Lundi 26 novembre

Qu’est-il arrivé à Olivier Assayas ? Je n’ai pas résisté à plus d’une heure de la projection d’Après mai. Je ne sais ce qui est le plus consternant, de ce film insipide ou des critiques élogieuses qui ont accueilli sa sortie. Une phraséologie creuse, des blagues de potache qui tournent au vinaigre, des pétards au milieu des gaz lacrimogénes, des mecs aux cheveux longs grattant la guitare parmi des filles aux seins nus, ne reste t-il donc rien de plus de  Mai 68 que ces clichés,  même aux yeux d’un ancien gauchiste de l’époque ? Je n’ai pas balancé de cocktail Molotov dans le cinéma,  mais n’en pouvant plus, j’en suis sorti, tant je déteste les reniements de la jeunesse par des adultes assagis.

Mardi 20 novembre

Dans son excellent ouvrage La musique et la transe (Gallimard, 1990, réédité en coll. Folio), Gilbert Rouget n’hésitait pas à rapprocher par un certain nombre de traits structuraux l’opéra, temple de la possession lyrique, des manifestations de la mania dans les cultes de Dionysos ou des rites de possession vaudous. J’ai été complétement convaincu par ce parallèle en assistant ce dimanche soir au Palais des Beaux-Arts  – quel bonheur! – au sublime récital de Cecilia Bartoli. M’y est en effet revenu soudainement le souvenir d’une grandiose cérémonie candomblé dont j’avais naguère  été le témoin à Recife  dans le Nordeste brésilien.

Dans Le Monde de ce mardi, j’ai lu avec intérêt un article de Serge July, qui revient sur 1973, année où, avec Jean-Paul Sartre, il créa le quotidien Libération. Non sans raison, il repère en cette année la matrice de notre monde contemporain. Le première choc pétrolier suite à la guerre du Kippour apparait d’abord pour conjoncturel. Ce n’est en vérité que le premier pas d’une crise structurelle dont l’Occident ne s’est toujours pas relevé.1973 est aussi l’année de la fin de la guerre du Vietnam, celle du scandale du Watergate qui entraîne la chute de Richard Nixon, celle de la réhabilitation de Deng Xiao-Ping à Pékin, du coup d’état du général Pinochet au Chili. Serge July met ces événements en série comme autant d’annonciateurs de ce qui s’enchaîne ensuite dans la décennie, et que nul n’a vu venir : l’échec des relances keynésiennes, le triomphe du néolibéralisme, l’effondremment de l’URSS, la montée en puissance de la Chine.

Reste une absence, qui  frappe  dans ce tableau de l’état du monde: l’Afrique. Pas un mot de Serge July à propos du Congo, de l’Angola, de l’Ethyopie, de l’Ouganda, de l’Afrique du Sud,…Alors si vous voulez vous informer du devenir  de ce continent laissé pour compte, précipitez vous plutôt pour découvrir Let there be light, rétrospective des oeuvres filmiques et photographiques d’Alfredo Jaar dédiées à l’Afrique. C’est à l’Espace ING, place Royale à Bruxelles jusqu’au 10 décembre et c’est bouleversant.

 

 

Mardi 13 novembre

Un grand merci à Jean-Luc Plouvier pour ses remarques en commentaire de mon dernier billet, qui développent lumineusement ses propos d’entracte au cours de l’émission de Camille De Rijck. Celle-ci peut être entendue en podcasting via le lien suivant: http://www.rtbf.be/radio/podcast/player?id=1774272 .

A propos des castrats, j’ai fait allusion au sublime Sacrificium de Cecilia Bartoli. Hier mon ami Philippe Marion m’a fait entendre un duo stratosphérique, comme dirait Camille De Rijck, de la diva avec Philippe Jaroussky dans Mission, le CD consacré par Cecilia Bartoli à Agostino Steffani (1654-1720), compositeur baroque injustement tombé dans l’oubli. Contemporain de Scarlatti, Steffani est un personnage mystérieux :  peut-être un castrat, prêtre catholique, grand lettré, compositeur en poste à Munich et Hanovre, diplomate, espion à la solde du Vatican ! Il est « le chaînon manquant sur le plan de l’opéra entre Cavalli et Handel », dit Cecilia Bartoli dans un magnifique entretien, paru récemment dans Le Vif-L’express, avec ce veinard de Philippe Marion !

