Mardi 30 octobre

Voilà un film que je n’irai certainement pas voir ! C’est ce que Jean-Louis Trintignant avait rétorqué à Michaël Haneke quand celui-ci le sollicita pour son rôle dans Amour. Depuis la sortie du film,  il l’a vu pas moins de quatre fois.

Je ne vais donc pas conseiller d’aller voir Amour. C’est un film qui n’appelle aucune recommandation, seulement du consentement. On en sera récompensé: Amour porte bien son nom.

Des faces les plus noires de l’âme humaine, Haneke n’ignore rien. Alors on pouvait s’en douter, Amour n’est pas une pastorale. C’est l’histoire terrible d’une fin de vie, d’un naufrage du corps , paralysé, et de l’esprit, délirant, et de la parole, défaillante. Mais c’est aussi l’histoire du combat le plus digne qui soit, d’un homme fidèle à sa promesse de ne plus jamais reconduire sa compagne à l’hôpital, d’un homme seul dans ce combat sans espoir et qui jette toutes ses forces dans celui-ci jusqu’à cette dernière étreinte soudaine où il l’étouffe sous un oreiller.

Sachez-le si vous êtes amené à semblable  promesse: nul ne vous approuvera. On vous tiendra pour un fou. Vous le deviendrez. La compassion vous écoeurera. Les souvenirs vous tourmenteront. L’avenir vous dégoûtera. Vous imaginerez toucher cent fois le fond, et il vous faudra descendre encore plus loin. Vous n’aurez plus confiance en quiconque. Vous maudirez l’humanité, mais aussi vous-même quand vous vous surprendrez dans un instant d’indifférence à la souffrance de l’être aimé ou de simple repos. J’ ai fait autrefois une telle expérience; j’en ai été longtemps détruit.  Mais sortant du film de Haneke, j’en éprouve aujourd’hui une très grande fierté.

Il n’y a rien de morbide dans ce film où pourtant, comme le dit Trintignant à sa fille (Isabelle Huppert) qui ne comprend pas sa conduite  « rien ne mérite d’être montré ».

Vendredi 26 octobre

La soi-disant « rentrée littéraire » m’a laissé complétement indifférent. Il faut bien dire qu’après la lecture de L’homme sans qualités, peu de livres font le poids. Par bonheur, vient de paraître  chez Stock un roman délicieux: L’enfant grec, de Vassilis Alexakis, un auteur que j’apprécie beaucoup, dont j’avais adoré le livre précédent Le dernier mot, et plus encore Les mots étrangers.

Comme ces deux titres l’indiquent, les mots sont des personnages à part entière dans les romans d’Alexakis. On songe là immanquablement à ce que je tiens pour le plus grand livre de Sartre: Les mots. Dans L’enfant grec - titre d’un poème célèbre de Victor Hugo à propos du massacre de Scio – le narrateur, convalescent à la suite d’une opération de la jambe, part pourtant à l’aventure en compagnie de figures romanesques improbables rencontrées au cours de ses promenades quotidiennes dans le Jardin du Luxembourg. Robinson Crusoé, le Comte de Monte-Cristo, Long John Silver, Tarzan, Cosette et Jean Valjean, D’Artagnan et Milady, Alice, Don Quichotte, Ulysse, Michel Strogoff, Cyrano, Oliver Twist, Robin des Bois…,autant de personnages qui avaient enchanté son enfance,  viennent ainsi se joindre à Guignol et Gnafron et aux habitués du lieu : les deux soeurs qui dirigent le théâtre de marionnettes, un ancien bibliothécaire du Sénat, un italien sans domicile fixe, un critique littéraire à la retraite, la gardienne des toilettes. Désinvolte, c’est la littérature universelle qui déambule ainsi dans le Jardin du Luxembourg parmi les bassins, les statues et les feuilles mortes.

