Jeudi 28 février

Catherine Millet, avec qui Bruno de Halleux et moi-même avions eu récemment le plaisir de nous entretenir ( cf. le numéro 103 de la revue Quarto ), était de retour hier à Bruxelles chez Filigranes pour une conversation avec Bernard Marcelis à l’occasion des 40 ans d’Artpress et de la publication d’un bel album anniversaire aux éditions La Martinière.

Une aventure peu banale  que celle d’Artpress, soutenue contre vents et marées  par la passion indestructible de Catherine Millet et de ceux avec qui elle a su la partager. Quelle autre revue a réussi, sur une si longue période, à  se maintenir ainsi aux avant postes de la réflexion et de la création ? Je n’en vois guère, si ce n’est peut-être les Cahiers du cinéma.

Marcela Iacub  a occasionnellement collaboré à Artpress. Je me suis notamment souvenu cette semaine où elle fait la une, d’un excellent article dû à sa plume à propos d’une performance de Carlos Ginzburg: Qu’est-ce que l’art ? Prostitution. La phrase est de Baudelaire dans Fusées, je le précise.

Depuis Horace, moquant les pourceaux d’Epicure, l’image du cochon pour qualifier la jouissance masculine frustre n’a rien de très original, et en vérité, n’éclaire rien. Marcela Iacub l’avait déjà ressortie dans une chronique de janvier 2013 dans Libé à propos de Gérard Depardieu. Par contre, la Dame au cochon (ou Pornocratés ), le dessin célèbre de Félicien Rops d’une femme dénudée, casquée et bottée et tenant en laisse un porcelet, dit bien quelque chose du fantasme féminin de d’hommestiquer son partenaire (l’équivoque est de Jacques Lacan).

Tout de même, comme  le montre bien le mail pathétique  adressé à leur client, que les avocats de DSK ont révélé au tribunal, Marcela Iacub n’est pas tout à fait la Marquise de Merteuil.

 

Mardi 26 février

Watteau et la leçon de musique. L’association est tellement évidente qu’on ne pouvait que redouter de voir enfoncer cette porte ouverte. Confiée à William Christie, le directeur des Arts Florissants, l’exposition présentée au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles déjoue heureusement le piège et réalise une vraie prouesse. C’est comme une balade, très élégamment scénographiée, qui nous donne le sentiment de nous glisser délicatement dans l’intimité du peintre, et qui nous transporte magiquement dans une époque frivole et charmante. La France de Louis XIV se meurt, et aux  fastes et aux pompes de Versailles, voilà que succède la légèreté du style rocaille et de la fête galante. Mais ce ne sont pas seulement de gracieux menuets que Watteau nous donne à entendre. Watteau n’est pas un peintre superficiel. Embarque-t-on pour Cythère, ou en revient-on ?, on ne sait jamais au juste. Son admirable Gilles, rebaptisé Pierrot, bouleversant de mélancolie, n’a pas quitté le Louvre. Le revoici pourtant dans La partie carrée – un titre ambigü dont on peut douter qu’il soit dû à Watteau-, de dos, une guitare en bandouillère. Il se tient debout face à deux jolies femmes assises avec un jeune homme. On le devine maladroit et embarrassé.

Dans la peinture de Watteau, il y a aussi de longs silences: ceux de L’amoureux timide ou des Deux cousines. Il y a des bruissements, des chuchotements, des murmures. Le violon, la flûte, la guitare ou le clavecin ne viennent pas rompre le silence ou couvrir les gazouillis, leur mélodie s’y fond harmonieusement, et leur chanson, comme dit Verlaine, se mêle au clair de lune, qui fait rêver les oiseaux dans les arbres /Et sangloter d’extase les jets d’eau / Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.

 

Samedi 23 février

Et de trois! Après Rafah Nached en Syrie, Mitra Kadivar en Iran, voilà qu’en Tunisie, vient le tour de la psychanalyste Raja Ben Slama à être l’objet d’un mandat d’amener.  Son crime: avoir publié sur son site internet une critique des pratiques judiciaires du nouveau pouvoir islamiste, critique qualifiée de « dénonciation calomnieuse » en vertu d’une loi…abrogée depuis la révolution de jasmin ! Raja est la soeur du psychanalyste bien connu en Europe Fethi Ben Slama, auteur d’un ouvrage intitulé La psychanalyse à l’épreuve de l’Islam. Un appel à la libération immédiate de Raja est lancé sur le site http://raja2013.com/

Jeudi 21 février

Hier soir avait lieu, dans la belle librairie Chapitre XII à Ixelles, une présentation de Mal faire, dire vrai (Fonction de l’aveu en justice) , le cours donné par Michel Foucault en 1981 à l’Université de Louvain, dont j’avais signalé la publication dans un billet précédent. Fabienne Brion, qui a établi le texte de ce cours, a rappelé le contexte de cette venue à Louvain de Michel Foucault, six ans après la publication retentissante de Surveiller et punir. En Belgique, se discute alors une réforme du code de défense sociale. Michel Foucault accepte l’invitation de Françoise Tulkens, professeur à l’Ecole de criminologie, une discipline qu’il tient pourtant pour du bavardage.