Samedi 10 novembre

Ah ! mes amis. Quel jour de fête / Je vais marcher sous vos drapeaux / L’amour qui m’a tourné la tête / Désormais me rendra héros / (…) Pour mon âme quel destin ! J’ai sa flamme ! / Et j’ai sa main. Jour prospère ! Me voici / Militaire et mari !

Juan Diego Florez a fait un triomphe à Covent Garden dans cet air célèbre de La fille du régiment de Donizetti, repris ces jours-ci à l’Opéra-Bastille. Il sera retransmis ce dimanche 11 novembre à 20h sur Musique 3 , et à cette occasion Camille De Rijck m’a convié à bavarder pendant l’entracte en compagnie de Carmela Giusto et Jean-Luc Plouvier.

Le premier acte de cet opéra comique se termine sur l’air martial et enflammé du caporal amoureux ! Militaire et mari, à suivre Freud dans la Psychopathologie de la vie quotidienne, c’est presqu’un pléonasme, puisqu’il y assimile le mariage à une sorte de service militaire!  Le public de l’opéra applaudit-il à cette comparaison saumâtre? Peut-être, mais ce qui le ravit par-dessus tout tient à la performance vocale du ténor qui en l’espace des cinq minutes de ce morceau, pousse pas moins de neuf contre-ut !C’est ce qui avait retenu l’attention de Camille Derijcke et l’avait conduit à nous réunir. Quelle jouissance, tant pour le chanteur que pour son public, est-elle là à l’oeuvre?

Donner de la voix est assurément une jouissance, et pas seulement dans le chant. Les armées, précisément, frisonnent à quoi,  sinon à la jouissance du commandement, et partant, de l’obéissance. La voix, c’est la racine pulsionnelle du Surmoi, cette instance obscène et féroce, comme disait Lacan. Peut-être la fonction  du chant tient-elle fondamentalement dans l’apprivoisemment de cette instance mortifère, dont Homère ne donne pourtant pas pour rien un paradigme avec le chant des Sirènes. Le chant d’Orphée émouvant les puissances infernales en est l’image inversée. Enchantement contre enchantement. L’opéra naît , rappelons-le, avec l’ Orfeo de Monteverdi.

L’opéra est à bien des égards la mise en forme artistique  la plus accomplie de ce que Lacan a nommé la pulsion invocante. Aux côtés de l’ objet oral, anal et scopique, Lacan a en effet situé la voix comme une des versions de l’objet perdu freudien, celui autour duquel tourne le désir et s’organise la jouissance de l’être parlant.  La voix est cause du désir de se faire entendre -peut-être l’aspiration la plus vive chez l’être humain- , et le miracle du chant, pour l’auditeur autant, sinon plus, que  pour le chanteur, est d’y donner vie. Cecilia Bartoli n’a pas pour rien tenté récemment de ressuciter la voix perdue du castrat qui fût  longtemps le fétiche, le symbôle même de l’opéra.

Si la virtuosité de Cécilia Bartoli m’émeut, je confesse qu’il n’en va de même avec les neuf contre-ut de La fille du régiment. Le priapisme vocal du soldat, telle une performance à homologuer au guiness Book des records,  m’apparait même comme le déni passablement niais de ce qui vibre si intensément dans Purcell ou dans Mozart, quand  la voix est amenée au bord de la brisure, qu’elle se tend et ploie tout à la fois, et fait résonner en nous une jouissance aussi céleste qu’éphémère.

 

 

Mardi 6 novembre

J’ai fait un lapsus dans mon billet du 26 octobre:  en évoquant  le  livre de Vassilis Alexakis Le premier mot, j’avais écrit le dernier mot. Le dernier mot s’agissant de quoi diable ? je me le demande.

On rêve volontiers du dernier mot;   celui qui capitonnerait l’ensemble des dits,  celui qui viendrait donner son sens ultime à l’avalanche des énoncés, le mot qui dirait le vrai sur le vrai. Le mot de la fin, le fin mot, le fin du fin…

Qui aura le dernier mot de Barak Obama ou de Mitt Romney ? voilà le suspense du jour. En l’occurrence le dernier mot sera un chiffre : celui du nombre des grands électeurs des swing states -les états qui balancent entre les démocrates et les républicains. Puis on l’interprétera,, on lui supposera une âme, on y reconnaîtra le sens de l’Histoire, on en déduira de prétendues leçons.

Vladimir Jankékévitch voulait croire que la morale avait toujours le dernier mot. Je n’en crois rien,  surtout en matière de politique. Je dirai même: je n’en crois pas le premier mot !