Ce serait un conte un peu féérique, à la façon du merveilleux Midnight in Paris de Woody Allen, si le livre ne  s’appelait  L’enfant grec, façon de faire résonner les cris des manifestants athéniens étranglés par les mesures d’austérité. Qu’est donc mon pays devenu, où s’ inventa le mot démocratie, pour être aujourd’hui évoqué comme une terre maléfique? s’interroge Alexakis.

 

 

Mercredi 17 octobre

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Dans un certain nombre de cabinets de psychanalystes comme dans le mien, on trouve en guise de divan la célèbre chaise longue dessinée par Le Corbusier. Celle-ci a inspiré deux artistes de mes amis : Alain geronneZ  -encore lui-  l'a d'abord installée aux côtés de son tapis jaguar. Ensuite, sans gêne aucune, il l'a dressé verticalement et  m'y a pendu !

Quant à Joao de Azevedo, il  y a allongé de savoureux analligators !

 

La Flandre a fait un grand pas vers son indépendance dimanche. J'en suis un ardent partisan, n'ayant aucune envie d'être gouverné par
ses nouveaux maîtres. Que les intellectuels et artistes flamands inquiets  se rassurent: ils pourront demander l'asile politique au Sud !

Jeudi 11 octobre

On n’a donc encore rien vu : voilà ce que j’ai conclu de l’exposé d’Agnès Aflalo dimanche matin à Paris au cours des Journées « Autisme et psychanalyse ». Les théories cognitivo-comportementalistes ne sont en effet que billevesées au regard de ce qui nous attend et qui fait frémir, soit le dépistage génétique systématique des maladies mentales, au premier rang desquelles l’autisme considéré comme un trouble immunologique. Bref ce qu’Eric Laurent appelle , dans un livre magistral ainsi intitulé,  » la bataille de l’autisme » (éd.Navarin, Paris, 2012),ne fait que commencer.

L’enjeu est clinique certes, mais aussi directement politique. Nous entrons, disait Agnès,  dans une ère nouvelle, celle de l’HGM, l’humain génétiquement modifié, et de l’eugénisme normalisateur.  La vaste campagne de marketing anti-psychanalyse à laquelle nous assistons depuis une décennie se dénude dès lors  dans ses buts : convaincre les administrations de santé publique que le mental est affaire de génétique.

On lira l’exposé bien informé et précis d’Agnès sur le site www.lacanquotidien.fr , qui l’a judicieusement mis en ligne hier dans son numéro 239. J’imagine que d’autres contributions aux Journées suivront.

Quelques « airs de cour et de jardin » pour nous égayer à présent. Un superbe trio de musiciennes liégeoises (Veronique Willemaers, Susan Houtman, Agnès Tamigniaux) a pris pour nom un air célèbre de Purcell : Sweeter than Roses. Ne pas confondre avec « Guns and Roses » , c’est plus hard ! Son répertoire : la musique baroque bien sûr, mais aussi des mélodies françaises du 17ème siècle, toutes de légèreté et de grâce, à découvrir sur le site : http://www.myspace.com/sweeterthanrosestrio. Un enchantement, au plein sens du mot…

 

Mercredi 10 octobre

Les Journées annuelles de l’Ecole de la Cause Freudienne se sont déroulées le week-end dernier à Paris sur le thème « Autisme et psychanalyse ». J’y ai appris beaucoup de choses, sur lesquelles je reviendrai certainement. Agnès Aflalo, directrice de ces Journées, m’ avait demandé de plancher sur une phrase de Lacan. Voici le texte de cette intervention.

 

 Pathologie de la normalité

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Pour que quelque chose ait du sens, dans l’état actuel des pensées, c’est triste à dire, mais il faut que ça se pose comme normal.  (Ou pire, 3/ 2 / 1972 )

 

Cette phrase du Séminaire Ou pire…vient à Lacan à propos d’André Gide : André Gide voulait que l’homosexualité fût normale. Et, comme vous pouvez peut-être en avoir des échos, dans ce sens il y a foule. En moins de deux, ça, ça va tomber sous la cloche du normal, à tel point qu’on aura de nouveaux clients en psychanalyse qui viendront nous dire – je viens vous trouver parce que je ne pédale pas normalement. Ca va devenir un embouteillage.

