio, Anselmo, Penone, Kounnelis, Fabro, Pistoletto,  autant d’artistes qui nous ont appris à regarder le monde autrement. Il est difficile de définir précisément l’Arte Povera. Mais cette nomination, dûe au critique Germano Celant, est très juste. Elle condense  la matérialité de la démarche (choix des matériaux, économie des moyens) et son esprit (rejet du consumérisme, critique de la société du spectacle et du capitalisme, éthique ascétique, voeu de simplicité ).

Nadine Stroobandt, dont le sens de la langue est très sûr, a, la première, déchiffré la jolie contrepèterie contenue dans le vers cité par Lacan en fin de son Séminaire VI, et même bien plus, comme on le découvrira au fil des trois commentaires qu’elle m’adresse. Bravo, chère Nadine ! Ce vers vient de Ripopées, un recueil de Marcel Havrenne, alias Désiré Viardot, poète belge trop méconnu -mais pas de Nadine- ,ami de Nougé, Scutenaire, Magritte, Chavée, et apprécié de Paulhan et de Borges. Lacan le cite sous un de ses nombreux  pseudonymes : Désiré Viardot -où on relèvera un autre calembour.

Lundi 25 mars

Le Monde de ce lundi 25 mars consacre une page à un portrait de Paul Magnette, nouveau Président du Parti Socialiste et nouveau bourgmestre de Charleroi. Paul Magnette, le bretteur wallon y est l’homme de la semaine. Résumé: jeune (42 ans), moderne et même branché, universitaire brillant, bon orateur ( et parfait bilingue ), décontracté, pragmatique, d’une ressemblance physique hallucinante avec le Dr House, de la série éponyme, Paul Magnette a fait en quelques années une ascension fulgurante. Le Monde le campe en adversaire résolu sur le chemin de Bart De Wever et du séparatisme.  Bref, un « puncheur », dont le charisme ne sera pas de trop pour redonner du souffle à un parti socialiste discrédité par les affaires de corruption, tout spécialement dans la région carolorégienne, et mal à l’aise dans un gouvernement très à droite, en dépit du poste de Premier Ministre occupé par Elio Di Rupo.

Charleroi est la ville où je suis né et où j’ai vécu jusqu’à la fin de mes humanités. J’y ai conservé des attaches. Mon frère y vit toujours, où il exerce son métier d’architecte – tout comme le frère de Paul Magnette. Une tradition dans ma famille du côté paternel. Mon frère  a beaucoup souffert de l’invraisemblable marasme urbanistique qui frappe au premier coup d’oeil le visiteur de cette ville industrielle naguère florissante et aujourd’hui complètement sinistrée. Il est le symptôme le plus immédiatement visible  de l’absence radicale de vision des responsables politiques de la région. Charleroi n’a jamais été Florence certes, mais à chaque fois que j’y suis revenu, j’ai été consterné par cette incurie désastreuse. Je ne crois guère aux hommes providentiels, mais si, au moins à Charleroi, Paul Magnette réussit à renverser la vapeur, je tiendrai qu’il sera devenu ce pour quoi il était fait, selon une phrase de Malraux qu’il se plait à citer.

 

Samedi 23 mars

Marcela Iacub a toujours deux oreilles! Invitée hier de Ce soir ou jamais, son interview  succédait à un débat confus sur l’inquiétude des français. Les Français ont-ils raison d’être inquiets ?  Ils ne le sont pas assez, répondit Finkelkrault, ce qui ne plût pas du tout à Cohn-Bendit. Insécurité, banlieues, école, formation professionnelle, racisme, chiffres…oui, très bien, très inquiétant tout ça, mais l’oreille de Marcela, s’il vous plait, montre-nous l’oreille de Marcela. C’est d’elle que nous nous inquiétons, que diable ! Allez donc poursuivre cette discution au bar, et laissez nous découvrir la belle et sulfureuse Argentine, nous n’en pouvons plus de l’attendre!

