Mardi 25 décembre

J’ai reçu aujourd’hui en cadeau les lettres de Sigmund Freud à ses enfants, récemment parues en français chez Aubier/Flammarion dans une traduction de Fernand Camon. J’y apprends qu’en 1909, à l’occasion du  mariage de Mathilde, la fille aînée de Freud, l’Association Psychanalytique de Vienne se fendit d’un cadeau: un portrait de Freud peint au cours de l’été 1908, alors qu’il s’était fait raser de près. Contrairement à l’épatante fillette dont j’ai parlé dans mon billet du  6  décembre, qui n’en attendait pas moins de Saint Nicolas,  Mathilde appréciait cet attribut! Elle  renvoya le cadeau, au prétexte qu’elle n’y reconnaissait pas son père sans sa barbe ! A titre de cadeau substitutif, elle accepta  cependant un couvert d’argent et d’or…

Mardi 18 décembre

Les textes de deux cours inédits de Michel Foucault viennent d’être publiés: d’une part  Du gouvernement des vivants, cours au Collège de France 1979-1980 établi par Michel Senellart  dans l’édition Ehess-Gallimard-Seuil; d’autre part  Mal faire, dire vrai (Fonction de l’aveu en justice), cours donné l’année suivante par Foucault à l’invitation de la Faculté de Criminologie de l’Université de Louvain, publié aux Presses Universitaires de Louvain, et établi selon les mêmes principes  par mon amie Fabienne Brion, professeur à l’UCL et Bernard E.Harcourt son collègue de l’Université de Chicago. Dans les deux cas, un admirable travail de bénédictin.

On se réjouira d’autant plus de cette parution simultanée que ces deux cours viennent en quelque sorte combler au moins provisoirement un manque, je veux parler du deuxième tome de l’Histoire de la sexualité, intitulé Les aveux de la chair. C’est bien en effet du christianisme primitif, thème annoncé de ce volume non publié, qu’il est fort largement question dans ces deux cours.

Ampleur de l’érudition, finesse d’analyse, limpidité de la langue,  profondeur des perspectives ouvertes, de tout cela on ne sait ce qu’il faut louer davantage. Mais le plus captivant,  c’est l’aperçu lumineux  que, dans le fil de ses propos, Michel Foucault donne véritablement  de l’ensemble de son oeuvre.

La question de la vérité, voilà en un mot le point de gravitation. Si on appelle philosophie critique une philosophie qui part non de l’étonnement qu’il y ait de l’être, mais de la surprise qu’il y ait de la vérité, on peut voir qu’il y a deux sortes de philosophie critique. Il y a d’une part celle qui se demande à quelles conditions il peut y avoir des énoncés vrais – conditions formelles ou conditions transcendantales. Et il y a d’autre part celle qui s’interroge sur les formes de véridiction, sur les différentes formes du dire vrai. Dans le cas d’une philosophie qui s’interroge sur la véridiction, le problème n’est pas de savoir à quelles conditions un énoncé sera vrai, mais quels sont les différents jeux de vrai et de faux qui sont instaurés et sous quelles formes. Dans le cas d’une philosophie critique des véridictions, le problème n’est pas de savoir comment un sujet en général peut connaître un objet en général. Le problème est de savoir comment les sujets sont effectivement liés dans et par les formes de véridiction où ils s’engagent. ( Mal faire, dire vrai, p.9).

C’est dans ce cadre général que se situe, poursuit Foucault, ce que j’ai essayé de faire dans différents domaines. Je n’ai pas essayé de savoir si le discours des psychiâtres était vrai, ni celui des médecins, bien que ce problème soit tout à fait légitime; je n’ai pas essayé de déterminer à quelle idéologie obéissait le discours des criminologues – bien que ce soit également un problème intéressant. Le problème que j’ai voulu poser était différent: c’était de m’interroger sur les raisons et les formes de l’entreprise de dire vrai à propos de chose comme la folie, la maladie ou le crime. Cette sorte d’ethnologie du dire vrai, centrée à partir de ces deux cours sur l’examen des pratiques de l’aveu, de l’obligation de dire vrai à propos de soi-même, occupera Foucault jusqu’à son dernier cours en 1983-1984 Le Courage de la vérité.

La naissance de la psychanalyse s’inscrit-elle dans cette histoire de la discipline de l’aveu, telle qu’elle s’institue entre le deuxième et le troisième siècle de l’ère chrétienne avec Tertullien ? Interrogé à ce propos, Foucault répond: Ils (les psychanalystes) rejettent cette idée, c’est un fait. Pourquoi? Vous savez, c’est assez important dans l’histoire d’une discipline ou d’un savoir ou d’une pratique d’accepter son histoire, aussi humiliante qu’elle soit. J’ai en tous cas pu remarquer que les psychiatres n’aiment pas du tout qu’on essaye de repenser l’histoire de leurs propres connaissances à travers une pratique asilaire. Je remarque, en revanche, qu’Einstein a pu dire que la causalité physique s’enracinait dans la démonologie sans que cela ne blesse les physiciens. (…) Quand les psychanalystes se seront calmés à propos des histoires de leur pratique, j’aurai beaucoup plus confiance en la vérité de ce qu’ils disent. ( Mal faire, dire vrai, p.261). Voilà qui est envoyé.