 

Si  faire reconnaître sa singularité fut un souci constant d’André Gide, il la voulait aussi représentative. Comédien peut-être, mais de son propre rôle, ainsi que Philippe Hellebois l’a souligné dans son récent Lacan lecteur de Gide, Gide faisait de la représentation de son cas une véritable exigence morale. Il s’employa ainsi à démontrer que l’homosexualité, loin d’être une maladie, est indispensable au tempérament d’une société bien réglée (Journal, 8/7/1930). Mais pour cette démonstration, il prétendait parler au titre de défenseur d’une norme: De même que l’hétérosexualité, écrit-il dans Corydon, l’homosexualité a ses dégénérés, ses viciés et ses malades(…) j’en ferai grâce à mes lecteurs ; mon livre traitera de l’uranisme bien portant ou de la pédérastie normale.

 

Certes en 2012, dans l’état actuel des pensées ( !)  politiquement correctes pour paraphraser Lacan, cette apologie de la pédérastie au nom du bien-être social semble lunaire. Sans surprise, Gide prétend  trouver dans la société grecque antique des arguments pour sa thèse. Lacan fait remarquer au passage que s’il y a bien un mot complètement absent du discours  antique, c’est le mot norme. La doxa antique n’a rien à voir avec la norme, dont l’extension n’est pas séparable de celle du  discours universitaire, par le biais duquel tout tombe désormais sous la cloche du normal. Il y a là un effet de discours auquel Gide n’échappe pas, mais dont il donne au contraire la mesure à vouloir ranger sa singularité sexuelle sous le signifiant de la norme.

 

En cela, il n’a, loin s’en faut, pas été le dernier. Derrière lui, ce fut bien l’embouteillage : toutes les minorités sexuelles se sont tour à tour constituées en bataillons pour obtenir la reconnaissance de leur normalité. Droit au mariage des homosexuels, droit au choix de l’identité sexuelle, droit au changement de genre par intervention chirurgicale, banalisation des pratiques S.M., etc .. : avec l’onction de l’Université à travers la floraison des gender studies, toutes les orientations sexuelles ont désormais droit de cité en Occident. Finalement il n’est guère que la  pédophilie -n’en déplaise à André Gide !- à être considérée  non grata dans le concert des conduites désormais sanctionnées comme normales. 

 

Il faut bien voir que l’extension de la norme, qu’avait  aussi dans les mêmes années souligné Michel Foucault, quoi que dans d’autres termes, signe certes  le triomphe d’un signifiant maître nouveau, mais sous les espèces de sa fragmentation et de sa miniaturisation. La norme vient en somme se loger dans tous les interstices où  la loi en prend un coup. Et c’est spécialement sensible en ce qui concerne tout ce qui réglait traditionnellement le rapport entre les sexes, où ce qui était prescrit ou proscrit était encore lisible. Plus de Tao qui tienne sous le régime du plus de jouir généralisé.

 Jetez un coup d’œil, conseille Lacan dans les mêmes pages du Séminaire 19 sur l’ouvrage de Van Gulick La vie sexuelle dans la Chine ancienne :  Je vous défie d’en tirer rien qui puisse vous servir dans ce que j’appelais tout à l’heure l’état actuel des pensées. Et Lacan d’ironiser : La vie sexuelle en Chine va peut-être refleurir, -l’allusion est claire au slogan maoïste « que cent fleurs s’épanouissent » –  elle aura un tas de jolies sales ruines à engloutir avant que ça se passe.