Foucault se garde bien dans ce cours de toute proposition quant à cette réforme de la défense sociale. Cinq ans plus tôt, dans son cours au collège de France, il a fait un sort à ce syntagme il faut défendre la société. Il s’engage du coup dans une réflexion inédite sur la fonction de l’aveu aux cours des âges, d’Homère à l’expertise psychiâtrique au XIXème siècle , en passant par la direction de conscience stoïcienne et la pratique chrétienne de l’exercice spirituel et de la confession. Il entraîne ainsi  ses auditeurs dans une espèce de  carnaval concerté selon la belle expression épinglée par Fabienne, où  à travers le prisme de l’aveu, se font jour des « régimes de véridiction » différenciés.

J’aurai l’occasion de revenir sur tout cela au cours de la prochaine séance du « Cabinet de réflexion » du Théâtre Marni le jeudi 7 mars prochain à 19h.

 

Dimanche 17 février

Je salue la libération à Téhéran de Mitra Kadivar. La mobilisation internationale initiée par Jacques-Alain Miller a porté ses fruits, et c’est une très joyeuse nouvelle.

Cette semaine, pendant que j’étais, insouciant, aux sports d’hiver, Benoit XVI démissionnait, Oscar Petrorius flingait sa compagne, et un astéroïde de 150000 tonnes menacait de nous donner une fameuse claque. Qu’est-ce que c’est que ce carnaval !

Les sports d’hiver sont une bénédiction. On y respire vraiment un autre air. On n’y pense plus à rien, discipline pas si aisée qu’il n’y parait. C’est qu’on y est tout entier mobilisé par notre corps. On fait l’épreuve de ses limites – froid, fatigue, coubatures, bobos – et de sa pesanteur. Mais, miraculeusement, celle-ci se rebrousse en légéreté: sauts, glissades, envols, pirouettes, vin chaud, sentiment de liberté! On s’émerveille de la beauté du paysage, du velours de la neige, des cimes inviolées.  Bref, un brin de manie enivrante, avant que nous ratrappe le fardeau de la pensée !

Vendredi 8 février

Mitra Kadivar est une psychanalyste iranienne, exerçant à Téhéran où elle a fondé la première association psychanalytique d’Iran. Elle avait su jusqu’ici, non sans difficultés, déjouer les obstacles mis par le régime à sa pratique et à son enseignement. Elle est depuis quelques semaines retenue administrativement dans un hôpital psychiatrique. Une lettre de protestation, adressée aux psychiatres iraniens responsables de sa détention à l’initiative de Jacques-Alain Miller, est en ligne sur le site http://www.mitra2013.com/ à laquelle je convie les lecteurs de ce blog à  s’associer sans tarder.

Dans son Roman de l’Origine (Gallimard, coll.L’infini, 1996, rééd.2007), Bernard Teyssèdre s’était allègrement moqué de moi. En cause, un article que j’avais publié dans le Bulletin des Amis de Gustave Courbet à propos de L’Origine du monde. Ce texte reprenait un exposé fait à Bruges devant un public assez confidentiel. Bernard Teyssèdre avait scénarisé mes propos de façon désopilante, comme s’il s’agissait d’une tumultueuse séance de la Convention filmée par Abel Gance ! Je me demande bien à présent ce que pense Bernard Teyssèdre du « visage retrouvé » de L’Origine du monde.

Je dois dire qu’en dépit des arguments nombreux à l’appui de cette découverte -même date d’exécution, même toile, même pigments, etc. – je ne suis pas convaincu. Plus j’observe ce portrait, à travers une reproduction  photographique qui vaut ce qu’elle vaut certes, et que publie Paris-Match dans son édition d’hier, moins j’incline à suivre Jean-Jacques Fernier. Que Courbet ait morcelé sa toile, comme il l’affirme, est fort possible. Cela ne fait que souligner l’essentiel, à savoir le stupéfiant « cadrage » de L’Origine du monde. Quelque chose cloche  en outre dans le raccord des deux tableaux. Il est frappant que la ligne des épaules du portrait n’a pas l’orientation que le buste suggère. Et puis il y a dans ce portrait une facture quasi maniériste, que je ne trouve pas cohérente avec celle de L’Origine. Bref, une joyeuse controverse commence.