Personnellement il ne me choque pas du tout que  soit posée la question du « régime de vérité » sur fond duquel la psychanalyse a pu émerger et sa pratique s’instituer. Cette question vaut bien celle, rebattue, de ses conditions épistémiques et historiques. N’est-ce pas une évidence qu’il y a une fonction de l’aveu en psychanalyse? Qui, en ayant fait l’expérience, le contesterait? En quoi l’aveu en psychanalyse  se distingue de l’aveu dans la confession et la direction de conscience, en quoi il se sépare de l’aveu dans les pratiques judiciaires ou psychiatriques, en quoi ce que Lacan formalise comme le discours analytique pourrait opérer une subversion du régime de vérité dont relèvent ces pratiques de l’aveu, voilà autant de questions essentielles, à partir desquelles c’est la distinction entre la psychanalyse vraie et la fausse qui est aussi en cause.

 

 

 

 

 

Dimanche 9 décembre

La barbe, la crosse, les bottes, la hotte, l’âne,…tous ces attributs de Saint Nicolas ont fait l’objet d’une étude très fouillée de Karin Ueltshi ( L’histoire véridique du Père Noël, Imago, Paris, 2012). Si Saint Nicolas partage la plupart de ces traits avec le Père Noël, c’est qu’à beaucoup d’égards, ils ne font qu’un. Que le Père Noël soit d’ailleurs appelé Santa Claus aux Pays-Bas en atteste fort bien.

Le Père Noël cependant tend à supplanter Saint Nicolas. L’Eglise s’est à l’occasion émue de cette extension de l’importance du personnage du Père Noël, redoutant qu’elle ne détourne du sens proprement chrétien des Fêtes de la Nativité. C’est ainsi que, dans un article sensationnel publié en 1951 dans la revue Les Temps modernes et intitulé Le Père Noël supplicié, article regrettablement négligé par  Karin Ueltschi,  Claude Lévi-Strauss analyse l’holocauste du Père Noël sur le Parvis de la Cathédrale de Dijon le 24 décembre 1951. Une vive polémique s’en suivit dans la France entière au cours de laquelle on vit bizarrement  se porter au secours du Père Noël les esprits les plus  anticléricaux ! Mais le paradoxe ironique majeur de cet épisode, comme Lévi Strauss ne manque pas de le relever, est celui-ci. L’Eglise n’a sans doute pas tort quand elle reconnait dans le culte du Père Noël la survivance du paganisme. En effet, sous le costume qu’il emprunte à Saint Nicolas, celui-ci est à beaucoup d’égards l’héritier du Roi des Saturnales antiques. Mais par l’autodafé de Dijon, l’Eglise renouait précisément à son insu avec un rituel propre à ces Saturnales, soit la mise à mort du Roi au terme de celles-ci !

 

Jeudi 6 décembre

C’est la Saint Nicolas ! Le temps me manque aujourd’hui pour m’arrêter à ce personnage comme il le mérite, mais je promets d’y revenir. Juste une perle recueillie de la bouche d’une épatante petite fille de 4 ans. Question : Que vas-tu demander à Saint Nicolas ? Réponse de la gamine du tac au tac : Qu’il se coupe la barbe !

Samedi 1 décembre

Nous avons l’art pour ne pas mourir de la vérité . Cette belle phrase de Nietzsche sera le point de départ de six rencontres d’un  Cabinet de réflexion organisé au Théâtre Marni  à Ixelles à l’initiative d’Ali Serghini. La première d’entre elles aura lieu ce jeudi 6 décembre (de 18 h.30 à 20h) . Jacques Sojcher, Eric Clemens, Jean-Claude Encalado et moi-même commenterons tour à tour le propos de Nietzsche et esquiserons les prolongements qu’il nous inspire pour la suite de ces rencontres.

Meurt-on de la vérité ? Celle-ci sans doute a ses martyrs et on comptera Nietzsche parmi eux. Mais c’est une espèce rare. Le lot commun de la vérité, c’est d’être refoulée. Je parle évidemment de la vérité du désir, celle qui intéressait Nietzsche. Pas de celle, désincarnée, sans danger, toujours belle à contempler, du Ciel des Idées. La vérité du désir n’est pas toujours belle à contempler. Le savoir de l’artiste, s’il est de nous aider à supporter celle-ci en son versant le plus barbare,  est donc affaire de courage. C’est le point de vue de Michel Foucault dans Le courage de la vérité , s’agissant plus spécialement de l’art moderne, dont je dirai quelques mots le 6 décembre. Par la suite, la contribution que je prévois à ce cabinet de réflexion sera de retracer et tirer les conséquences de l’évolution du concept de vérité dans l’enseignement de Lacan.

Les inscriptions à ces rencontres peuvent être prises via le site : http://www.theatremarni.com .