 

Certes  peut-on  fantasmer sur un temps où la castration n’était soi-disant pas de mise :   il était une fois le rapport sexuel, pour l’un dans la Grèce ou la Rome antique, pour l’autre dans la Chine ancienne, à moins que ce ne soit du côté de telle tribu amazonienne ou africaine. Mais ce sont là  illusions rétroactives, significatives de ce que l’exil du rapport sexuel est éprouvé d’autant plus vivement que croit l’impératif de jouissance. La castration est en somme  l’instrument d’adaptation de l’être parlant  à cet exil. Mais dans un monde qui s’organise sur sa forclusion,  l’homme se trouve étrangement désemparé.

 

De la jouissance , il est pourtant bien une norme, dont le psychanalyste n’est certes pas le gardien, mais dont  son expérience lui a appris à reconnaître l’effectivité, je veux parler de la norme mâle dont Lacan épingle la place dans ses formules de la sexuation : F (x), dans le même mouvement où il situe son au-delà. Ladite norme mâle n’est normative qu’au titre de cette étrange adaptation que Lacan porte au crédit de la castration. Par là, elle est créative, au sens où Canguilhem l’a montré de la norme, dans le champ de la biologie en tant qu’elle est le fruit de l’adaptation du vivant à son milieu et non pas une constante de départ de l’organisme.

 

Quant à la norme sociale, à suivre à nouveau Georges Canguilhem, elle  s’inscrit au croisement du vocabulaire de deux institutions : l’institution sanitaire et l’institution scolaire. Le terme normal passe dans la langue populaire et s’y naturalise au cours du XIXème siècle.  Réformes hospitalières comme réformes pédagogiques expriment une exigence de rationalisation qui apparaît aussi en politique et en économie sous l’effet du machinisme industriel naissant qui aboutira à ce qu’on appelle depuis la normalisation (c’es-à-dire la standardisation des pratiques : méthodes pédagogiques, procédures médicales, ou écartement des voies de chemin de fer ). En son fondement, la normalité n’est donc pas  conformisme, mais au contraire adaptation aux exigences de la modernité.

 

Ce sont là exigences massives,  à travers lesquelles apparaît   l’ « homme moyen » cher à Quetelet, objet  de la statistique, en qui  toutes les singularités se fondent pour dessiner la figure anonyme, mais purement fictive, de l’homme sans qualités. Vouloir comme Gide ériger en norme sa singularité, c’est donc aussi, non sans ironie,  protester contre cette fiction. Car enfin la vie de Gide n’est pas exactement l’itinéraire d’un gars normal, selon le titre d’une biographie de Jean Dujardin.

 

Décrocher un Oscar à Hollywood pour un acteur français,  tout le monde sait bien que ce n’est pas d’avantage le sort commun que de devenir président de la République. Ah qu’il beau d’être normal exceptionnellement ! Ca en ferait oublier ce qu’il  en est d’être normal normalement.

 

 Car ça cloche sous la cloche du normal, ô combien, dès lors qu’il se fait normatif au sens de ce qui ne se discute ni ne s’interprète, d’un donné univoque au regard duquel ce qui s’en écarte est tenu pour dénué de sens propre, puisque toujours résorbable, absorbable, soluble dans la moyenne statistique. Alors si pour que quelque chose ait du sens, il faut que ce soit posé comme normal, on en arrive à un étrange paradoxe , car s’il y a bien une chose qui ne tombe pas sous le registre du sens, c’est la jouissance, de sorte qu’elle ne pourra  guère être foncièrement  éprouvée que comme anormale, et cela quand bien même elle serait épinglée du contraire dans le discours courant.

Aux yeux de Lacan, pas d’opinion plus déplacée que de définir la clef du normal. Mais c’est  arrivé à  cet état d’extrême urgence qu’il situe précisément l’émergence nécessaire du discours psychanalytique. Finalement, dit-il, la psychanalyse est partie de là, comme un recours contre les pathologies de la normalité.  

Dans l’état actuel des pensées, c’est triste à dire, mais nous n’avons pas, que je sache, d’autre consolation.