Samedi 30 juin

Inauguration jeudi soir du nouveau local de l'ACF-Belgique par une conversation avec Philippe Hellebois, en grande forme,  à propos de son ouvrage Lacan lecteur de Gide. Filmée par Eric Costers, elle sera visible sur le site de l'Ecole de la Cause Freudienne ( www.causefreudienne.net  ) .

Sortie cette semaine également du numéro 101/102 de Quarto : L'art est une chose rare, avec  ma bobine (enfin mon chapeau !) en couverture. Je n'étais pas vraiment pour, mais Alain (geronneZ) et Bruno (de Halleux) n'en démordaient pas !

J'ai bien entendu la plus grande admiration pour Marguerite Duras, je rassure tout de suite Catherine Dupont. Je me fâche, moi aussi, quand j'en entends dire du mal. Ce n'était vraiment pas mon propos en rappelant son article à propos de Christine Vuillemin dans mon billet du 21 juin. 

Dans le billet suivant, celui du 27 juin, j'ai parlé de l'artiste Günther Demnig.  Günther et non Christophe, comme je l'ai prénommé erronément. Mon ami le cinéaste Marian Handwerker termine en ce moment un film consacré à ses pavés de mémoire.

Mercredi 27 juin

D'Israël, Marco Mauas a réagi à mon billet du 16 juin dernier à propos de L'élimination de Rithy Panh.  La Shoah, je le cite, n'a pas été un génocide mais une industrie de la destruction, avec budget, transports, collaboration internationale des pays européens "éclairés par la civilisation", personnel, division du travail, scientifiquement testée.  En vérité, aucun terme ne convient  pour nommer le réel de  la Shoah, sinon celui de Shoah précisément, qui s'est imposé à partir du film de Lanzmann, parce que ce film lui-même est dans son essence un acte de nomination. Mauas évoque le témoignage de Jan Karski: il est impossible de comprendre ce que j'ai vu. Impossible en effet de comprendre la Shoah, impossible de "qualifier" ce trou. 

L'élimination de Rithy Panh est aussi un acte de nomination, et  Lanzmann ne s'y est pas trompé: un livre qui m'a tout appris , a-t'il commenté. Il y a en effet une unicité de ce qu'on appelle le génocide cambodgien, et de ce réel-là, l'élimination est le nom. 

S'il fallait démontrer que l'Europe n'en a pas fini avec ce que Milner a appelé délicatement  ses "penchants" criminels, une nouvelle affligeante parvenue cette semaine d'Anvers en ferait foi. Le Conseil Communal a en effet interdit la pose de "pavés de mémoire" de l'artiste allemand Christophe Demnig. Celui-ci a posé près de 30000 de ces pavés dans diverses villes allemandes, hollandaises et belges (Bruxelles et Liège) devant le seuil des maisons naguère occupées par des Juifs qui furent raflés pour être envoyés dans les camps d'extermination. Pour ces êtres sans sépultures, est-ce encore trop demander que la simple indication du lieu de leurs derniers pas ? Honte à ce Conseil communal d'une ville dont  les autorités collaborèrent activement avec l'ennemi pendant la guerre et qui s'était pourtant honorée il y a 3 ans en présentant par la voix de son bourgmestre ses excuses à la communauté juive. Celles-ci avaient, on s'en souvient -mais s'en souvient-on vraiment?- été jugées "inutiles" par celui qui est à présent le grand favori des prochaines élections communales anversoises: un certain Bart De Wever. C'est à cette occasion que Pierre Mertens le taxa de négationnisme, ce qui valut à l'écrivain une plainte en diffamation qui n'a pas encore fait l'objet d'un jugement définitif.  On voit dans quel contexte le Conseil communal de la ville d'Anvers a pris cette décision inique. 

