Mardi 25 septembre

Dans le registre du bonheur autistique le plus commun que j'évoquais dans mon billet précédent à propos de la douche plantée sur la scène dans To Rome with love, je me souviens du contentement   intense que j'ai éprouvé à 15 ans à l'achat de ma première machine à écrire: la sublime Olivetti Lettera 22 .Je la transportais partout fièrement avec moi dans sa belle house de cuir bleu ciel. 

J'y ai repensé cette semaine en renouvelant  mon matériel informatique. C'est que je me suis offert un Mac Pro 15 pouces épatant,  qui remplacera plus qu'avantageusement mon vieux PC portable besogneux. Il n'empêche: rien ne vaudra jamais à mes yeux la merveilleuse et irremplaçable  Lettera 22, qui garde le charme du premier amour !

 

 

Dimanche 16 septembre

Sous l'impulsion dynamique d'Agnès Aflalo, les 42 èmes journées de l'Ecole de la Cause Freudienne se tiendront les 7 et 8 octobre prochains à Paris sur le thème "Autisme et psychanalyse". 

L'extension absurde du diagnostic d'autisme détourne du tableau clinique de l'autisme dans ses manifestations les plus terrifiantes. Cette extension du spectre de l'autisme n'a qu'un moteur, puissant et sordide, c'est le marché juteux qu'il représente pour l'industrie pharmaceutique. Et cela passe par la disqualification, la mise au ban, et pourquoi pas ? l'interdiction des pratiques psychanalytiques.  Il s'agira donc dans ces Journées  de saisir les enjeux politiques de cette polémique autour de l'autisme. 

Si l'on veut à toutes forces élargir la notion d'autisme, alors il fait dire qu'il  n'y a à la vérité qu'un autisme qui est l'autisme de la jouissance. C'est à bien des égards le nerf de l'enseignement ultime de Lacan. 

La préparation de ces journées bat son plein. Un blog  en rend compte quotidiennement : http://www.42journees-ecf.org , ainsi qu'un bulletin électronique intitulé Le Point du jour : http://www.causefreudienne.net/index.php/agenda/evenements/lepoint-du-jour-1 . J'y ai apporté ma modeste pierre ce samedi avec le texte suivant, que m'a inspiré ce cher Woody Allen.

Chanter sous la douche

Un film raté: c'est ce que beaucoup disent du dernier Woody Allen, To Rome with love.

Woody Allen est une espèce de génie compulsif et insurpassable du ratage. Comme mari, comme amant, comme fils, comme père,…il est définitivement out of focus. Même sur ses photographies, il apparait ainsi dans Deconstructing Harry ! A ce point, chapeau l'artiste, c'est du grand art.

Il a naturellement raté sa psychanalyse. Il se donne même le luxe de rater allègrement des films. En somme c'est un malfaiteur, à ceci près que, comme malfaiteur aussi, il rate tout ce à quoi il touche (cf. Some time crooks , en version française: Escrocs mais pas trop ). Raté, forcément raté alors, le dernier Woody Allen! D'ailleurs les Italiens sont furieux. Pensez donc: il a même ridiculisé le bel canto !

Woody arrive à Rome, non sans angoisse dans l'avion. Avec un tel passager, celui-ci devrait normalement s'écrabouiller à l'aéroport. Il vient rendre visite à sa fille qui s'est amourachée d'un jeune romain, et il n'augure que des pires catastrophes s'agissant de cette idylle. Accueilli chez les parents du jeune homme, il entend le père chanter sous la douche d'une belle voix de ténor. Comme il s'ennuie un peu, une idée germe rapidement dans son esprit. Pourquoi ne produirait-il pas un opéra avec son hôte pour vedette ? Aussitôt dit, aussitôt fait, il réunit un orchestre pour des essais qui tournent hélas lamentablement au ratage. Hors de sa douche, le bonhomme est incapable de chanter!