La voici donc, cette oreille ! Ouf, tout va bien ! Pas de perles au cochon. Le personnage, dont on nous rabat tant les nôtres,  n’en avait  pas fait son petit déjeûner. Mais alors ! Ce ne serait  que fantasme ! Pire, ce ne serait  que littérature ! Imposture. Tromperie sur la marchandise. Comme disait Souchon, j’veux du cuir ! Et là on nous sert du mou pour les chats! Décidément, cette créature exagère. Lynchage médiatique, dit-elle fièrement. Non, non, non  (et non  ! ). Ce serait trop bien payé. Qu’on la pende haut et court !

Ecoutez-la donc nous parler de son mail, le fameux mail que brandissaient au tribunal les avocats de sa malheureuse victime, le pauvre DSK trahi par sa fausse Marie-Madeleine. Un mail ironique, nous dit-elle. Fine mouche, la souris ! On ne l’attrappe pas avec du vinaigre. Elle réajuste sans cesse son col roulé. Mais bien sûr! Le petit chauve, le phallus, c’est elle! Elle a donné des verges ( si je puis dire) pour la battre, mais ce n’était que leurre. Du semblant. Pour mieux démontrer la propension à juger et condamner. A condamner surtout pour avoir déclenché une excitation sexuelle générale, à travers l’ouverture d’un trou de serrure qui ne débouchait sur…rien! Très fort.

 

 

 

Mercredi 20 mars

Vu hier sur la 2, avec 24 heures d’avance sur les téléspectateurs français, DSK, l’homme qui voulait tout , le documentaire de Gérard Miller et Anaïs Feuillette. Bien ficelé. La chute de celui pour qui on imaginait grandes ouvertes les portes de l’Elysée, y est inscrite dans la logique inconsciente de la vie d’un homme qui ne voulût rien sacrifier de sa jouissance. Le film montre très bien combien ce trait concourut, ô combien, à la fascination qu’exerça et finalement exerce toujours DSK, l’incastrable.

Mais à mes yeux, le plus intéressant dans ce documentaire réside ailleurs. C’est, en temps réel, le constat de la naissance d’un mythe. D’ores et déjà DSK n’est pas loin de rejoindre JFK (John Kennedy) dans l’imaginaire des figures foudroyées au zénith de leur destinée. Substituez à la voix de Gérard Miller, celle, traînante et mélancolique, de Frédéric Mitterand, quand naguère il nous contait la vie, toujours tragique, des stars ou des grands de ce monde, à travers des images savamment projetées au ralenti pour assurer l’envoûtement, et le tour est joué.

Il y a eu le livre de Iacub.  Il y a à venir un film d’Abel Ferrara. Il y aura, j’en fais le pari, d’autres livres et d’autres films. Les medias l’ont bien senti, qui ne se lassent pas d’exploiter le filon: DSK est un personnage romanesque, un  personnage romanesque qui s’est perdu lui-même en s’identifiant à son propre mythe naissant: Do you know who I am?  demandait-il, incrédule,  aux policiers venus l’arrêter à l’aéroport de New-York.

Mais incrédule, qui ne l’a été, au lendemain de cette arrestation,  à voir les images de DSK menotté les mains dans le dos et jeté en prison ? L’affaire du Sofitel, c’est aussi l’histoire de cette incrédulité, de cette stupéfaction générale, aisément suivie du soupçon de la machination. Comment cet homme au faîte de la puissance financière,  brillant, charmeur, à qui tout réussissait,  aurait-il pu, à la veille d’annoncer sa candidature à la présidence de la République,  se transformer en violeur de bas étage entre deux avions ?

Dans le Times du 1er de ce mois encore, l’éditorialiste Charles Bremmer se lamentait. Pourquoi diable, à ce personnage théâtral, surdimensionné et exaspérant, nommé Nicolas Sarkozy, avait-il fallu que succède cet ancien chef de parti fatigué dont on regardait les ambitions d’un oeil moqueur, nommé Hollande ? Comme les choses iraient mieux aujourd’hui en Europe, rêvait-il, si DSK, ce Schröder français n’avait pas succombé à sa libido compulsive. Mais voilà, comme le film de Gérard Miller le montre bien, DSK voulait bien devenir président de la République, mais pas assez pour s’imposer quelque limite que ce soit à son appétit de jouissance. 