 

 

Jeudi 21 juin

 

A perdre la raison, le dernier film de Joachim Lafosse, m' a beaucoup impressionné.  Comme ses deux précédents longs métrages – Nue propriété et Eléve libre -c'est l'oeuvre d'un cinéaste clinicien.  Je veux dire par là qu'au-delà de la psychologie des personnages, au-delà de l'écheveau plus ou moins tourmenté  de leurs relations , au delà des situations pathogènes qu'ils affrontent, il sait saisir le ressort structural du drame qu'il met en scène, ici le quadruple infanticide de Nivelles encore présent -trop présent-  dans toutes les mémoires: on sait la polémique suscitée par cette "exploitation" de l'affaire. Comme si on avait attendu cette oeuvre, sobre et qui donne à réfléchir, pour cela. 

Certes on peut comprendre l'émotion de certains des protagonistes du drame, à l'idée d'être désormais identifiés sans nuances au portrait  proposé d'eux. Le film de Joachim Lafosse ne porte pourtant aucun jugement à l'égard des uns et des autres, ce n'est pas son propos. Marguerite Duras s'était montré autrement violente quand dans un article à propos de l'affaire Gregory, elle avait écrit, au seul vu de la maison où vivait le garçon et sa famille, qu'elle avait su aussitôt que c'était la mère, forcément la mère, l'auteur du crime. Cette femme est folle ! avait commenté Christine Vuillemin, qui fut innocentée de ces soupçons. Marguerite Duras n'était pas folle mais la folie maternelle était une question qui la poursuivait. 

Du film de Joachim Lafosse, admirablement joué j 'épinglerai une scène, qui donne la mesure de la sûreté de son regard. Murielle, la maman des enfants, est en train de perdre pied. Elle a appelé en vain son psychiâtre à l'aide par téléphone. Le père est en voyage, elle va passer la soirée seule avec ses gosses. Elle   fait des courses dans un grand magasin, y achète des jouets et du gâteau, et, passant devant un rayon d'ustensiles de cuisine, fourgue impulsivement un couteau dans son sac à main. Pourquoi ce vol? Il n'a pas de sens, ou alors celui d'une dernière chance: celle de se faire arrêter. Mais cela suppose-t'il une volonté consciente de supprimer ses enfants, un plan déjà arrêté? Le vol du couteau suggère autre chose, une autre causalité insidieusement à l'oeuvre, inadmissible aux yeux de Murielle elle-même, non subjectivable. La structure du passage à l'acte, comme sortie de la sphère du dire, est là toute entière ramassée dans ce geste furtif.

 

 

 

 

 

 

Samedi 16 juin

 

Je tremble à l'idée de parler de ce livre, dont Claude Lanzmann lui-même a écrit  qu'il lui avait "tout appris".  C'est dire à quelle hauteur se tient L'élimination de Rithy Phanh, ouvrage écrit en collaboration avec Christophe Bataille, dont la lecture laisse sans voix. 

A la différence du génocide des Juifs par les nazis, de celui des Arméniens par les Turcs, des Tutsis au Ruanda ou  des Indiens d'Amérique,  le génocide cambodgien – 1,7 millions de morts en moins de 4 ans de 1975 à 1979 – n'est pas un génocide racial, mais un génocide aux justifications purement idéologiques perpétré par les Khmers rouges à l'endroit de leur propre peuple. Rithy Panh y survécut quasi miraculeusement et son livre est un témoignage hallucinant de  cet enfer.

Quel était le programme des Khmers rouges? Il se condense en un mot, sorti de la bouche d'un de ceux qui le mirent en oeuvre, placé en  titre de l'ouvrage: l'élimination. "Les Khmers rouges, c'est l'élimination. L'homme n'a droit  à rien" dit Duch, l'ancien chef des services de sécurité que Rithy Panh a longuement interrogé. Le récit de Rithy Panh se croise en effet avec un dialogue hors du commun entre l'auteur et le bourreau sans remords, responsable du terrible  centre de torture et d'exécution S21 auquel Rithy Panh a consacré un film.

