Lundi 21 janvier

Un exercice de style: voilà le point commun entre deux  superproductions cinématographiques à l’affiche: Anna Karenine et Django Unchained. Si le film de Tarantino est un pastiche décidé du western spaghetti, celui de Joe Wright, plus hybride, commence à la manière d’une opérette française revue par Martin Scorsese, pour  enchaîner ensuite avec des spectacles à la Fellini sans sa magie, croisés avec de pâles copies de Visconti , tout cela dans une Russie de carton pâte. Bref, n’était Keira Knigthley, il n’y aurait rien à sauver de ce naufrage. Aussi, aux lecteurs fidèles de Tolstoï,  recommanderai-je plutôt un film portugais: Tabou -plus portugais que ça, tu meurs!- où se retrouve étrangement la conjoncture amoureuse d’Anna Karénine.

Alors Django Unchained ? Eh bien, pour moi qui ai adoré sans réserve le western spaghetti, je dois le dire, ce fût finalement une déception. Drôle pendant sa première partie, où le duo du dentiste chasseur de prime et de l’esclave noir libéré (formidable James Foxx ) s’en donne à coeur joie, le film devient poussif dans la suite, avec une longue  montée dramatique qui s’enlise, pour déboucher finalement sur un carnage vengeur à la Rambo. D’où le paradoxe que, de ce film qui soulève le grand refoulé du l’esclavage dans l’histoire américaine, ce dont on le louera, et qui ne nous épargne pas les scènes de sadisme les plus pénibles dans ce domaine, ce dont on le louera moins,  on puisse sortir avec le sentiment désagréable d’un spectacle assez creux.

 

Mardi 15 janvier

Grand agitation en France autour du mariage homosexuel. Manifestation monstre des opposants au projet de loi à ce propos. La famille! La famille en danger! Au secours! Attentat aux moeurs! Débats dans tous les medias. Lamentations, indignations, plaidoyers, insultes. En arrière plan, des questions qui ont cependant leur dignité, et mériteraient un autre traitement, sur les modalités contemporaines des alliances et des structures de la parenté, dont Lévi-Strauss avaient tâché de dégager les formes élémentaires.

Dans tout ce tohu-bohu, on fait ainsi recours à l’anthropologie pour éclairer ce que seraient de  prétendus invariants de la structure familiale. Mais c’est à la psychanalyse qu’on fait appel pour sceller cet invariant dans le marbre de l’Oedipe et, partant, du modèle de la famille bourgeoise occidentale. On ne peut qu’objecter, dans la perspective prise de l’enseignement de Lacan, contre cette instrumentalisation normative de la psychanalyse. C’est le sens de la pétition mise en ligne sur le site : http://www.lacanquotidien.fr/blog/déclaration2013/

Il ne sera pas inutile, dans ce contexte, d’attirer l’attention sur un texte posthume de Claude Lévi-Strauss, paru en avril 2011, dans un recueil de conférences prononcées au Japon au printemps 1986, L’anthropologie face aux problèmes du monde moderne (Coll. du XXème siècle, Seuil ).

La seconde de ces conférences porte sur trois grands problèmes contemporains: la sexualité, le développement économique et les relations entre la pensée mythique et la science. S’agissant de la sexualité, trois questions majeures retiennent l’attention de Lévi-Strauss: celles du prêt de l’utérus, de la procréation artificielle et du couple homosexuel. Face à chacune de ces questions nouvelles dans nos sociétés, il met en regard les surprenants montages élaborés dans d’autres sociétés au mépris du prétendu invariant familial universel.

Ainsi apprenons-nous que l’insémination avec donneur a son équivalent chez les Samo du Burkina Faso. Chaque fillette y est mariée de très bonne heure, mais avant d’aller vivre chez son époux, elle doit, pendant trois ans au plus, avoir un amant de son choix, officiellement reconnu pour tel. Elle apporte à son mari le premier enfant, né des oeuvres de son amant, mais qui sera considéré comme le premier né de l’union légitime. Dans d’autres populations africaines, un homme marié dont la femme est stérile, peut, moyennant payement, s’entendre avec une femme féconde pour qu’elle le désigne comme père. Dans ce cas le mari légal est donneur inséminateur, et la femme loue son ventre au couple sans enfants.

Chez les Indiens Tupi-Kawahib du brésil, un homme peut épouser simultanément ou en succession plusieurs soeurs, ou une mère et sa fille d’une union précédente. Ces femmes élèvent en commun leurs enfants, sans se soucier spécialement de qui est celui-ci ou celui-là. La situation symétrique prévaut au Tibet, où plusieurs frères ont en commun une seule épouse,tous les enfants étant attribués légalement à l’aîné.

Les Nuer du Soudan assimilent la femme stérile à un homme! En qualité d’ »oncle paternel », elle reçoit le bétail représentant le « prix de la fiancée » payée pour le mariage de ses nièces, et elle s’en sert pour acheter une épouse qui lui donnera des enfants grâce aux services rémunérés d’un homme, souvent un étranger. Chez les Yoruba du Nigeria, une femme riche peut, elle aussi, acquérir des épouses qu’elle pousse à se mettre en ménage avec des hommes. quand des enfants naissent, la femme , »époux légal », les prend pour siens. Dans ces deux cas de couples formés par deux femmes, une des femmes sera donc considérée comme le père légal et l’autre comme la mère biologique.