 

Mercredi 13 mars

Le père Noël supplicié, article de Claude Lévi-Strauss publié naguère dans Les Temps Modernes, que j’avais évoqué sur ce blog en décembre, vient d’être heureusement republié dans un nouveau recueil de textes rassemblés dans la Bibliothèque du XXIème siècle (Gallimard) sous le titre Nous sommes tous des cannibales.

Le recueil, outre Le Père Noël supplicié, reprend seize articles, inédits en français, publiés dans le grand quotidien italien La Republica. L’un d’entre eux traite du problème de la procréation médicalement assistée, qu’il développera un peu plus tard dans une de ses conférences au Japon. J’y ai déjà fait référence également à propos du débat sur le mariage pour tous. Dans le même article, il traite de la question de l’excision. Lévi-Strauss pose la question de savoir pourquoi celle-ci fait-elle frémir en Occident, au contraire de la circoncision ? On trouvera aussi un article d’une ironie féroce à propos des Gender Studies et des hypothèses baroques sur la sexualité féminine à l’origine de la culture.

Puisque la publication du Séminaire VI  ( Le désir et l’interprétation ) de Jacques Lacan est annoncée, je ne résiste pas à lancer ici une petite devinette, une contrepèterie d’un poète belge, qui a retenu dès longtemps mon attention. Lacan l’évoque dans la dernière leçon de ce Séminaire: Il y a dans la peau des femmes un grain de fantaisie.

Dimanche 10 mars

Je fais des émules! Voilà que Jacques-Alain Miller, s’est lancé dans un blog sur le site de La Règle du Jeu. Il s’y en donne à coeur joie contre Alain Badiou -alias Alun Goodme ! – qui a esquivé le duel auquel il l’engageait. Enfin, esquivé ? nous le verrons bien. Je doute que ne viennent pas  quelques coups en retour. Badiou, c’est un poids lourd, genre Foreman ou Frazier, attention ! Il n’y avait que  Cassius Clay, alias Mohamed Ali, pour danser autour d’eux jusqu’à leur donner le tournis et les faire venir s’écraser eux-mêmes  sur son poing.

Jam, qui a créé l’Association Mondiale de psychanalyse inspiré par Mohammed Ali, a pendant longtemps encaissé sans broncher des tombereaux d’insultes. Il a décidé de ne plus les laisser passer et de rendre désormais coup pour coup. Son blog s’ouvre sur la figure de Scaramouche. Scaramouche a du panache. Jam aussi.

Dans mon adolescence, j’ai adoré Les trois mousquetaires.  D’Artagnan provoque Athos, Aramis et Porthos en duel. Ils vont devenir les meilleurs amis du monde. c’est le contraire de l’histoire entre Jam et Badiou.

Pour un duel, il faut quelques règles. Choix des armes, choix du terrain, choix des témoins. Les duels inégaux sont dégueulasses. Parfois ils tournent pourtant dans un sens inattendu. comme dans Barry Lindon ou dans L’homme qui tua Liberty Valence. Il est vrai que ce dernier était un peu truqué: l’homme qui tua Liberty Valence n’est pas celui qu’on croit.

Jam s’était fait récemment le chroniqueur d’un duel féroce: celui qui opposait Fillon et Copé pour la présidence de l’UMP.  De cet affrontement, il semble bien que n’émerge finalement qu’un seul vainqueur: Sarkozy.

Précisément, Badiou accuse Miller  d’avoir fait de l’Ecole de la Cause Freudienne une officine sarkozyste ! Désolé, Mister Badiou, mais il ne saurait en être question sans quelques soulèvements. Jam aime bien Carla, soit, c’est son affaire.  il aime les femmes, ce n’est pas moi qui y objecterai. Quant à Sarkozy, la question de savoir de quoi il est le nom se pose, d’accord.