L'homme n'a droit à rien car pour les Khmers rouges il ne compte pour rien. Il n'est qu'une pièce au service de l'Angkar (l'Organisation), un "technicien de la Révolution" appelé à être anéanti sur le champ s'il n'obéit pas corps et âme à ses exigences. Il lui faut dès lors renoncer à tout ce qui fait son unicité d'être humain: de ses  liens familiaux, amoureux, amicaux, professionnels à sa manière de se vêtir en passant par son nom propre. Il lui faut parler une langue nouvelle faite de slogans impersonnels, de menaces et d'aveux. Il lui faut endurer les coups, les humiliations, les déportations en masse, la famine, l'esclavage. 

Quel est le régime politique dont l'influence va de la chambre à la coopérative? qui abolit l'école, la famille, la justice, toute l'organisation sociale antérieure; qui réécrit l'histoire; qui ne croit pas au savoir et à la science; qui déplace la population; qui contraint les relations amicales et sentimentales; qui régit tous les métiers; forge des mots, en interdit d'autres? Quel est le régime qui envisage une absence d'hommes plutôt que des hommes imparfaits selon ses critères ? Rithy Panh essaie obstinément d'arracher à Duch une explication. Il se refuse à la fois à tenir Duch pour un autre Eichman, incarnation de la banalité bureaucratique du mal selon l'expression d'Anna Arendt, ou pour un monstre de perversité sans rien d'humain. Duch était un homme éduqué, comme nombre de dirigeants khmers rouges, tels  Pol Pot ou Khieu Samphan qui étudièrent à Paris. Duch admirait Pierre et Marie Curie, et même…Gandhi ! Mais quand il évoque les atrocités commises à S21, il rit. Oui, il rit, comme s'il ne doutait pas du retour du pire. Il me montre du doigt en riant "Sous les Khmers rouges, monsieur Rithy, vous auriez pu être à ma place ! Vous auriez fait un bon directeur de S21 !" L'idée lui plait beaucoup. 

Comment Rithy Panh a-t-il trouvé la force nécessaire pour soutenir une telle confrontation? Une nuit , il se souvient avoir aperçu un éclair dans le ciel, comme un reflet métallique. Un objet parachuté ? Je rêvais éveillé: une force bienveillante m'envoyait un appareil photo. Il est pour toi, Rithy, pour que tu saisisses ce que tu vois, pour que rien ne t'échappe. Pour que tu puisses plus tard montrer ce  qui a été.  Montrer ce cauchemar. (…) Quand je suis arrivé en France, je me suis souvenu de cet épisode. Je me suis appliqué et j'ai écrit une longue lettre au secrétaire général de l'ONU. – il s'agissait alors de… Kurt Waldheim -. Je lui racontais ce que j'avais vécu: je concluais en demandant pourquoi rien de sérieux n'avait été entrepris pour le Cambodge. Pourquoi j'avais été si seul, moi l'orphelin et l'enfant ? Pourquoi l'inaction était impardonnable. Pourquoi nul ne pouvait vivre avec ma mémoire. Il n'y eut pas de réponse à cette lettre. Rithy Panh n'a jamais accepté ce silence. Et il s'est fait pour les autres, pour nous qui le lisons en tremblant,  l'incarnation de cette force de vie  bienveillante qui nous montre ce qui a été.

Lundi 11 juin

Voici quelques photos dues à Jean-Claude Encalado prises ce samedi en la galerie RossiContemporary au vernissage de Cent ans après J.C,  l' exposition d'Alain geronneZ dont aucun des lecteurs de ce blog n'avait compris le titre!

 

 

Dans la photo de droite, on reconnait autour d'Alain geronneZ le photographe Daniel Locus et le galeriste Francesco Rossi. Dans celle du centre, on aperçoit Julie Rouanne et Max Frank, auteurs d'une performance à 16h33'  en la galerie. A gauche: Elektro, tryptique d'Alain geronneZ.

 

Cent ans et 4' 33" après John Cage, Alain geronneZ s'amuse et nous amuse avec une inventivité désarmante, malicieuse, poétique, intelligente, multiforme. C'est donc à bon droit que la galerie Rossicontemporary a installé sur sa devanture une enseigne Place Marcel Broodthaers (oeuvre d'Alain)  assurément mieux à sa place en ce lieu que dans le square sans âme de l'avenue Fonsny où elle semble s'être égarée. De tous les artistes pour qui Marcel Broodthaers compte tout spécialement, Alain geronneZ est à coup sûr le plus fidèle et le plus original. 