Lévi-Strauss évoque aussi le cas de figure du « mariage fantôme », qui  chez les Nuer, autorise une femme veuve à engendrer « au nom du défunt » avec un de ses proches parents.  Il en rapproche l’institution du lévirat chez les Hébreux. Ces enfants sont tenus pour des réincarnations du défunt. Ces sociétés n’éprouvent pas les craintes du genre qu’engendrent chez nous l’insémination avec le sperme congelé d’un mari défunt, mais le problème en cause n’est, aux yeux de l’anthropologue, guère différent.

Tous ces exemples témoignent de ce que le conflit en cause dans dans nos sociétés, entre la procréation biologique et la paternité sociale n’existe pas dans d’autres, qui y apportent des solutions originales, constituant autant d’images métaphoriques anticipées des techniques modernes. Ils démontrent aussi que ce que nous considérons comme « naturel » et fondé sur l’ordre des choses se réduit à des contraintes et des habitudes mentales propres à notre culture.

Aux juristes et aux moralistes trop impatients, conclut Lévi-Strauss, les anthropologues prodiguent des conseils de libéralisme et de prudence. Ils font valoir que même les pratiques et les aspirations qui choquent le plus l’opinionprocréation assistée, mise au service de femmes vierges, célibataires ou  veuves ou au service de couples homosexuels- ont leur équivalent dans d’autres sociétés qui ne s’en portent pas plus mal.

Jeudi 10 janvier

Ce blog a pris un rythme un peu mou ces derniers jours. C’est la faute à une série américaine captivante : Homeland, qui va entrer dans sa Saison 3.  Après huit ans de captivité, un G.I porté disparu en Irak est libéré. Retour triomphal au pays natal. Le héros retrouve son foyer, sa femme, ses deux enfants. Il est admiré dans les medias, courtisé par les politiciens. Voilà pour le décor. Il y a bien sûr un envers, que, seule, suspecte une jeune femme agent de la CIA. Ne se pourrait-il que le revenant n’ait été retourné par ses ravisseurs ? Ne serait-ce pas en ennemi dangereux pour la sécurité du pays qu’il y serait rentré ?

Imaginerait-on un instant, dans Homère, Ulysse de retour de Troie  dans la peau d’un traitre ? Ulysse n’étreignant Pénélope que par ruse ? Ulysse conspirant désormais contre la Grèce ? Ulysse en Cheval de Troie ? On saisit tout de suite à ce parallèle combien le monde d’Homeland est un monde où, en définitive, il n’est fondamentalement même plus d’endroit du décor. Nous voilà dans un monde où forcément chacun est suspect de trahison, haute ou basse. Où la jeune femme qui enquête sur le soldat est elle-même suspectée par sa hiérarchie, à l’insu de laquelle elle  opère. Où le moindre défaut dans la video surveillance ou l’écoute téléphonique se paye cash. Où aucune foi en la parole n’est possible.

Ce climat paranoïaque était déjà celui d’une autre série fameuse, 24 heures chrono. Mais dans cette série bien nommée, l’ennemi essentiel, c’était en définitive le temps. Il était toujours moins une, mais les complots les plus machiavéliques se brisaient immanquablement, à la fin d’un suspens haletant, sur Jack Bauer, le héros de la série. Il est vrai que Jack ne reculait devant rien pour cela, et que les pires moyens pouvaient être utilisés dans cette course contre la montre. En revanche la série magnifiait une figure d’une intégrité sans faille en la personne du Président. Elle  a d’ailleurs très certainement  beaucoup contribué à accommoder l’opinion publique américaine à l’idée de l’élection d’un président noir.

Dans Homeland, plus l’intrigue, certes ponctuée de rebondissements, avance, et plus on s’installe dans un temps enveloppant, dont on n’aperçoit nulle sortie sûre possible. Ce qui s’est avéré dans la guerre, tant sur le terrain afghan que sur le terrain irakien, a contaminé la société américaine. Et ce n’est pas que celle-ci ait perdu confiance qui en est cause. C’est plutôt que la confiance, toute confiance, est foncièrement devenue pire qu’un chausse-trappe, une faiblesse dont il convient de se garder. Beaucoup des personnages mis en scène dans cette série sont attachants. Tour à tour, ils font l’épreuve de ce qu’il en coûte à rêver du contraire.

Vaille que vaille,  les Etats-Unis s’efforcent de se désengager en Irak comme en Afghanistan, mais ce désengagement n’est pas synonyme de sortie de la guerre. C’est ce que montre fort bien Homeland. La guerre est devenue une sorte de manteau invisible. Comme un virus informatique non localisé, elle s’insinue jusque dans les bagages des Marines rentrés au pays. Tout citoyen est désormais un ennemi potentiel. Plus l’once d’une garantie. Et plus personne qui puisse prétendre l’incarner sans pactiser tôt ou tard avec l’imposture et la trahison.


 

Samedi 5 janvier 2013

J’ai reçu ces voeux malicieux, dignes de Serge Gainsbourg, du subtil et charmant François de Coninck.

Ce beau palindrome m’avait complétement échappé.

Lichtenberg disait que janvier était le mois où on présentait ses voeux et les autres mois de l’année ceux pendant lesquels ils ne se réalisaient pas! J’espère qu’il n’en sera rien !