Badiou a cherché Jam sur le terrain de la politique. Vieille querelle. comme si le devenir du monde s’était décidé entre 68 et 71, dans le devenir de la Gauche Prolétarienne, le groupuscule de 200 jeunes gens égarés!  Et Badiou de lancer à l endroit  de son ancien camarade une sorte d’anathème. C’est un récidiviste, Badiou. Avec Jean-Claude Milner, il a débattu courtoisement de l’Universel au cours de trois rencontres qui ont été retranscrites dans un récent volume ( Controverse). Puis chacun a été invité à rédiger un texte conclusif. Celui de Badiou était d’une violence peu commune. Jam a donc ciblé sa réplique sur le terrain que le procédé dévoilait: celui d’un certain rapport au champ du langage. Dans le néo-platonicien Badiou, il débusque un néo-carnapien. J’ai pu vérifier dans Meaning and Necessity que bien entendu l’insulte n’est l’objet d’aucune attention particulière. C’est terrible, cette sémantique qui forclôt toute énonciation.

Reste la question, la seule qui importe, de l’usage singulier fait par Badiou de Lacan. Je doute que celui-ci s’enchanterait  beaucoup de son « hypothèse communiste ».

Bon. assez causé de Badiou. Le blog de Jam aura à coup sûr d’autres horizons. Il prend d’emblée le ton de l’association libre, au risque de choquer. Tout ne m’y plait pas non plus. Mais dans la constipation ambiante, j’y applaudis.

 

 

Lundi 4 mars

Quentin Tarantino n’est pas le seul à revisiter le western. J’ai découvert un film, dont la sortie en 2010 m’avait échappé, et qui m’a soufflé: Meek ‘s Cuttoff de Kelly Reichardt. Il a été commercialisé en France sous le titre La dernière piste.

Pour faire un film, disait le grand John Ford, il suffit d’une fille et des fusils. Dans celui de Kelly Reichardt, il y a en tout et pour tout deux coups de fusil, et ils sont tirés en l’air. Par une femme, qui se saisira une deuxième fois d’une carabine, pour mettre un homme en joue cette fois, histoire de le calmer. Il y a aussi un Indien – un seul- dans une zone désertique de l’Oregon où cheminent péniblement trois familles d’immigrants. Ils ont pour guide Meek, un vieux trappeur hâbleur qui prétendait leur faire découvrir une piste plus rapide et n’a réussi qu’à les égarer. A l’en croire, le véritable danger n’est pas la soif et la faim qui tenaillent les hommes et les bêtes, mais les Indiens sanguinaires qui menacent à chaque instant de surgir. Ils ne croiseront qu’un seul d’entre eux, qu’ils font prisonnier, et que Meek ne pense désormais qu’à descendre. Il en sera empêché à temps par cette femme qui le menace de sa carabine, et qui a compris que leur seul chance de salut repose dans leur prisonnier, qui n’a rien de sauvage, et dans les mains de qui repose désormais le sort du groupe. Mais nous ne connaîtrons pas l’issue de l’odysée.

Comme dans Django Unchained, nous replongeons donc dans l’histoire profonde de l’Amérique, pour découvrir de la mythique conquête de l’Ouest une geste qui n’a plus rien d’héroïque: de pauvres hères à bout de forces qui tournent en rond sous la conduite d’un passeur douteux, une terre inhospitalière, un ennemi fantasmatique. Mais il y a dans ce film aussi  sobre et même dépouillé  que le film de Tarantino est baroque, une puissance poétique rare, qu’épouse parfaitement la musique étrange et lancinante de Jeff Grace. Celle-ci n’est pas sans rappeler d’ailleurs les sublimes morceaux de Neil Young, dans un autre western crépusculaire : Dead man de Jim Jarmusch.