Broodthaers et John Cage, voilà en vérité deux phares exigeants. Car s'il voyage ainsi en bonne compagne, Alain geronneZ n'a rien d'un suiveur. Il tient d'ailleurs que les grand artistes, contrairement à une idée trop reçue, ne sont pas ceux qui ouvrent des portes, mais au contraire ceux qui en referment.

Si les oeuvres de Marcel Broodthaers avaient régulièrement la structure d'un rébus, l'assonance et  l'anagramme sont la pierre d'angle de beaucoup  de celles d'Alain geronneZ. Exemple dans la présente exposition: la série jubilatoire de photographies Calais en Leica , ou :  en calèche cent ans après Alphonse Allais !

On admirera aussi les compteurs électriques en trompe l'oeil, variation subtile sur le thème du tableau retourné  combinant l'accrochage et le décrochage. Et que dire du jaguar dans le tapis, à moins qu'il ne s'agisse d'un tapis dans la jaguar trônant au coeur de la galerie.? Et si c'était une manière d'autoportrait ? N'ai-je pas fait il y a quelques jours un rêve où, allongé sur le flanc à la manière majestueuse du  Dieu Neptune, Alain m'apparaissait dans  la peau  d'un poulpe gigantesque ? Ah comme j'aurais aimé que Jean-Claude Encalado puisse immortaliser cette épiphanie !

Vendredi 8 juin

J'ai découvert hier le nouveau local de l'Association de la Cause Freudienne en Belgique. Un lieu agréable, fonctionnel, lumineux et aisé d'accès au 16 de la rue Defacqz à Bruxelles. Il sera inauguré le 28 juin prochain par une soirée consacrée à une conversation avec Philippe Hellebois à propos de son excellent livre Lacan lecteur de Gide (éditions Michelle) 

Lacan a en effet consacré un écrit majeur à André Gide: Jeunesse de Gide, ou la lettre et le désir , texte  qui ouvre des perspectives de lecture insoupçonnées de celui-ci, mais qui représente aussi un pas essentiel dans sa propre élaboration. Le livre de Philippe Hellebois, écrit d'une plume vive et élégante, se déploie  sur ces deux axes,  éclairant d'un même mouvement la vie et l'oeuvre de Gide et les enseignements de la logique qui les noue pour la psychanalyse. Rendez-vous donc le 28 au 16, rue Defacqz . (ce sera également l'adresse du CPCT -Centre psychanalytique de traitement et de soins- où sont reçus gratuitement des personnes en situation de précarité).

 

 

Mercredi 6 juin

 

Roger Federer n'était pas très à l'aise  dimanche face à l'épatant petit David Goffin. Après la partie, celui-ci  a eu droit à de beaux compliments du maître, parfaitement mérités. Hier Federer a gagné face à  Del Potro.  Ce match en cinq sets, , et plus encore celui de Djokovic face à Tsonga,  inspire des commentaires lyriques aux journalistes sportifs ce matin. Que sera-ce avec les retrouvailles entre Federer et Djokovic? On se souvient que l'an dernier, ils  avaient livré un match de toute beauté 5 heures durant, selon le pur schéma d'une tragédie classique en cinq actes.  

Dans "Le Monde" de samedi, il y avait un article sur le tennis et la politique, ou plutôt sur le tennis et sa pratique par les hommes politiques français, qu'on découvre nombreux à s'y exercer. Il ressort de cet article une espèce de caractérologie du politicien à la lumière du tennis, saisi comme un prisme grossissant les traits retors ou princiers des uns et des autres. Sans grand intérêt finalement. 

Des films présentés à Cannes qui  sortent à présent en salle, je suis surtout impatient de voir Amour  de Hanneke, avec  Emmanuel Riva et Jean-Louis Trintignant. En tous cas, je n'ai guère aimé le lourdingue mélo De rouille et d'os  encensé par tant de critiques.