Jeudi 7 février

Nouveau rebondissement dans le roman de l’Origine, comme disait Bernard Teyssère. On aurait en effet retrouvé le visage de L’Origine du monde. Acheté 14OO euros il y a trois ans par un amateur d’art chez un antiquaire, qui l’avait lui-même acquis quinze ans plus tôt dans une brocante, ce petit portrait a été authentifié par Jean-Jacques Fernier, grand spécialiste de l’oeuvre de Courbet. Il confirme du même coup l’hypothèse selon laquelle l’entre-jambes de L’Origine serait celle de Joanna Hiffernan, maîtresse du peintre américain Whistler avant de devenir celle de Courbet.

Par un inconcevable oubli, l’artiste, qui a copié son modèle sur nature, a négligé de représenter les pieds, les jambes, la poitrine, les mains, le cou, et la tête ! écrivait, pour se moquer, Maxime Du Camp à propos de L’Origine du monde. En réalité, Courbet aurait donc morcelé une oeuvre dont nous tiendrions à présent deux des parties, séparées depuis 146 ans !

Petit retour à présent sur Django Unchained . Je découvre, mis en ligne sur le site de La Règle du Jeu, le blog d’un jeune homme à la fort belle plume, du nom de Baptiste Rossi, qui m’incline à revoir mon jugement sur le film de Quentin Tarantino. Baptiste Rossi reconnait en celui-ci une fable anhistorique qui parle pour les esclaves de toutes les époques. Sans doute revisite-t-il la mythologie du Sud faulknerien. Mais comme dans Inglorious Bastard, ce qui importe à Tarantino, c’est de faire l’histoire du côté des vaincus, selon le projet de Walter Benjamin. Il ne s’agit donc pas pour Baptiste Rossi d’un pastiche du western. Tarantino emprunte moins au western, développe-t-il encore, qu’à la forme du conte médiéval. Comme une parodie de Lancelot et de La dame du lac, avec un héros, une princesse à sauver des fers, un royaume maléfique et un dragon qui le hante. Mais c’est aussi bien un roman picaresque de compagnonnage, une histoire de chevalerie et d’amour courtois. Je suis très séduit par cette brillante analyse.

 

 

Mercredi 6 février

La ville de Paris vient cette semaine de déclarer caduque  une ordonnance de 1907, interdisant le port du pantalon aux personnes de sexe féminin, exception faite si elles ont entre les mains les rênes d’un cheval ou le guidon d’un vélo ! Cette ordonnance représentait, il est vrai, un assouplissement par rapport à un édit de l’époque napoléonienne sur le travestissement. Il n’empêche : il a donc fallu plus d’un siècle pour que soit actée par l’autorité municipale cette liberté vestimentaire qui ne choque plus personne sous nos cieux. Grâce en soit rendue à celui dont le plus vif regret -et pour cause- était de n’avoir inventé le jean! Ce n’est nul autre qu’YSL en effet qui réussit à faire  du port du pantalon un triomphe de l’élégance féminine. Au bonheur des dames certes, mais pas moins des hommes, dont ce fétiche nouveau ensorcela vite les regards.

Lundi 4 février

Son plus grand regret, disait Yves Saint Laurent, était de n’avoir pas inventé le jean ! Je trouve ce propos magnifique. Comme le  ça me suffit tout-à-fait adressé par Beckett à Roger Blin, qui se désolait de ne pouvoir lui promettre plus de dix spectateurs aux représentations d’En attendant Godot. Ou comme cette réponse simple  de Robuchon, à qui l’on demandait quel était le meilleur repas qu’il avait fait récemment : une orgie de figues fraîches !

YSL n’a pas inventé le jean, mais il a fait entrer la mode dans l’ère du jean. La haute couture était un monde à part, un théâtre de riches initiés, une langue de classe. Un art sans doute, mais un art un peu funèbre, de grande pompe et de cérémonie. Vint YSL, pas un de ces stylistes qui n’ont pour boussole que leurs fantasmes, mais une sorte de devin des rêves féminins. Il n’était pas pour rien l’ami d’Andy Warhol, inventeur du multiple à la même époque: il est le premier grand couturier à avoir mis son talent au service du prêt à porter. Et du coup, c’est toute une époque, dont il épousa pleinement l’atmosphère, qui porte sa griffe, comme le retrace fort bien une belle exposition qui lui est consacrée en ce moment à Bruxelles à l’Espace ING.