Ce n'est évidemment pas ce détail qui va arrêter Woody. Whatever works! (Pourvu que ça marche): à l'envers du ratage généralisé, Allen a fait sienne cette devise, qu'il a d'ailleurs choisie pour titre d'un de ses films les plus épatants. Qu'à cela ne tienne donc, on installera une douche au beau milieu de la scène! On ne touchera pas à la jouissance solitaire, carrément autistique même du brave homme, et ,sur la scène, il se produira heureux comme dans sa salle de bain. 

Le sujet est heureux. Tout heur lui est bon dans ce qui le maintient dans ce qui le répète, écrit Lacan. C'est la formule du bonheur autistique le plus commun.

 

 

 

 

 

 

Samedi 15 septembre

Jean-Claude Encalado m'envoie cette belle photo de Jean-Luc Plouvier, prise le mercredi 5 septembre , jour anniversaire de la naissance de John Cage, pendant les 4'33" de silence devant la galerie Rossi contemporary. 

La Chaussée de Waterloo n'est pas Times Square, où l'oeuvre fût créée par Cage, mais à une heure de grand trafic, y faire vibrer le silence n'était pas une mince performance. 

Vendredi 7 septembre

J'ai passé l'été avec Robert Musil. 

Selon Henry Miller, il y a trois catégories de livres qu'on ne lit pas: ceux qu'on a l'intention de lire un jour mais qu'on ne lira sans doute jamais, ceux qu'on devrait, estime-t-on, avoir lus, et dont on lira éventuellement quelques-uns un jour, et ceux dont on a entendu parler mais qu'on est à peu près certain de ne jamais lire parce que rien ne pourra jamais abattre le mur de préjugés dressé autour d'eux. Certains livres appartiennent à mes yeux à une quatrième catégorie plus mystérieuse: ce sont ceux avec lesquels on a en quelque sorte rendez-vous, depuis longtemps parfois, et dont on réserve le plaisir de la découverte comme on couve  un grand vin  qu'on craint d'ouvrir trop vite.  L'homme sans qualités était de ceux-là. 

C'est une bien  trop grande chose que pour en rendre compte en quelques lignes. Mais L'homme sans qualités m'accompagnera désormais de ses lumières prodigieuses sur notre temps. 

Dans un récent numéro du Monde, j'ai épinglé les lignes suivantes: Nous n'avons pas encore des services de ressources humaines au sens scientifique. C'est ce à quoi nous essayons de remédier maintenant en mettant en place un système d'évaluation des gens. On peut embaucher quelqu'un de bien à un moment, mais après, il dévie. En l'absence de ressources humaines, on ne peut pas savoir qu'il va échouer. Il faut en faire l'expérience pour pouvoir le remplacer, c'est cela le problème. La vérité, c'est qu'en l'absence de service de ressources humaines scientifiques, tout ce qu'on peut faire, c'est changer les gens de place pour trouver le poste qui leur convient. De qui sont ces nobles propos ? Du dirigeant d'une grande administration ? du patron de d'une usine automobile?  Du chef de cabinet d'un responsable politique ? D'Angela Merkel? Hollande? Barroso ?   Vous n'y êtes pas. Il s'agit de l'analyse de la situation présente…en Syrie par Bachar Al Assad !

N'en concluez pas que ce type est complètement déconnecté des réalités, ou carrément fou. Car ce qui se dénude dans ces paroles aussi lénifiantes que cyniques, c'est la violence féroce  à l'oeuvre dans l'idéologie de l'évaluation, et dans une version contemporaine de L'homme sans qualités, Robert Musil en aurait fait ses délices. 

C'était ce mercredi soir l'(in)finissage de Cent ans après J.C,  l'exposition d'Alain geronneZ. C'était aussi la date précise de l'anniversaire de la naissance de John Cage, et l'occasion d'entendre Jean-Luc Plouvier jouer de sublimes morceaux de Cage, Satie et Felman. Mais le grand moment de la soirée, ce furent les 4' 33" de silence interprétées par Jean-Luc sur la chaussée de Waterloo, parfaite confirmation de la thèse de Geronnez, qui voit en Cage l'inventeur  le plus génial de la performance.